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Dec 18, 2016

Ted (13)

 Sortie de Venables - 2016

Il était bien tard quand Jenny est partie. Je suis rentré dans la maison et j'ai eu la sensation d'un vide immense. Je pense que c'est à partir de cette soirée que j'ai eu l'impression de vivre chez moi en coloc avec l'absence. Je me suis couché et j'ai mis mon réveil pour 4h00. 

La Belmont Ltd nous envoyait à Takoma Spring, un chantier à 60 miles d'Elisabeth-town, et nous devions faire le trajet tous les jours avec les gars de l'équipe. C'était le genre de chantier qui vous bousillait votre semaine avec deux heures et demie de trajet chaque jour, et l'envie de ne rien faire chaque soir en arrivant. Je n'aime pas ces chantiers loin d'Elisabeth-town. On filait tous tassés dans la camionnette sur l'autoroute encore déserte, bien avant le levé de jour. On se sentait hors du monde, comme des types coincés dans un univers parallèle, sans connexions avec les autres gens. Le BTP, c'est un putain de dur métier! On bosse avec les risques de chute, les bras des engins qui passent au-dessus de nos têtes, le bruit incessant, les tonnes de béton qui se déversent d'un coup dans les profondeurs des coffrages d'acier et qui emporteraient un gars sans qu'on puisse rien faire. Il y a aussi le froid et la pluie en hiver qui vous saisissent au creux des os et que vous emportez le soir jusque dans votre lit; la chaleur accablante en été. Et puis, il y a les gens qui vous ignorent, souvent parce qu'on bosse derrière des palissades, à l’abri des regards, mais surtout je crois parce qu'on construit des immeubles et des parkings souterrains que ces gens qui flânent à la terrasse du Starbucks dans la rue à côté, n'utiliseront que dans un ou deux ans, quand le béton sera sec, quand les murs seront peints, les escalators en marche, les boutiques ouvertes. On est pour eux comme des types qui auraient les deux pieds dans leur futur. On est pas dans la même temporalité qu'eux; il peut pas y avoir de contact entre eux et nous.

C'est Gareth qui conduisait la camionnette le matin et Tom s'asseyait comme d'habitude à l'avant, à côté de lui. Moi j'étais derrière avec Al et le petit nouveau que la Belmont venait d'embaucher. Gareth ne mettait jamais la radio pendant le trajet et généralement personne ne bronchait; que le ronron du moteur à fond de cinquième. A chaque trajet, Tom demandait à Gareth si ça allait, s'il voulait qu'il prenne le volant. Bizarrement, Tom demandait toujours ça quand lui-même se sentait piquer du nez. Nous avions remarqué ça avec Al, et ça nous tirait des petits sourires sous les cols relevés de nos vestes de chantier. Les trajets me pesaient, mais pas tant encore que les pauses du midi. Je n'avais pas envie de manger avec les gars dans la cabane de chantier. J'avais plutôt envie de m'extraire du boulot, de marcher, d'être seul. J'avais envie d'être tranquille, de penser à des trucs qui m'éloignaient du chantier. Je pensais à Ted et j'avais la bâche plastique de Jodie qui me revenait toujours sous le nez à chaque coup de godet. Combien de temps verrai-je encore cette bâche derrière les manettes de ma pelleteuse? Et puis je voulais penser tranquillement à Jenny. Oui, c'est vrai, c'est à partir de cette époque que Jenny n'a plus quitté le ciel de mes pensées. 

Je n'arrivais pas à dormir durant les trajets du matin. Je me laissais bercer par le ronflement du moteur et le silence de mes compagnons. Généralement, on avait pas fait 15 miles que Tom se redressait d'un coup sur son siège.
- Tu veux que je te relaye, Gareth?
- Ça va, ça va Tom. Rendores toi ...

Leurs voix résonnaient bizarrement sur le ronronnement du moteur. Des voix sans échos, sans dimensions. Les voix en voiture, la nuit ou au petit matin, ont toujours eu pour moi une sonorité particulière, celles de mes parents les longs trajets des vacances de nuit quand j'étais petit, emmitouflé et encore tous groggy de sommeil dans mon duvet à l'arrière de l'auto.


Mon évasion quotidienne durant le chantier de Takoma Spring, je la prenais le matin. C'est pour ça que je mettais le réveil si tôt. Je me réservais une demi-heure de lecture chaque jour avant de rejoindre les gars. Une demi-heure de ressourcement avec la poésie de Cendrars. Cendrars m'accompagne depuis mon enfance. J'avais je crois guère plus de cinq ans. J'avais des problèmes de transit et devais passer chaque soir un bon bout de temps au WC. Ça ne venait pas. Ma mère laissait la porte ouverte et venait s'assoir par terre à côté de moi pour me faire patienter, et me lisait les courts poèmes du voyage en Amérique du Sud. 


Hic Haec Hoc sont chez le charpentier
Je ne garde dans ma cabine que l'oiseau et le singe Adrienne et Cocteau
Chez le charpentier c'est plein de perroquets de singes de chiens de chats
Lui est un bonhomme qui fume sa pipe
Il a ces yeux gris des buveurs de vin blanc ...


Papa râlait - Chérie, qu'est-ce que c'est que ces trucs que tu lui lis?
- C'est de la poésie, chéri
- Tu ne crois pas qu'il y a d'autres moments pour lire de la poésie à un enfant?
 
Maman poursuivait:
... Quand on parle il vous répond en donnant de grands coups de rabot qui font sauter des buchies
En vrille ....


Je ne comprenais pas tout mais ces lectures m'enchantaient et me faisaient oublier mon petit corps récalcitrant. Elles agaçaient mon père. J'ai gardé depuis ce temps-là l'amour des livres, l'amour de la littérature. Aujourd'hui encore, alors que toute cette histoire me bouscule, je trouve dans leur compagnie la force de rester debout.


... Je le surnomme Robinson Crusoé
Alors il daigne sourire


Les phares de la camionnette de Gareth balayèrent le mur de la cuisine. Les gars venaient me prendre. J'ai posé le Cendrars sur la table à l'envers pour ne pas perdre la page, enfilé ma veste de chantier, pris ma glacière pour ce midi et je suis sorti dans la nuit froide. Al, à l'arrière, était dans ses pensées; le petit nouveau recroquevillé dans sa veste de chantier. J'ai salué Gareth. A côté de lui, au bout de son regard amusé, Tom avait la tête en arrière, la bouche entre-ouverte, et ronflait déjà.


Vernon - 12/2016







Nov 24, 2016

Ted (12)

Venables - 11/2016

Et puis Jenny est reparti, emportant avec elle toute la magie de cette belle soirée. Je l’ai raccompagnée jusqu’au bout de l’allée du jardin. Elle est montée dans sa voiture, a refermé la portière et j’ai eu la sensation que cette voiture me la volait. Jenny a démarré le moteur. Les feux se sont allumés, éclairant en rouge la bordure sombre du jardin. Jenny s’est penchée sur le volant pour me regarder à travers le pare-brise et a soudain ouvert très grands ses yeux. Dans la pénombre de l’habitacle de l’auto, ils étincelaient comme de l’obsidienne, du moins, c’est l’impression que j’ai eu; l’impression que ses grandes prunelles sombres viraient d’un coup de l’opaque à l’open avec la certitude d’être invité à plonger dans ce regard profond et doux. 

Jenny m’a fait un petit coucou de la main, a fait craquer la première et a filé en trombe. Moi, je suis resté là, bêtement planté sur le trottoir à suivre la voiture qui s’éloignait dans la nuit. Les feux stop s’allumèrent tout au bout de l’avenue. La voiture tourna à droite dans un crissement de pneus, emportant avec elle le bruit du moteur et laissant la rue, le trottoir, la maison, moi, nous laissant tous au silence. Je suis rentré dans la maison vide avec cette bizarre sensation qui me pinçait l’intérieur du ventre et pour laquelle je n’avais pas encore osé accrocher le mot désir.

Vernon - 11/2016

Sep 3, 2016

Ted (11)

Incarville - 08/2014

- Ted, tu le connaissais bien toi! Moi, il m'a toujours fait un peu peur ... enfin, disons plutôt qu'il m'impressionnait!
- J'ai appris à le connaitre. Tu sais Jenny, c'était de toute façon pas un type liant à la base.
- C'est le moins qu'on puisse dire! ... Ton ragoût est délicieux!
- Merci! Merci pour les encouragements!
- Non mais, sincèrement, c'est bon!
- Merci! Je te ressers un peu de vin ? (Dieu, que Jenny est belle!)
- Oui, je veux bien ... Tu ne trouves pas que Ted ressemblait un peu à JJ Cale?
- Oui .. un peu, c'est vrai. Je ne sais pas si JJ Cale est un grand échalas comme lui! Ted avait un visage fermé et impressionant de prime abord comme JJ Cale, je te l'accorde; il avait aussi un côté mystérieux. Il semblait toujours très calme mais je crois qu'il a été capable de folies dans sa vie.
- A quelles genres de folies penses-tu?
- Je ne sais pas ... Tu sais, Jodie, hier je suis passé devant le transformateur électrique où on a retrouvé le corps et ...
- Et? ...
- Et bien ... J'ai eu une idée bizarre... C'est étonnant les idées bizarres! Elles se forment quelque part au fond de notre cerveau sans rien demander à personne et puis d'un coup, elles surgissent à la conscience avec leurs associations curieuses, leurs logiques saugrenues mais parfois troublantes de pertinence. C'est comme si on avait tous au fond de nous un petit inspecteur du FBI qui travaille dans un mini bureau secret en arrière-plan de notre tête, et qui bosse son dossier avec des éléments auxquels on a consciemment pas fait attention mais que lui a assemblés précieusement. Oui, c'est ça! Il y a dans nos têtes un petit inspecteur-archiviste infatigable, qui n'a rien avoir avec nous et qui bosse nuit et jour pendant que nous allons et venons à nos occupations, et puis un jour, paf, il nous envoie ses conclusions! Hier matin, pendant le footing, devant le transfo, c'est venu brutalement.
- A quoi as-tu pensé, Romain?
- Eh, bien ... en fait, ça c'est passé avant que je ne sois convoqué par l'inspecteur fédéral chez Jeff Woodburn. Je ne sais pas pourquoi le type du FBI m'a révélé ça, il m'a questionné sur moi et sur Ted, sur nos relations et puis à la fin de l'entretien, il m'a dit que Ted louait une grange à Sam Baker au moment de la disparition de Jodie; une grange juste en face du transformateur électrique ...
- Et alors? ...
- Je ne savais pas que Ted louait chez Sam, il ne m'en avait jamais parlé!
- J'ai un peu de mal à te suivre Romain. Je crois que je suis fatiguée. J'imprime plus ce soir comme disent les jeunes
- Tu vois, Jenny ... quand j'ai fait ce footing avant d'aller voir le type du FBI, avant donc de savoir l'histoire de la grange ... et bien, j'ai eu une idée bizarre. J'ai eu l'idée que le corps qu'on a retrouvé était celui de Jodie (je mens à Jenny, ce n'est pas bien), et que ... c'était peut-être Ted lui-même qui l'avait enterrée!
- Tu penses que Ted a tué cette femme?
- Non! Non! Bien sûr que non!Je suis certain qu'il ne l'a pas tuée! Ils s'aimaient, je crois, et Ted protégeait Jodie à Elisabeth-town. Je pense plutôt que quelqu'un d'autre a tué Jodie et j'ai comme la certitude, l'idée bizarre que Ted a été obligé de l'enterrer (merde! Pourquoi tu dis ça à Jenny?).

Et voilà! J'en avais trop dis ou pas assez! Sans évoquer les révélations que Ted m'avait faites, il était difficile pour Jenny de comprendre comment une telle idée m'était venue. Le bond que cette intuition m'avait fait faire dans cette histoire avait pris son appui les confidences de Ted m'avouant connaitre l'emplacement du corps de Jodie. Jenny n'avait pas cet appui.

Ce soir devant Jenny, comme le matin où j'ai pris mon service pour exhumer le petit corps, le lourd secret de Ted a pesé des milliards de tonnes sur mes épaules. J'en ai voulu à Ted pour ça. Pouvais-je mettre Jenny dans la confidence? Avais-je le droit de lui faire porter avec moi les révélations de Ted? Dans la cuisine, comme nous finissions de dîner, surpris que mon assiette soit déjà vide (comment ai-je pu la vider, je n'ai pas arrêté de parler?), j'ai pensé que je devais laisser Jenny en dehors de tout ça, et c'est alors que le petit inspecteur du fond de ma tête a ouvert la porte de ma conscience pour me dire que dans cette affaire j'aurais besoin de Jenny, qu'elle serait pour moi une aide précieuse et qu'il fallait tout lui dire. Je ne veux pas mentir à Jenny.

Aubevoye - 08/2016

Aug 20, 2016

Ted(10)

Paris - 08/2016

J'ai attendu les artistes après le concert. Jenny est sortie et j'ai tenté de me frayer un chemin dans le groupe pour la féliciter. Elle avait un sourire radieux et laissait flotter ses regards à travers la foule bruyante des chanteurs et des musiciens jusqu'à ce qu'elle m'aperçoive. Il faisait frisquet et devant l'église, les conversations mêlées d'éclats de rire lâchaient des petits ballonnets blancs de vapeur dans le noir de la nuit au-dessus du groupe qui ne semblait pas décidé à se disperser. Quand Jenny m'a vu, j'ai eu l'impression que qu'elle me traçait ce chemin dans la foule que je cherchais en vain. Elle était belle comme une reine qui, pour m'accueillir, ouvrait rien que pour moi une perspective dans ses jardins à la française au milieu des ombres bruyantes sur le trottoir. Mais je me suis dis que je me faisait peut-être des films.

- Bravo, Jenny c'était magnifique!
- Tu as aimé, vraiment?
- C'était splendide! Je sais pas parler de la musique ... j'ai pas les mots, mais c'était splendide, Jenny! 
- Merci! Je suis si heureuse que tu sois venu. Tu es très élégant, belle chemise!
- Arrête de te moquer de moi! C'est pas sympa! Je viens te féliciter et toi tu te moques (rires)
- Je ne me moque pas de toi. Je te trouve très élégant ! Et si nous allions manger un morceau? Ça te dirait? Qu'est-ce qu'il y a encore d'ouvert à cette heure-ci? Le Duchess est peut-être encore ouvert?
- Tu ne poursuis pas la soirée avec les autres?
- Non! Allons dîner. C'est moi qui t'invite ! Attends-moi deux minutes, je vais leur dire que je ne reste pas.

Le Duchess fermait comme nous arrivions. J'ai dis alors que c'était moi qui l'invitais. J'ai proposé à Jenny un ragoût de mouton-haricots blancs à réchauffer à la maison. J'ai précisé qu'il ne serait sûrement pas aussi bon que ceux que Ted mijotait. Jenny m'a dit qu'elle n'avait jamais goûté à la cuisine de Ted, mais que par contre, elle mourait d'envie de goûter à la mienne. Il m'a semblé qu'elle avait l'air plus sincère que moqueuse. Un ragoût de mouton-haricots blancs, c'est peut-être pas très raccord après le requiem de Mozart, mais qu'est-ce qui est raccord pour prolonger la soirée après une messe des morts?

Comme nous sommes entrés, nous avons ôté nos manteaux tout sourire. J'ai sorti  du congéle le ragoût et l'ai mis à réchauffer tout de suite. J'ai dressé la table rapido et je suis allé chercher une bouteille de Chablis dans le cellier en guise d'apéro. Il me restait aussi trois quarts d'une bouteille de Costières de Nîmes (c'est en France, le pays d'origine de la toile de nos Jean, parait-il), un petit vin rouge français aux notes épicées bien agréables; un ovni ici où l'on ne jure que par le Champagne et le Bordeaux, les rares fois où l'on ne pense pas à boire de la bière ou du Minute Maid. Jenny m'a demandé ce qu'elle pouvait faire pour m'aider et je lui ai dis - rien, sinon partager avec moi ce petit vin blanc français chargé de soleil européen.

Le Chablis était bien frais (jusqu'à 20°F je peux utiliser mon cellier comme un grand frigo) avec des transparences anisées de citron à peine mûr. Nous nous sommes assis à la table de la cuisine en attendant que le ragoût se réchauffe. Il faisait des petits glouglous paisibles sous le couvercle du faitout. Il y avait du silence dans les coins de la pièce où la faible lumière de l'ampoule n'allait pas; un silence de cathédrale qui, je trouvais, donnait trop de relief à nos voix. Ça me faisait bizarre de voir Jenny dans ma modeste maison à cette heure tardive. Le contraste robe du soir - toile cirée de cuisine était étrange, mais emprunt d'une douce simplicité. J'ai eu comme des chaleurs dans le ventre et ce n'était pas uniquement à cause des premières gorgées de vin.

Et puis nous avons parlé de Ted.

Aubevoye - 08/2016

Jul 24, 2016

Ted (9)

Saint-Etienne-du-Vauvray - 07/2016

Le génie gardien du temps reposa Romain sur le lino crasseux du petit bureau. Romain rembobina les derniers mots de monsieur Fox-FBI. Tous les deux étaient debout face à face dans la pièce.

Ah, dites-moi, j'ai vu votre pelleteuse ce matin. Je n'avais jamais vu un godet aussi étroit !

Romain saisit la question au vol et tenta de reprendre tant bien que mal le cours des événements avec une réponse technique à sa portée dans l'état où il se trouvait.

C'est un godet de tranché. Normalement, pour décaisser l'entrée du parking, j'aurais dû mettre le godet de terrassement, mais en ville, quand le chantier est un peu confiné, le godet de terrassement n'est finalement pas le plus pratique.

- Ca m'a toujours impressionné la dextérité que les gars comme vous montrent aux manettes de ces monstres !

- Les commandes hydrauliques donnent beaucoup de puissance, mais aussi beaucoup de douceur et de précision. En ville, il faut faire attention, car le sous-sol est encombré de toutes sortes de canalisation, gaz, eau, tout-à-l'égout et toutes sortes de câbles électriques, fibres optiques, téléphone. Maintenant, on enterre des filets de balisage en couleurs mais quand on creuse dans des endroits aménagés il y a pas mal d'année là où on a retrouvé le corps, il faut être prudent parce qu'à l'époque on enfouissait aucun balisage. 'Faut faire gaffe et suivre le plan de chantier pour pas prendre de risque.

Romain reprenait confiance en parlant de son métier. La pression chutait. Les mots affluaient dans sa bouche. 

- Hum ! Je comprends … Pourtant, j'ai jeté un œil sur le plan de chantier ce matin (J'ai demandé à votre patron de me l'apporter). Et en allant sur le terrain, je me suis posé des questions, mais je me trompe peut-être parce que je ne suis pas du métier. En fait, j'ai l'impression que vous avez creusé au moins quatre ou cinq mètres plus loin que la zone délimitée par le plan, non ?

Bam ! Romain pris cette question comme un uppercut. A moitié sonné, il répondit :

- Les bords du trou se sont effondrés du côté transformateur et j'ai dû élargir l'excavation pour les stabiliser. J'ai eu peur pour les gars en bas sur le chantier.

- Du coup, vous risquiez de leur ouvrir une canalisation de gaz sous le nez, non ? 

- Si vous voulez insinuer que j'ai commis une faute professionnelle, alors oui, je pense qu'on peut dire que j'ai fait preuve d'imprudence ! Je pense qu'il y a moyen de me faire sauter ma prime de ce mois-ci avec ça. Il faisait un temps exécrable ; les gars glissaient dans la boue ; j'ai pensé faire au mieux pour eux.

- Je ne prétends pas vous apprendre votre métier Monsieur Sainsbury ! Pardonnez ma question un peu naïve! Je sais bien que (et mon métier me le rappelle tous les jours), je sais bien que chaque situation professionnelle est unique et souvent complexe à gérer. Je ne vous embête plus avec tout ça, promis ! Au revoir et à bientôt peut-être dans les rues d'Elisabeth-Town.

Quand je suis rentré chez moi, tellement rincé, que je me suis dit que ce soir j'allais j'aurais juste assez d'énergie pour jeter deux saucisses dans l'eau bouillante. A ce rythme d'émotions, peut-être devrais-je prévoir d'acheter mes Knaki par palette et me payer un appareil à hot-dog de professionnel. J'ai débouché une bière et je me suis  affalé comme un sac dans le canapé. Qu'est-ce qu'il fallait penser de tout ça ? L'acte de vente retrouvé sur Jodie? Qu'y avait-il encore dans cette pochette plastique retrouvée sur le corps ? Pourquoi l'inspecteur lui avait-il révélé, à lui, une partie de son contenu ? Et les questions qu'il avait posées ? Faisait-il normalement son boulot ou cherchait-il quelque chose en particulier ? Pourquoi demander le plan de chantier? Reniflait-il sur moi une entrée de terrier ?

J'ai sorti mon téléphone. Il y avait un message. C'était Jenny qui me rappelait qu'ils jouaient le Requiem de Mozart ce soir à l'église Bon-Secours. J'avais complètement oublié le concert ! J'ai dîné avec une autre bière et mes deux saucisses tartinées de moutarde dans deux buns décongelés. J'ai pris une douche brûlante. Ca m'a fait du bien. Le jet massait mon dos entre mes omoplates, là où il me semblait que toute ma fatigue nerveuse se concentrait. C'était des sensations entre démangeaison et douleur.

J'ai essayé ensuite de m'habiller un peu class pour ce concert. Ça m'a agacé parce que je n'avais rien qui allait pour sortir. Je réalisais subitement que ma belle veste pied de poule était complètement démodée. Les pans trop longs tombaient à mi-cuisse et ses très larges épaulettes me donnaient une silhouette des années 90 ( Mon Dieu, comment a-t-on pu porter des vestes aux épaules si larges ?).

Finalement, je suis parti au concert en jean avec mon blouson en cuir en laissant toute ma garde-robe minable en vrac sur le lit. Tout le budget de ma tenue était concentré ce soir-là dans la chemise Valentino blanche, cintrée, que j'avais achetée à Rome l'année dernière (la boutique m'avait fait quarante pour cents de remise quand j'ai sorti mon cash en dollars). En tournant vers l'église j'ai vu l'affiche du concert et j'ai eu à nouveau la sensation d'être emporté par les événements. Je sortais d'une convocation du FBI au sujet d'une morte sortie de terre, et j'allais ce soir écouter une messe destinée au retour en terre des morts. Quand donc allais-je m'échapper de ces histoires macabres ?

Je ne suis pas arrivé très en avance à l'église mais j'ai trouvé une place assise pas trop loin de la scène, sur le côté. J'ai attendu, la tête vide. Autour de moi, les gens papotaient, se saluaient. Certains étaient concentrés tête baissée sur leur portable dans le brouhaha de l'avant concert. Si ce n''était le téléphone dans leur main et le glissement de leur doigt sur l'écran, on aurait pu les croire en pleine contrition ; un type dérangea une rangée entière déjà assises pour aller aux toilettes. Et puis les musiciens et les choristes sont entrés en scène. Le monsieur revenu des toilettes a dérangé une nouvelle fois la rangée qui s'était rassise et le silence se fit dans la nef.

Jenny était en robe noire et les cheveux relevés qui dégageaient sa jolie nuque et mettait en valeur son port de tête 1900. Jenny aurait inspiré les peintres impressionnistes. Jenny s'est placé à gauche sur l'estrade avec les autres sopranos et a jeté un regard panoramique sur le public jusqu'à ce que ses beaux yeux s'arrêtent sur moi. J'ai essayé de sourire et j'ai fais un petit coucou de la main. Elle m'a sourit, apparemment heureuse de me savoir présent, et puis j'ai vu subitement comme une ombre d’inquiétude dans ses yeux. Je devais avoir une sale tête ! C'est sûr! J'étais raccord pour un requiem ; pas de faute de goût de ce côté-là.

Le concert fut splendide. Les musiciens et les solistes étaient des professionnels et le chœur composé d'amateurs comme Jenny. Peut-être que le chef aurait pu mieux contenir la fougue du chœur. La trentaine de chanteurs dégageait une puissance impressionnante dans le chant. On les sentait par moment euphoriques et grisés par leur propre énergie. Ils avaient tendance à s'emballer. C'est peut-être par-là que le côté amateur se montrait. L'interprétation de vrais professionnels aurait libéré la puissance du cœur en en gardant le contrôle. C'était peut-être aussi toute la problématique de l'art que de donner la pleine puissance du geste tout en gardant son contrôle. Je repensait à Ted quand il attrapait un mouton pour le tondre ; le geste était précis et puissant mais sans brutalité ; ça forçait le respect; le mouton ne bronchait pas. Dans le terrassement comme dans l'art, puissance et maîtrise du geste ne vont pas de soi, mais dans le terrassement, on a le contrôle par l'hydraulique. Ces pensées ramenèrent Romain à la conversation avec l'inspecteur du FBI. Ce retour chez le shérif dans la nef inondée de musique le glaça, puis les sopranos posèrent une note aérienne qui monta jusqu'aux clés de voûte;  Romain fut saisi par la pureté du chant. Il oublia sa journée et revint à la musique.

Jenny et les autres soprano enchantèrent Romain. Leur voix d'ange, aériennes et profondes le rendirent ce soir-là au monde céleste. Un monde où le temps est suspendu à l'art ; des moments sans temporalité dans une pure et sublime éternité partagée. Romain se promis de chercher des trucs sur le temps quand il serait un peu plus tranquille, quand l'affaire Jodie se sera tassée. Pour ce qui est de l'affaire Jodie, car on pouvait parler maintenant d'une affaire Jodie, Romain se promis aussi d'inviter Tom un Duchess, histoire d'en savoir un peu plus, si possible, sur l'affaire Jodie. Tom et Jeff Woodburn se voyaient toute l'année dans l'association de pêche d'Elisabeth-Town, et même si l'hiver la pêche était fermée, ils avaient toujours mille choses à faire ensemble : réparer un ponton, refaire de la résine et de la fibre de verre sur les barques, curer le bief qui alimentait l'étang d'Elisabeth-Town avec les eaux de la Tahoma Creek river. Jeff finissait toujours par raconter des trucs à Tom sur les affaires en cours, ponctuées de "Mais là, je n'ai pas le droit de t'en dire plus !" Au final, on avait pas mal d'info quand même, parfois même tous les dessous d'une affaire!

Aubevoye - 07/2016




Jul 23, 2016

Ted (8)

Paris - 07/2016

Cette question sur la grange de Sam Backer m'a complètement déstabilisée. Du moins ai-je dû moins manifester une surprise non feinte. C'était pas plus mal ainsi. Je marquais peut-être des points devant cet inspecteur du FBI après en avoir sûrement beaucoup perdus avec mon excessive retenue et le malaise évident que cette confrontation provoquait en moi. Mais je n'ai pas analysé la situation comme ça sur le coup. Non, après la révélation de la location de la grange, j'ai perdu pieds complètement. Ted ne m'avait pas tout dit! Quelles autre s surporises m'attendaient encore dans cette histoire? Des digues intérieures fragilisées ces derniers jours se sont brusquement éventrées, ouvrant en moi un boulevard aux flots de la panique. J'étais comme un enfant perdu dans les linéaires d'un supermarché, butant sur l'absence brutale et inexplicable de ses parents au détour de chaque tête de gondole, butant sur le vide.

J'ai pensé alors à ma fille Lisa. Lisa ! Lisa ! Au secours, ma Lisa ! Les pères perdus se raccrochent à leurs enfants comme ils se sont raccrochés, enfant, à leurs parents. Dans le dénuement moral de la panique, on cherche à saisir un lien familial fort pour se cramponner alors quand on se sent happé par le gouffre de la peur. J'ai toujours imaginé que mon dernier jour venu, la dernière heure, la dernière minute à vivre, en détresse, j'appellerai  ma fille Lisa. Je ne suis pas sûr d'être capable de basculer dans la mort en paix sans sa présence réconfortante. Cet après-midi là, chez Jeff Woodburn, je basculais dans ma vie et envoyais à Lisa des SOS.

J'ai repensé à cette soirée que j'avais offerte à Lisa ; deux places pour la finale du Super Bowl en 93 au Rose Bawl Stadium. C'était les Buffalo Bills contre les Dallas Cowboys. Lisa soutenait les Dallas à l'époque. Ce fut une merveilleuse soirée avec la victoire des Dallas. Je me rappelle très bien cette photo que j'avais faite de Lisa. Nous étions cote à cote dans les tribunes. Le soir tombait sur le stade. Lisa qui n'aimait pas se faire prendre en photo à l'époque s'est malgré tout retournée vers moi au moment où j'ai déclenché et m'a adressé un merveilleux sourire. J'ai rappelé l'image à l'écran; Lisa y était magnifique ! J'étais heureux et surpris d'avoir fait une belle photo de ma fille avec mon petit appareil à 75 dollars. Mais ce n'est qu'après coup que j'ai réalisé combien cette photo était troublante et mystérieuse, parce que j''ai essayé à nouveau de faire d'autres photos de Lisa dans la foulée. Les joueurs venaient de reprendre le deuxième quart-temps. Lisa ne me regardait plus et fixait le terrain tout sourire. Je shootais son profil attentif, mais je n'ai jamais pu refaire une seule belle photo. Elles étaient toutes bougées (je ne mets jamais le flash). Comment avais-je bien pu faire ce superbe premier cliché où Lisa me regardait, nette, m'adressant un sourire baigné d'une lumière d'ange, quand tout les arrières-plans autour d'elle était logiquement flous et filés par le long temps de pose (le bras de sa voisine de tribune qui s'agitait, les projecteurs dans les hauteurs des gradins en arrière-plan, …)? Lisa et ce sourire angélique, car il s'agissait bien d'ange ici. J'ai pensé à ce moment que, oui, les anges existaient vraiment ! J'ai pensé que l'ange caché en Lisa avait choisi de se montrer, de venir à la surface du visage de ma fille pour m'offrir ce soir-là, comme le font aussi parait-il les fantômes, le temps d'une seule et unique photo, le sourire d'une douce séduction spirituelle, telle la Sainte Anne de Léonard de Vinci, les pommettes hautes et rondes témoignant d'une espiègle félicité. Je crois aux anges depuis cette soirée, depuis cette photo. Ce monde est peuplé d'anges ... et de diables aussi. Quel diable parmi les diables de ce monde avait enterré Jodie à côté du transformateur électrique? On pouvait voir les choses côté anges ou côté diables, et Ted, par ses révélations brutales sur le sort de Jodie, avait tourné pour un temps mon regard loin du ciel.

J'ai paniqué pendant l'entretien avec monsieur Fox, c'est vrai. J'ai longtemps cherché depuis le côté positif, le côté angélique que cette sombre affaire pouvait avoir, même s'il me semblais qu'il n'y avait que du noir profond. J'ai pensé sur le moment dans un sursaut de ressaisissement qu'il fallait que je tourne à nouveau mes yeux vers les anges, avant que cette histoire ne m'engloutisse.

Eh bien j'en ai fini avec cet entretien monsieur Sainsbury ... Vous m'avez l'air fatigué ! Je comprends que ça fasse un choc de déterrer un corps ! Reposez-vous ! Allez courir pour évacuer l'émotion! J'ai vu monsieur Belmont ce matin. Il m'a semblé soulagé que je lui déconsigne son matériel et votre pelleteuse !

Le mot pelleteuse fut comme une formule magique, comme un ordre donné à un génie gardien du temps, jusque là resté immobile et silencieux, peut-être les bras croisés sur sa poitrine dans l'attente, un ordre pour qu'il me saisisse illico par le col du blouson en jean que je portais en 1993 dans les tribunes du Rose Bowl Stadium, m'arracher à mon ange Lisa et me ramener à travers les temps et les espaces dans ce bureau en face de Monsieur Fox. Il était debout me tendant la main ; j'étais encore assis. Je quittais les mondes célestes pour retomber dans les profondeurs de la terre et le caveau improvisé de Jodie que j'avais descellé à la demande de Ted. Monsieur Fox me tendait maintenant la main pour un au revoir courtois.

- J'espère vous croiser en baskets très bientôt monsieur Sainsbury ! Si vous avez des parcours en campagne dans les environs, je suis preneur ! Je préfère ne pas trop courir sur le bitume.

Aubevoye - 07/2016

Jul 20, 2016

Ted (7)

Venables - 07/2016

Quand je suis entré j’ai vu Jeff Woodburn qui sortait d’un bureau.

-Salut, Romain ! Ça va ?
-Ca va et Toi ?
-Bof ! Toi et ta pelleteuse, vous me pourrissez l’arrière-saison.
-Désolé, Jeff ! Désolé …
-Ah, t’inquiète pas ! Je blague ! J’en ai juste un peu ras les étiquettes du FBI et de la presse nationale. Je débande pas depuis trois jours. Les fédéraux ont toujours besoin de quelque chose. Trois jours que je suis aux archives pour eux. Tu me connais, passer mes journées à la cave, c’est pas mon truc !

Effectivement, Jeff Woodburn préférait de beaucoup la vie pépère d’Elisabeth-Town et les parties de pêche d’avant la découverte du corps de Jodie que l’agitation de ces derniers jours. Il a fait le geste de l’autostoppeur avec le pouce pointé vers le bout du couloir :

-Il t’attend dans le bureau du fond. Passe me voir quand t’auras fini.

Quand j’ai poussé la porte du bureau du fond, l’inspecteur du FBI a pivoté sur sa chaise et m’a regardé à travers ces grosses lunettes de myope.

- Bonjour. Ah, mais on se connait ! a-t-il dit.
Bonjour. Oui, on se connait.
Je crois que nous étions les deux seuls hier à Elisabeth-Town à courir de si bonne heure par un temps pareil !
'Fallait effectivement être motivé.
Mais,  essayez-vous, je vous en prie !

Puisque on en est à parler de ‘motivation’, je peux dire que j’étais déjà pas motivé pour me rendre à cette convocation, mais me retrouver en tête à tête avec monsieur Fox-terrier-à-quatre-poumons m’a fait un choc. Je m’attendais plutôt à un type, comment dire … en fait, je ne m’attendais à rien de spécial, mais sûrement pas à lui. J’étais très mal à l’aise du coup avec la surprise et je devais avoir une tête de coupable. Il a dit :

Je suis obligé de rencontrer tous ceux qui étaient présents à la découverte du corps ; simple formalité.

Simple formalité ? Tu entends ça, Papa ? La vraie vie nous concocte des situations plus cocasses que n’importe quelle fiction dialoguée au scalpel. Je n’avais pas pu fermer l’œil de la nuit avec cette convocation sur la table, j’avais le teint gris et je me disais :

- Comment cette entrevue ne pourra-t-elle être qu’une simple formalité avec ma tête de déterré ? (Oh! Pardon ! Pardon Jodie pour ce mot malheureux !)

M. Fox était avenant. Il demanda:

Vous courrez souvent ?
Régulièrement mais pas souvent. Je m'entretiens.

J'ai dis "Et vous?" ensuite, par politesse, par peur, par couardise, par lâcheté, par je ne sais pas quoi! Il a sauté sur ma question:

- Je cours tout le temps ! Tous les jours ! Je suis souvent en déplacement mais j'emporte mes baskets partout. Je fais des marathons et deux fois par an un truc un peu extrême (il ne pu contenir un petit rire de satisfaction).


J'ai pensé que ce type ne devait pas être du genre à lâcher prise. J'ai eu peur ; encore un peu plus.

Bon, mais revenons à cette affaire. Vous vous nommer Romain Sainsbury, vous avez 53 ans et vous habitez Simon's cottage – Woodburry Lane à Elisabeth-Town. C'est bien cela ?
C'est ça
Romain, ça sonne français comme prénom ?
Ma mère était française, mon père américain, du Connecticut.
- Vous travaillez chez Belmont Ltd comme conducteur d'engins. Depuis quand ?
Ça va faire quatre ans en Aout prochain. En fait depuis mon arrivée dans cette ville en 2002. J'ai toujours eu ce boulot ici.
Bien! Alors ... De ce qu'on en sait pour le moment, le corps que vous avez trouvé est très probablement celui de Susan Baylee Jodie Cornwell. L'autopsie en cours confirmera cette identité. On a retrouvé sur le corps une pochette plastique avec des documents et notamment ceux relatifs à l'achat d'un terrain à un certain Ted Gallager peu avant qu'elle ne disparaisse. Vous connaissiez Jodie Cornwell?
Non, je suis arrivé bien après sa disparition.
Et Ted Gallager ?
Ted était un ami. Il est décédé la semaine dernière, sans famille ; je me suis occupé personnellement de ses obsèques
Vous étiez donc proche
Autant qu'on pouvait l'être de Ted.
Et Jodie ?
Comment ça, Jodie ?
Pardon, je veux dire, Ted et Jodie étaient-ils proches ?
- Il parait que oui, à leur façon.
A leur façon ?
Il y avait parait-il de la complicité entre eux, mais faudrait interroger des gens qui ont connu Jodie. Moi je ne l'ai pas connue. J'ai juste entendu deux ou trois trucs, c'est tout.
- Hum, je comprends. Ted ne vous a jamais parlé de Jodie?
- Non. Ted ne parlait pas beaucoup et certainement pas de ses affaires de cœur. S'il y avait eu quelque chose entre Jodie et lui, il ne m'en aurait pas parlé.
Vous voyiez souvent Ted ?
- Oui régulièrement et je peux même dire souvent. Je lui donnais la main dans les corvées, ou des fois je passais simplement le voir pour boire une bière ou un café et discuter un peu.

Est-ce que les interrogatoires sont si longs quand il s'agit d'une simple formalité ? Je commençais à en douter.

Vous l'aidiez pour quels genres de boulot ?
Oh ça pouvait être n'importe quoi, des moutons à tondre ou  à soigner, une clôture à réparer, du foin à rentrer
Dans la grange qu'il louait à Sam Backer ?
Je ne l'ai jamais aidé à rentrer du foin dans une des granges de Sam Baker … Je ne savais pas qu'il en louait une …
Il en louait une depuis bien avant la disparition de Jodie. Il l'a gardée jusqu'en mars 2003. Vous êtes arrrivée en 2002, vous m'avez dit; je pose cette question parce que je me dis que vous auriez pu avoir connaissance de cette location.
- ...
- Vous ne saviez pas qu'il avait loué cette grange ?

Aubevoye 07/2016

Jul 19, 2016

Ted (6)

Cherbourg - 02/2016

Rien ne me donne plus la pêche qu'un bon footing matinal. C'est toujours un peu dur de sortir de la maison (surtout qu'à cette saison il fait encore nuit le matin) mais une fois parti je n'ai jamais de regrets. Le footing, c'est mon corps qui me le demande, pas moi. Ca peut même le prendre quand je suis allongé dans le canapé à bouquiner. Je sens qu'il a besoin de courir, besoin d'exercice. C'est con à dire, mais c'est comme ça. Ca me fait comme des fourmillements dans les guibolles et je me dis :

-Je mets le réveil plus tôt et je vais courir demain matin.

Par contre, il y a un truc qui ne met pas du tout en forme le matin, c'est de trouver dans sa boite une convocation chez le Shérif. J'avais jamais encore testé ça et je peux dire que c'est pas cool du tout pour bien démarrer sa journée. Ça m'a gâché la mienne entière.

J'ai dis au patron que j'étais convoqué demain chez Jeff Woodburn, suite à la découverte du corps sur le chantier. Le patron a dit distraitement :

Ok, vas-y. Prends ton après-midi. Qu'est-ce que tu fous encore là si t'es convoqué ? (on n'était que le matin)

J'en demandais pas tant ! Le patron venait d'obtenir l'autorisation de retirer les engins restés consignés par le FBI sur le chantier. Ça été visiblement un grand soulagement pour lui, et je crois qu'on aurait pu lui demander n'importe quoi aujourd'hui! C'était le moment ou jamais de demander des congés ou une augmentation ! Ça nous a fait marrer avec Tom, les largesses soudaines du patron. Tom et Gareth étaient eux-aussi convoqués; normal. 

Normal, tout ça était bien normal, ces convocations pour nous qui avions découvert le corps.

Normal, normal, normal! J'avais beau me dire que c'était normal, j'arrivais pas à me sortir de la tête une grosse inquiétude qui planait dans le ciel de mes pensées comme un premier nuage très banal mais résolument scotché très haut dans le bleu de ciel. J'ai entendu la voix de mon père me dire sa phrase habituelle, celle qu'il m'a si souvent dite quand j'étais enfant et peut-être plus souvent encore quand j'ai été ado et puis jeune adulte.

Romain, dans la vie, rien n'est jamais une formalité !

Je peux dire que je l'ai entendue et entendue, cette phrase! Je l'ai malheureusement plus entendu que méditée. Je me souviendrai toujours de notre défaite en demi-final de la coupe du conté contre l'équipe de Whittburgh. On aurait dû gagner haut la main ce match et gagner ensuite en finale contre l'équipe de Deerwood qui n'étaient pas meilleure que Wittburgh, et puis on a perdu ! On est pas rentré dans le match. On était trop sûr de nous parce qu'on était archifavoris et que dans notre tête on l'avait tous déjà gagné ce match. Après la défaite, à la sortie du vestiaire, mon père m'attendait sur le parking. Il ne m'a pas ressorti sa phrase fétiche parce qu'il savait se taire quand il le fallait, mais quand on s'est regardé, elle était écrite en grand dans une sorte de fêlure de l'émail de ses pupilles. Alors, tout ça pour dire que je me suis dit que cette convocation chez le shérif et ses hôtes du FBI ne serait peut-être pas une simple formalité. Tom et Gareth avaient l'air complètement à l'aise avec la leur, seulement eux, ils n'avaient pas reçue les confidences du vieux Ted.

J'ai posé l'enveloppe et la feuille à entête du FBI sur la console dans l'entrée pour ne plus la voir. Elle m'a quand même gâché ma soirée. Je n'ai pas eu le courage de me cuisiner quelque chose ce soir là. J'ai sorti deux saucisses de congélo que j'ai jetée direct dans la casserole d'eau bouillante et je me suis fait deux hot-dogs arrosés d'une Penn Gold. Quand on vit seul, manger varié et équilibré tous les jours est un vrai boulot qui demande beaucoup d'énergie et de constance. J'avais ni l'une ni l'autre ce soir. Bien bouffer quand on vit seul est loin d'être une formalité.

Aubevoye - 07/2016

Jul 17, 2016

Ted (5)

Aubevoye bords de Seine - 04/2016

Gareth n'avait rien dit de plus sur Ted et Jodie au Duchess, mais l'histoire de l'extension du bar donnait à réfléchir. Pour les habitants d'Elisabeth-Town, on était passé en une matinée d'une disparition inexplicable et presque oubliée, à un cadavre bien réel et un potentiel mobile de crime. C'était assez pour délier les langues, ramener en surface les vieux souvenirs, susciter les conjectures les plus folles, fabriquer des suspects. Chaque habitant d'Elisabeth-Town se sentait en devoir d'endosser le Macfarlane de Sherlock Holmes et d'y aller de sa petite enquête perso. On faisait part à voix basse de ses déductions aux personnes de confiance dans les secrets des alcôves autour d'une bière ou d'une tasse de thé, mais ici, c'était à peu près équivalent à mettre ça en Une du Creek Tahoma Post, le journal local du coin.

Le soir de la conversation avec Gareth, Romain s'endormit rapidement et rattrapa un peu de la fatigue nerveuse de ces derniers jours. Il se réveilla le lendemain très tôt mais assez en forme et mis ses baskets pour aller courir. Rien de tel qu'un bon footing à suer toute l'eau de son corps pour calmer les restes de tensions nerveuses. Les années de soccer avaient développé chez Romain un troisième poumon, comme on dit. Il jouait milieu de terrain à l'époque dans l'équipe. C'était un poste qui demandait beaucoup d'endurance. Quinze années ont passé depuis qu'il avait raccroché les crampons mais le poumon supplémentaire était toujours là quand il le fallait. Le corps enregistre tout et ce que nous sommes et avons été. Cette fine tranche d'être temporel que nous sommes, et qui se déplace d''instant présent en instant présent successifs, entre deux néants, l'avenir qui n'est pas et le passé qui n'est plus, avance en emportant tout le bardas accumulé sa vie durant. Romain courrait avec son passé de footballeur, tout son passé qui réactivait la chimie du corps qu'il avait si souvent sollicitée pendant ses années au club de Springfield, avant de venir s'installer à Elisabeth-town. Le corps enregistre tout. Romain faisait beaucoup moins de sport qu'avant mais s'imposait un footing de décrassage par semaine. Il avait encore un sacré bon fond de forme, et il sentait dès les dix premières minutes de course les soufflets de sa poitrine attiser les braise sous les milliers de petites cornues qui réactivaient la chimie de ses jambes comme jadis sur les stades, qui brûlaient les glucides et gavaient d'influx nerveux son corps en action. Le corps n'oublie rien.

Un peu avant les granges de Sam Backer, là où il avait découvert Jodie, Romain croisa un autre jogger, un type petit, à la foulée rapide, court de jambes, les bras pliés et raides avec les avant-bras en avant, des grosses lunettes de myope sur le nez. Ils se saluèrent. C'était le genre besogneux, le genre fox-terrier infatigable avec peut-être même encore un poumon de plus que lui. Le type disparu dans son dos ; ses foulées et son souffle réguliers s'estompèrent dans la distance.

Le temps du passé n'existe pas. Le passé vit au présent dans notre corps qui a été modelé par lui. C'est dans notre corps au présent que le passé existe. C'est Bergson je crois qui a dit quelque chose comme ça dans Matière et mémoire, je ne suis plus très sûr. Depuis trois jours maintenant, le passé c'était aussi ce squelette revenu au jour pour secouer les corps des vivants d'Elisabeth-Town. La terre comme les corps est aussi une sorte de machine enregistreuse du passé et Ted avait demandé à Romain d'appuyer du bout de sa pelleteuse sur le bouton Play. Les inspecteurs du FBI dépêchés sur l'affaire espéraient trouver le bouton Rewind.

Quand Romain revint de son footing, il trouva dans la boite une convocation au bureau du Shérif avec enveloppe à entête de la police fédérale.

Aubevoye - 07/2016

Jul 14, 2016

Ted (4)

Lac de Castillon - 2015

Le surlendemain de la découverte du corps, Gareth m'a proposé d'allez manger un morceau au Duchess. Il avait besoin de parler. Il savait que j'étais proche du vieux Ted. On a commandé des Burgers Bacon Cheddar BBQ avec deux Penn Gold et Gareth s'est mis à parler de Ted et de Jodie 

Selon lui, Ted avait réduit un peu la voilure de son exploitation quand il avait vu qu'il n'était plus aussi fringuant qu'à l'époque où il avait monté son projet de redémarrage de la ferme de ses parents (ça, je le savais; Ted me l'avait dit). Il s'est alors séparé d'une partie de son cheptel et a vendu à Jodie un grand champ herbeux qui était mitoyen au parking du bar. Jodie avait eu alors assez de terrain pour agrandir le parking afin d'y accueillir les routiers. Elle avait eu le projet d'agrandir le bar en y ajoutant des cuisines et une salle de restaurant parce que le tracé de l'autoroute vers le Nord prévoyait un échangeur avec une bretelle d'accès qui passait juste devant chez elle. Le bar était idéalement placé et n'importe quel banquier à l'époque était prêt à lui proposer un emprunt pour s'agrandir avec comme garanties les hypothèques sur les terrains. Des enseignes de fast-food avaient aussi contactée Jodie.

A partir du moment où Jodie a racheté le champ, Ted a été très réglo sur les horaires de fermeture du bar. Jodie fermait toujours à l'heure. Ted donnait même parfois la main pour virer les retardataires. Ça jasait dur sur leur compte dans les chaumières. On disait même qu'on allait pas tarder à voir Ted servir derrière le bar. On disait à Elisabeth-Town que le vieux Ted voulait se placer auprès de Jodie. On était 'wide of the mark' pour Gareth, mais c'est sûr que d'après lui quelque chose avait changé entre eux-deux depuis cette vente. Pour Gareth, Ted ne reluquait pas sur les projets d'extension de la future et bientôt juteuse petite affaire de Jodie. Non, pour Gareth, il y avait autre chose, une complicité, peut-être même plus.

- Tu sais Romain, ces deux-là quand ils se regardaient, enfin je veux dire en public, devant nous quand ils étaient ensemble, leurs regards quand ils se parlaient ... comment dire ... ça te donnait le sentiment d'être de trop... C'est ça! T'avais le sentiment qu'ils étaient dans une sorte de bulle bien à eux et que t'avais, toi, rien à y foutre.Linda dit qu'ils s'aimaient voilà tout. Ma femme repère ça tout de suite. 

Aubevoye - 07/2016

Ted (3)

Val de Reuil - 01/2016

C'est Gareth qui a déballé le 'paquet'. Il était fébrile. Je suis sûr qu'il avait déjà sa petite idée en tête et qu'il voulait vérifier. Je suis sûr qu'il pensait à Jodie. Il y avait effectivement un corps sous la bâche bleue. On savait pas si c'était le squelette d'une femme ou celui d'un homme, mais Gareth a dit:

- Les gars, je crois qu'on vient de retrouver Jodie Chouinard!

N'importe qui avec un peu de bouteille à Elisabeth-Town aurait eu la même certitude que Gareth. Jodie hantait toujours les esprits des plus anciens. Moi j'ai fermé ma gueule par prudence, parce que j'ai pas connu Jodie et que j'étais pas sensé être aussi imprégné qu'eux de cette histoire. J'ai juste pensé que comme Gareth venait de parler de Jodie devant nous, je ne courais plus aucun risque de me trahir si ce prénom arrivait dans ma bouche par inadvertance. C'est idiot, mais je me suis senti honteux vis à vis de Ted. C'était pas la Lune qu'il m'avait demandé finalement; je m'en rendait compte maintenant.  

On a tout de suite appelé la police municipale et le patron et puis on est resté alors au bord du trou à attendre. On disait rien sous la pluie. Ça tambourinait sur la toile enduite de nos vestes de chantier. On entendait aussi la pluie tomber sur la bâche bleue; tacatacatac. On était recueilli au-dessus de cette intimité macabre maintenant ouverte sur le ciel. L'intimité du corps est une des rares choses qui résiste au grand hold-up de la Mort sur les Vivants. On se sentait tous illégitimes d'avoir découvert ce petit squelette avec son pull rouge et ses lambeaux de pantalons sans couleur. Une personne c'est une personne, en chair ou en os. Tom a dit qu'il fallait qu'on replie la bâche, par décence pour le mort. On était tous d'accord.

Quand la police est arrivée, on a échangé les rubalises jaunes et noirs du chantier pour des rouges 'scene of crime'. Jeff Woodburn était de service avec Alan Carrington. Jeff nous a demandé si nous avions touché au corps. On a seulement dit qu'on avait ouvert la bâche pour voir ce qu'il y avait à l'intérieur et qu'on l'avait tout de suite refermée à cause de la pluie, rien de plus. Jeff est retourné dans la voiture et a appelé la police d'état. Les fédéraux lui ont demandé de protéger le corps de la pluie et qu'on touche à rien. Gareth, Tom et moi, ont a aidé Jeff et Alan à tendre une autre bâche (une grande bâche de chantier à nous) par-dessus le trou. Moi comme les autres, je l'ai bien vu la pochette plastique transparente qui dépassait du pull de Jodie. C'était une sorte de sac de congélation transparent comme ceux qui se ferment avec un zip. On a tous vu ça. On a tous vu qu'il y avait des documents à l'intérieur. On s'est rien dit, mais on avait tous la certitude que ce chantier avait déterré de quoi secouer Elisabeth-Town pour un bon bout de temps. Une demi-heure après le patron est arrivé. Les policiers voulaient protéger les éventuels indices de la scène de crime, mais lui le patron, c'était le matériel qu'il voulait protéger. Il avait peur qu'on se fasse voler les engins. Il était agité. Je ne suis pas sûr qu'il cachait pas son émotion avec cette peur qu'on nous rafle le groupe électrogène et le reste. On lui a dit qu'on avait encore jamais laissé le matériel nulle part avec autant de flics à côté que maintenant, mais ça ne l'a pas calmé.

Aubevoye - 07/2016

Jul 13, 2016

Ted (2)

Val de Rueil - 01/2016

Je peux dire que j'ai été très très mal la nuit d'avant le jour où j'ai dû démarrer le chantier du parking. J'étais terrorisé ! J'avais aussi de la colère envers Ted pour ce qu'il m'avait demandé de faire et parce qu'il m'avait lâché aussi. Ted ne m'avait jamais rien demandé auparavant. C'était pas le genre à se plaindre. Une fois, une seule je l'ai entendu pester contre quelqu'un. C'était un jour où je m'étais arrêté lui donner le bonjour ; il était là à rassembler toutes sortes de papiers pour préparer son dossier de retraite auprès de son assureur. La table de la cuisine était recouverte de formulaires divers et variés. Ted avait chaussé ses lunettes (je ne l'avais encore jamais vu avec des lunettes). Il y avait des feuilles plus grises que les autres sur la table. Comme je lui en faisais la remarque, Ted me dit que c'était ses feuilles de paie du temps où il travaillait pour les Richardson. 

Des radins de première, j'te le dis Romain ! Ils tirent sur tout, sur les camions comme sur le papier. Tous ceux qui ont travaillé chez eux ont ces mêmes feuilles de paie sur papier gris recyclé. J'ai toujours connu ce sale papier chez eux. Dieu seul sait combien de ramettes ils ont en stock. L'encre bave, c'est à peine lisible. Y a des lois pour ça, pour fournir des documents administratifs lisibles, mais les Richardson ont toujours été au-dessus des lois!

Il était en rogne contre ses employeurs mais je savais qu'il ne leur avait jamais rien demandé. Ted ne demandait rien à personne. Il était plutôt de genre à rester silencieux, à distance et puis se tirer quand la coupe était pleine. Ted ne demandait jamais rien à personne et là, il avait fallu qu'il se décide à avoir besoin de quelqu'un pour que ça tombe sur moi ! On a parfois la nette impression que les autres vous emportent dans leur destin sans que vous ayez eu le temps de dire quoique ce soit. On ne maîtrise jamais rien dans la vie.

J'ai compté toutes les heures de cette horrible nuit d'avant ma rencontre avec Jodie Chouinard. Je peux dire que cette Jodie, je l'ai fait sortir de terre des dizaines de fois avant que le ciel blanchisse à l'ouest derrière les granges de Sam Baker. Elle est revenue au jour avec des cheveux longs et pas de cheveux du tout, avec un pull rouge, avec une petite robe vert d'eau, un corps frais ou momifiée, de face ou de dos ; j'ai tout imaginé. A quatre heures, je me suis levé. Je ne suis pas passé par la cuisine ; estomac noué. Je n'aurais pas pu avaler un verre d'eau. J'ai pris une douche et je me suis rasé de près. J'ai mis du parfum, j'ai arrangé mes ongles tout cassés. J'ai finalement passé un bon bout de temps dans la salle de bain. J'avais l'impression qu'il fallait que je sois plus soigné et plus propre que d'habitude pour me présenter ce matin à Jodie Chouinard. Je me préparais pour une cérémonie très particulière, une cérémonie avec pelleteuse. Je me disais en me rasant :

-Où je suis ? Mais où je suis, bordel ? Je rêve ! Je vais me réveiller, c'est pas possible autrement !

Et puis, j'ai aussi pensé ce  matin là qu'il y avait plus pitoyable que moi. Il y avait cette pauvre femme sous quelques pelletés de terre. Il y avait Ted impuissant à faire quoique ce soit, là où il gisait maintenant. Alors connaissant Ted, j'ai alors pensé que s'il m'avait demandé de faire ce truc de fou, c'est qu'il devait être arrivé au bout du bout du désespoir. Pauvre Ted ! J'ai calmé ma colère avec cette idée. Moi, j'étais vivant. Je pouvais encore me débattre dans ce merdier, pas eux. Cette idée m'a beaucoup aidé ; la sensation d'être vivant en puissance. Je me suis habillé, j’ai mis mes chaussures et mon manteau et puis j’ai attendu le lever du jour, plus immobile qu'une statue de pierre dans mon fauteuil.

J'en menais pas large à l'idée d'avoir à saluer les collègues ce matin-là. Quand votre programme de la journée débute par un mort à déterrer, mieux vaut faire bonne figure en arrivant devant eux, histoire de ne pas les entendre dire ensuite aux enquêteurs :

-Romain ? Il n’avait vraiment pas l'air d'être dans son assiette ce matin. 

Heureusement, le vent est monté dans la nuit ; un putain de blizzard que j'ai béni pour la première fois de ma vie parce que je savais qu'on planquerait tous nos têtes emmitouflé sous la capuche de nos vestes de chantier et qu'on ne laisserait pas dépasser grand ‘chose au-dessus de nos cols relevés. Après, quand le corps de Jodie serait mis à jour, on pourrait tous avoir des gueules défaites ; je pourrais alors montrer la mienne; elle serait raccord avec celles des autres, point barre. J'ai pensé que Ted s'était sûrement arrangé avec les dieux là-haut pour nous envoyer ce sale temps afin que je ne sois pas trop en galère avec sa maudite mission spéciale, mais quand je me suis mis aux commandes de la pelleteuse, un autre blizzard s'est mis à souffler dans ma tête. Un blizzard brûlant du sang qui pulsait de ma poitrine à mon crane et me faisait trembler comme une feuille. Dehors, la neige fondue cinglait contre les vitres de la cabine. Ca soufflait dur sur le chantier ; les mecs gueulaient pour se faire entendre. Dans cette purée de pois, en temps normal j'aurais eu peur d'en accrocher un avec le bras de la pelleteuse, mais ce matin là j'y pensais pas, j'étais tout à cette femme que j'allais rencontrer d'un instant à l’autre.

- Où je suis ?

J'ai pelleté au début dans la zone à décaisser qu’on avait balisée et puis ça c'est éboulé à gauche, côté transfo. J'ai pas eu à trop me poser de question ; il a fallu consolider les bords du trou de ce côté-ci en l’élargissant et dès le troisième coup de godet, j'ai aperçu une tache de couleur bleue, comme un tissu dans la terre blonde. J'ai pas pris le risque de toucher Jodie avec le godet de la pelleteuse. J'ai continué à creuser plus loin comme si j'avais rien remarqué. C'est Gareth qui en bas, a donné l'alerte.

- Arrête de creuser Romain ! Il y a un truc dans le trou !

Le ‘truc, Gareth l'a dégagé avec Tom . C’était comme un gros paquet oblong en bâche plastique bleu ficelé serré. En haut, dans ma cabine j’ai pensé à une chrysalide. La chrysalide de Jodie pour renaitre dans le royaume des morts, ou des vivants comme dirait plutôt notre bon pasteur. Ca m’a fait en choc ! Si j’étais dans un cauchemar à ce moment là, j’ai eu l’impression alors de me réveiller dans ce cauchemar. Passé l'effroi de la bache bleue, je me suis senti soudain soulagé. J’avais fait le job de Ted. J'avais réussi! Je pouvais montrer maintenant ma tête en vrac à côté de celles de mes autres collègues. J’avais fait le job, déclenché un truc irréversible dans l’histoire d’Elisabeth-Town. Cette affaire ne me concernait plus maintenant. J'ai pas connu Jodie Chouinard, moi.

Aubevoye - 07/2016

Jul 6, 2016

Ted (esquisse romanesque)

Tourville la Rivière - 07/2016

Ted, c’était un sacré lascar, un sacré gaillard aussi. Tous ceux qui l’on connut vous dirons la même chose :

- Ted ? C’était un roc, une forte tête à Elisabeth-Town.

Moi, je l’ai surtout connu dans les dernières années de sa vie. Il y avait bien longtemps qu'on avait construit sa légende dans le village. C'était un type assez solitaire qui habitait une petite bicoque très modeste sur la route de Cornfield. J’ai jamais vu un type aussi intègre et droit que lui. Il avait sa logique, sa propre vision des choses, et c’est pas la pression du groupe qui aurait pu le faire changer d’avis. Moi, par exemple (sans vouloir tout ramener à moi), j’arrive pas à me persuader que je peux avoir raison contre l’opinion générale, j’ai tout de suite des doutes. L’opinion générale, c’est un truc qui peut retourner n’importe qui, mais pas Ted. Il était épris de justice ; rien ne comptait pour lui que d’être juste. La justice ici bas, c'était sa logique, même si cette justice, on ne la voyait pas souvent, même s'il fallait souvent se battre pour l'avoir.

Bon camarade, on raconte qu’il payait jadis des tournées et des tournées aux gars du village chez Jodie Chouinard jusqu’à pas d’heure quand le gros du foin était rentré dans les greniers et que tout le monde pouvait commencer à souffler. Ils buvaient tous jusque tard dans la soirée et Jodie se fâchait. Elle disait qu’elle devait fermer, qu’on allait lui retirer sa licence si elle laissait le bar ouvert à cette heure. Ted ramenait alors ses compagnons de boisson chez lui et la soulographie continuait souvent jusqu’au petit matin. Sauf qu’à l’aube les Robert Armstrong, les Bill Duncan, les Jeff Woodburn et consorts qui avaient suivi Ted chez lui, étaient ivres morts au matin, l'un dormant dans un fossé à côté de la maison de Ted, l'autre rentré se barricader chez lui tout volet clos jusqu’à midi pour adoucir le marteau qui cognait derrière son front, un autre encore viré de chez lui par sa propre femme et geignant dans son rocking-chair sur le perron devant la porte close de la maison. Ted, lui qui avait bu autant que les autres, on le voyait le lendemain en débardeur sur son tracteur botteler son foin aux premières lueurs du jour comme si de rien n'était et Jodie râlait au comptoir tout le lendemain matin. Enfin, c’était des histoires d’avant que Jodie ne disparaisse inexplicablement. Moi, j’ai pas connu Jodie. Je suis arrivé à Elisabeth-town dix ans après sa disparition, mais on m'a raconté. Ça a fait les Unes des journaux de l'état à l'époque. Le village avait été tristement sous les feux de l’actualité pendant quelques semaines. On n’a jamais retrouvé Jodie Chouinard et, petit à petit, cette histoire s’est tassée dans les mémoires, faute d’élément qui aurait pu relancer les recherches. L’affaire a été classée sans suite par le shérif du conté.

Pour en revenir à Ted, c'est un type que j’aime bien écouter ... Voyez, voila que je parle de lui au présent comme s'il était encore là. Des fois, souvent même, j'ai vraiment l'impression qu'il est encore là. C'était un type futé. Il avait toute sorte d’ordre de grandeur pour le négoce et la conduite de ses affaires. Il calculait vite et bien. Il me racontait :

-Romain, j’vais t’dire comment je compte : un agneau de 18kg de viande, c’est une bête de 36kg environ sur pieds (tu multiplies le poids de viande par deux). On peut pousser la bête jusqu’à 20-22kg mais faut pas aller au-delà parce qu’après la viande est trop grasse. Si la bête fait 18kg, tu peux compter sur une épaule de 1.8kg (tu divises par dix).
Et puis encore

- Un mouton, ça va jusqu’au bout de l’enclos, Romain, aussi loin que tu auras posé ta clôture, mais un mouton, ça revient toujours.

Il était doué en affaire et débrouillard avec les filles mais je l’ai toujours connu célibataire. Il disait :

J’attends le grand amour ! Tant pis si je ne le rencontre pas. Je préfère rester seul !

C’avait été un bel homme dans sa jeunesse. Il était resté encore bien sur la fin et, des femmes, il en avait connu beaucoup dans sa vie. Le jour de la fête du village, on organisait le traditionnel tir aux bouquets. C'était une sorte de ball-trap. On montait un grand poteau électrique sur le champ de tir et on y accrochait des bouquets de houx noués avec des rubans que les filles du village donnaient. Il y avait un lot pour chaque bouquet et son ruban décrochés au premier tir. Jadis, on n’offrait des lots et le tireur gagnant devait aller voir la jeune fille pour lui rendre son ruban. Ted avait été un fin tireur dans sa jeunesse. Il avait galamment rendu bien des rubans ... Il ne pesait pas bien lourd dans sa grande carcasse souple et élancée qui attirait tous les regards féminins, mais il disait toujours :

Je ne veux peser que dans les cœurs des femmes!

Il avait bossé un bon bout de temps chez John Richardson. Dans le village et alentours, John Richardson a été un véritable esclavagiste à la tête de sa société de transport de fret. Avec son frère Gus, tôlier-chaudronnier, ils avaient refait toutes les cabines des camions de la société plus courtes, sans couchette derrière les sièges. Les deux mètres volés au confort du conducteur étaient rendus à la remorque ; deux mètres de plus que la concurrence sur quinze mètres de remorque, c’est douze à treize pour cent de gagnés ; un camion Richardson de plus tous les huit camions chez les autres. Les chauffeurs n'avaient même pas de roue de secours à bord. Les Richardson gagnaient ainsi sur le poids total en charge des camions; c'était tout benéf pour eux. Avec ces avantages et ses prix au raz du planché, ils avaient emporté le marché d'état pour l’approvisionnement du chantier de l’autoroute que l'on construisait vers le nord pour rejoindre les grands axes routiers du Connecticut. Le gain sur les remorques devenait appréciables avec la noria de camions nécessaire à l’approvisionnement en matériaux de la tête de chantier pendant plus de trois ans. Les types dormaient la nuit assis à même le siège ou dehors sous le camion quand le temps le permettait, et s’abrutissaient à longueur de journée dans le vacarme des tôles légères soudées à la va-vite. John et Gus avaient fait leur blé avec ce colossal contrat et Ted y avait usé sa santé quelques années. Et puis un jour, Ted a claqué la porte de chez John pour aller bosser à l’usine de porcs du gros Willy Dekerman. Deux mille à trois mille porcs abattus chaque jour. Ted livrait quotidiennement jusqu'à 7 tonnes de tête roulée aux grossistes du Nord de l’état. Un peu avant la retraite, Ted a lâché son volant chez Dekerman pour prendre du champ, si j'ose dire, et remettre en activité la ferme de ses parents. Il avait amassé un petit pécule. Il acheta un cheptel de moutons et enclos les terres qui lui étaient revenues dans la succession.

Voilà cinq ans déjà que Ted est mort. Le temps s’est refermé sur lui comme les eaux dans le sillage d’un bateau, mais j’ai le cœur encore mouillé d’embruns à sa mémoire. Pas qu’à sa mémoire d’ailleurs ! J'ai été la dernière personne à le voir avant sa mort. C’était un jeudi, je m’en souviens parfaitement. Comme je rentrais de Cornfield avec des pièces de rechange pour mon camion, je me suis arrêté chez lui, histoire de voir si tout allait bien. Ted nous inquiétait ces temps-ci. La sale bronchite qu’il avait attrapée cet hiver l’avait énormément affaibli. Il avait du mal à remonter la pente. Il avait pris un sale coup de vieux. J’ai garé le camion devant chez lui et je l’ai trouvé à table devant un ragout de mouton. Ted faisait le meilleur ragout de mouton-haricots blancs de la région. Il m’a accueilli avec un sourire. Quand il souriait, son front devenait lisse et tout clair et sous ses sourcils broussailleux, ses petits yeux bleus pales prenaient une expression enfantine. Il déboucha deux Despé bien fraiches et mis une assiette pour moi. J’ai jamais refusé un ragout-haricots de Ted (même les fois où j’avais déjà copieusement mangé chez moi avant).

-Comment vas-tu Ted ?

-Bof, coussi-coussa. Je me fais vraiment vieux tu sais… J’ai comme l’impression que je n’ai plus beaucoup de temps à trainer sur cette Terre, que le courrier m’annonçant mon heure a été posté, si tu vois ce que je veux dire.

-Ted ! T’es un gars rudement costaud, tu vas te refaire une santé d’ici l’hiver!

-J’crois pas, Romain … j’crois pas. Pas cette fois. Y a une fin a tout. 

- Dis pas ça, Ted! Tu vas remonter la pente, t'en a connu d'autre!

J’suis content que tu te sois arrêté.

-Normal !

-Si tu ne t’étais pas arrêté, c’est moi qui serais venu te voir de toute façon.

-T’as quelque chose à me dire ?

-Oui, j’ai quelque chose à te dire. Ça fait vingt-cinq ans que j’ai quelque chose à dire, et c’est à toi que je vais le dire aujourd’hui parce que t’es le seul qui peut faire quelque chose  pour moi dans cette ville de chacals.

-Ted, tu me fais peur !

-Faudra justement pas avoir peur après que tu ais entendu ce que je vais te dire! C’est pas un cadeau que je vais te faire en te révélant le truc qui me ronge la tête depuis vingt-cinq ans mais je vois que toi pour nous aider.

- Nous? Qui ça , nous?

-Une autre Despé ?

-T’as pas plus fort ... au cas où je sois pas à la hauteur?

-Ok ! J’ai un excellent Bourbon. Tu vas m’en dire des nouvelles. Celui-là, je ne le sort pas souvent. J'en ai quelques caisses. Ca sera pour toi quand je partirai.

-Alors dis-moi, c'est quoi le truc dont tu veux me parler ?

-Tu as  déjà entendu parler de Jodie Chouinard ? Elle tenait jadis le bar sur la route de Cornfield.

-Oui, bien sûr. C'est la femme qui a disparu et qu’on a jamais retrouvée. Dieu sait ce qu’il lui est arrivé !

-Dieu et moi, Romain. Dieu et moi, on sait ce qu’il lui est arrivé et où elle est en ce moment ! En fait, on est au moins trois à savoir : Dieu, moi et celui qui l’a assassinée

- ... Mais qu’est-ce que tu me racontes Ted ? Qu’est-ce que tu me racontes là ?

-Jodie Chouinard, elle a été tuée. Celui qui l’a tuée la enterrée là où se trouve le transformateur électrique à la sortie du village devant les granges de Sam Backer. Si elle a plus donné signe de vie depuis tout ce temps, c'est parce qu’on ne donne plus de nouvelles quand on a une pelleté de terre dans la bouche et le cœur à jamais froid.

-Mais ... je ne comprends pas … Pourquoi tu me parles de ça à moi ? Pourquoi tu n’en as pas parlé à la police avant ?

-J’peux pas te le dire maintenant, Romain. C’est comme si, moi aussi, j’avais une pelleté de terre dans la bouche depuis tout ce temps. J'peux rien dire. Ce goût de terre là, tu peux me croire, il reste fade et douceâtre jusqu’à l’écœurement et aucune cuite à la bière, au whisky ou  à la niôle à papa, ne me l’a fait passer depuis tout ce temps. Oh ! t’inquiète pas, j’ai rien à voir dans ce meurtre !

-T’inquiète pas! T’inquiéte pas ! … Pardon! Mais là, tu vois, j’ai du mal ! … Ted ! Qu’est-ce que tu attends de moi ?

-Tu dois toujours dégager une entrée de parking à côté du transformateur avec ta pelleteuse ?

-Oui, les travaux commencent dans deux semaines …

-Alors, je vais te demander de mettre quelques coups de pelleteuse de plus là où je vais t'indiquer; juste deux ou trois coups de pelleteuse de plus un peu à côté de la où tu dois dégager l'entrée du parking. C’est ton engin qui ressortira le corps de Jodie Chouinard. Toi, tu seras ainsi au-dessus de tout soupçon. T'auras fait ton boulot. T'auras dégagé juste un peu plus que prévu ou t'auras mal lu le plan de chantier, enfin ça sera mis sur le compte du hasard.

-Mais …

-C’est tout ce que je te demande Romain. Rien que deux ou trois coups de pelleteuses là où je vais te dire. Après, avec le corps de Jodie, je te garantis qu'on saura qui l'a tuée et pourquoi. Et toi à ce moment là, tu sauras pourquoi je ne pouvais rien dire depuis tout ce temps. Et du temps, tu sais, j’en ai plus beaucoup devant moi. ‘Faut rendre justice à Jodie. ‘Faut que tu fasse ça pour moi avant que je parte. Jodie, c'est le plus beau ruban que j'ai jamais eu l'occasion de décrocher dans un tir aux bouquets. Elle et moi, on a une histoire qui doit pas s'achever comme ça. 'Faut qu'on soit en paix elle et moi.

Ted est mort dans sa chambre paisiblement le lendemain de ma visite. Paix ait son âme. J'ai mis les coups de pelleteuse là où il me l'avait dit ; il y avait effectivement le corps de Jodie Chouinard enterré près du transformateur et c'est à ce moment là que mes ennuis ont commencés.

Aubevoye – 06/2016