Aubevoye bords de Seine - 04/2016
Gareth n'avait rien dit de plus sur Ted et Jodie au Duchess,
mais l'histoire de l'extension du bar donnait à réfléchir. Pour les
habitants d'Elisabeth-Town, on était passé en une matinée d'une disparition inexplicable et presque oubliée, à un cadavre bien réel
et un potentiel mobile de crime. C'était assez pour délier les
langues, ramener en surface les vieux souvenirs, susciter les
conjectures les plus folles, fabriquer des suspects. Chaque habitant d'Elisabeth-Town se sentait en devoir d'endosser le Macfarlane de
Sherlock Holmes et d'y aller de sa petite enquête perso. On faisait
part à voix basse de ses déductions aux personnes de confiance dans les secrets
des alcôves autour d'une bière ou d'une tasse de thé, mais ici,
c'était à peu près équivalent à mettre ça en Une
du Creek Tahoma Post,
le journal local du coin.
Le soir de
la conversation avec Gareth, Romain s'endormit rapidement et rattrapa un peu de la fatigue nerveuse de ces derniers jours. Il se réveilla le lendemain très tôt mais assez en forme et mis ses baskets pour aller courir. Rien de tel
qu'un bon footing à suer toute l'eau de son corps pour calmer les
restes de tensions nerveuses. Les années de soccer avaient développé
chez Romain un troisième poumon, comme on dit. Il jouait
milieu de terrain à l'époque dans l'équipe. C'était un poste qui
demandait beaucoup d'endurance. Quinze années ont passé depuis
qu'il avait raccroché les crampons mais le poumon supplémentaire
était toujours là quand il le fallait. Le corps enregistre tout et
ce que nous sommes et avons été. Cette fine tranche d'être temporel que nous sommes, et qui se déplace d''instant présent en instant présent successifs, entre deux néants, l'avenir qui n'est pas et le passé
qui n'est plus, avance en emportant tout le bardas accumulé sa vie
durant. Romain courrait avec son passé de footballeur, tout son passé
qui réactivait la chimie du corps qu'il avait si souvent
sollicitée pendant ses années au club de Springfield, avant de
venir s'installer à Elisabeth-town. Le corps enregistre tout.
Romain faisait beaucoup moins de sport qu'avant mais s'imposait un
footing de décrassage par semaine. Il avait encore un sacré bon
fond de forme, et il sentait dès les dix premières minutes de
course les soufflets de sa poitrine attiser les braise sous les milliers de petites cornues qui réactivaient la chimie de ses
jambes comme jadis sur les stades, qui brûlaient les glucides et gavaient d'influx nerveux son corps en action. Le corps n'oublie rien.
Un peu avant
les granges de Sam Backer, là où il avait découvert Jodie, Romain
croisa un autre jogger, un type petit, à la foulée rapide, court de
jambes, les bras pliés et raides avec les avant-bras en avant, des
grosses lunettes de myope sur le nez. Ils se saluèrent. C'était le
genre besogneux, le genre fox-terrier infatigable avec peut-être
même encore un poumon de plus que lui. Le type disparu dans son dos ; ses foulées
et son souffle réguliers s'estompèrent dans la distance.
Le temps du
passé n'existe pas. Le passé vit au présent dans notre corps qui a
été modelé par lui. C'est dans notre corps au présent que le
passé existe. C'est Bergson je crois qui a dit quelque chose comme
ça dans Matière et mémoire, je ne suis plus très sûr.
Depuis trois jours maintenant, le passé c'était aussi ce squelette
revenu au jour pour secouer les corps des vivants d'Elisabeth-Town.
La terre comme les corps est aussi une sorte de machine enregistreuse du passé et
Ted avait demandé à Romain d'appuyer du bout de sa pelleteuse sur le bouton Play. Les inspecteurs du FBI dépêchés sur l'affaire
espéraient trouver le bouton Rewind.
Quand Romain revint de son footing, il trouva dans la boite une convocation au bureau du Shérif avec enveloppe à entête de la police fédérale.
Quand Romain revint de son footing, il trouva dans la boite une convocation au bureau du Shérif avec enveloppe à entête de la police fédérale.
Aubevoye - 07/2016

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