Jul 17, 2016

Ted (5)

Aubevoye bords de Seine - 04/2016

Gareth n'avait rien dit de plus sur Ted et Jodie au Duchess, mais l'histoire de l'extension du bar donnait à réfléchir. Pour les habitants d'Elisabeth-Town, on était passé en une matinée d'une disparition inexplicable et presque oubliée, à un cadavre bien réel et un potentiel mobile de crime. C'était assez pour délier les langues, ramener en surface les vieux souvenirs, susciter les conjectures les plus folles, fabriquer des suspects. Chaque habitant d'Elisabeth-Town se sentait en devoir d'endosser le Macfarlane de Sherlock Holmes et d'y aller de sa petite enquête perso. On faisait part à voix basse de ses déductions aux personnes de confiance dans les secrets des alcôves autour d'une bière ou d'une tasse de thé, mais ici, c'était à peu près équivalent à mettre ça en Une du Creek Tahoma Post, le journal local du coin.

Le soir de la conversation avec Gareth, Romain s'endormit rapidement et rattrapa un peu de la fatigue nerveuse de ces derniers jours. Il se réveilla le lendemain très tôt mais assez en forme et mis ses baskets pour aller courir. Rien de tel qu'un bon footing à suer toute l'eau de son corps pour calmer les restes de tensions nerveuses. Les années de soccer avaient développé chez Romain un troisième poumon, comme on dit. Il jouait milieu de terrain à l'époque dans l'équipe. C'était un poste qui demandait beaucoup d'endurance. Quinze années ont passé depuis qu'il avait raccroché les crampons mais le poumon supplémentaire était toujours là quand il le fallait. Le corps enregistre tout et ce que nous sommes et avons été. Cette fine tranche d'être temporel que nous sommes, et qui se déplace d''instant présent en instant présent successifs, entre deux néants, l'avenir qui n'est pas et le passé qui n'est plus, avance en emportant tout le bardas accumulé sa vie durant. Romain courrait avec son passé de footballeur, tout son passé qui réactivait la chimie du corps qu'il avait si souvent sollicitée pendant ses années au club de Springfield, avant de venir s'installer à Elisabeth-town. Le corps enregistre tout. Romain faisait beaucoup moins de sport qu'avant mais s'imposait un footing de décrassage par semaine. Il avait encore un sacré bon fond de forme, et il sentait dès les dix premières minutes de course les soufflets de sa poitrine attiser les braise sous les milliers de petites cornues qui réactivaient la chimie de ses jambes comme jadis sur les stades, qui brûlaient les glucides et gavaient d'influx nerveux son corps en action. Le corps n'oublie rien.

Un peu avant les granges de Sam Backer, là où il avait découvert Jodie, Romain croisa un autre jogger, un type petit, à la foulée rapide, court de jambes, les bras pliés et raides avec les avant-bras en avant, des grosses lunettes de myope sur le nez. Ils se saluèrent. C'était le genre besogneux, le genre fox-terrier infatigable avec peut-être même encore un poumon de plus que lui. Le type disparu dans son dos ; ses foulées et son souffle réguliers s'estompèrent dans la distance.

Le temps du passé n'existe pas. Le passé vit au présent dans notre corps qui a été modelé par lui. C'est dans notre corps au présent que le passé existe. C'est Bergson je crois qui a dit quelque chose comme ça dans Matière et mémoire, je ne suis plus très sûr. Depuis trois jours maintenant, le passé c'était aussi ce squelette revenu au jour pour secouer les corps des vivants d'Elisabeth-Town. La terre comme les corps est aussi une sorte de machine enregistreuse du passé et Ted avait demandé à Romain d'appuyer du bout de sa pelleteuse sur le bouton Play. Les inspecteurs du FBI dépêchés sur l'affaire espéraient trouver le bouton Rewind.

Quand Romain revint de son footing, il trouva dans la boite une convocation au bureau du Shérif avec enveloppe à entête de la police fédérale.

Aubevoye - 07/2016

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