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Jun 21, 2016

Ventes privées (esquisse romanesque)

06/2016

Romain traînait une immense sensation de fatigue dans les linéaires du supermarché. L'angoisse qui comprimait sa tête et qu'il tentait de raisonner depuis ce matin, avait reflué en fin d'après dans le bas de son dos et pesait maintenant sur ses reins. Devant les bouteilles de Coca-Cola, une vendeuse qui venait de réassortir le rayon avait laissé un tabouret. Il eut envie de s'asseoir au pied du mur de bouteilles rouges et noires, d'y asseoir sa fatigue, d'y asseoir les chaines pesantes de son anxiété. Bizarrement, dans la situation où il se trouvait, c'est-à-dire impuissant à changer quoique ce soit dans le cours des choses, le supermarché offrait comme un havre de paix à son esprit bousculé. « Garantie des prix les plus bas » ; « Ici, on a gagné 2000 euros ». Tout et n'importe quoi plutôt que l'angoisse de l'attente. Cette zone commerciale offrait une bulle émotionnellement neutre qui était en-soi une forme de douceur pour son cœur en panique.

Il essaya de se composer un repas pour le soir ; il sera seul au dîner. Il jeta un coup d’œil sur son portable ; pas de message ; pas de réseau, non plus. Il mit dans le caddy un paquet de Fettuccini fraîches pour 2/3 personnes et fila encore une fois au rayon des nappes et serviettes en papier et des petits ustensiles de cuisine. C'était le seul endroit du magasin où il y avait un peu de réseau; deux barres, des fois trois quand on était au présentoirs des sacs pour aspirateurs.

Il colla presque sa joue contre les sacs Electrolux; toujours pas de message.

- Pourquoi est-ce si long ? .

Pourquoi est-ce si long ? Il consulta sa montre: deux heures qu'il était entré au bloc opératoire; deux heures passées de dix minutes maintenant, même. Pourquoi est-ce si long ?

« Intermarché les prix les plus bas », et son moral qui descendait en flèche, plus bas encore que les prix les plus bas. Il revint vers les linéaires des produits alimentaires, prit un pot de sauce bolognaise et un petit sachet de Parmigiano. Il se dirigea en direction des caisses en repassant par les sacs d'aspirateur pour consulter pour la trois milliardième fois son portable depuis qu'il était entré dans le supermarché. Sur l'icone sms de l'écran d'accueil, un petit rond orange avec un '1' blanc était affiché maintenant et semblait l'attendre. Son cœur s'emballa ; un grand silence envahi sa tête. Ça aura fait finalement deux heures trente au bloc, un peu plus que ce qu'avait dit le chirurgien, mais pas tant que ça, finalement. C'était presque rassurant. Il fit glisser à l'écran la page des sms. En haut de liste se trouvait le nouveau message. A droite du surlignage blanc indiquant que le sms n'avait pas encore été ouvert, il lu Celio, « Fêtes des pères, ... ». La stupéfaction le laissa littéralement KO. De rage, il ouvrir le message pour faire disparaitre le petit rond orange de l'écran d'accueil.

« Fêtes des pères, vacances … toutes les occasions sont bonnes pour profiter des ventes privées Celio jusqu'au 21/06 en mag ou sur celio.com. Stop sms au 3600 »

Une colère froide montait en lui. Il la ravala ; pas le temps d'être en colère aujourd'hui, mais il se promit de s'occuper de monsieur Celio plus tard sur le 3600.

Il fila les épaules plus basses que jamais aux caisses automatiques. Le code-barres des Fettucini ne passait pas. La personne qui surveillait les caisses vint l'aider. Elle badgea à la caisse, saisi le code et, d'un doigt agile sur le clavier de l'écran tactile, redonna la main à Romain. Elle lui dit avec un sourire:

-Voilà, monsieur, c'est arrangé. Vous pouvez continuer.

Du fond de sa tête où il s'était terré, Romain entendit sa bouche dire 'merci',

Il sortit du magasin. Des gens sortaient en même temps que lui, d'autres entraient, s'affairaient de leurs vies comme si chacun suivait des rails, sûr de son avenir. Il consulta son portable une fois de plus; aucun nouveau rond orange à l'écran. Comme il posait son cabat dans la coffre de sa voiture, il entendit la sonnerie dans sa pochette en bandoulière. C'était Greg.


- Romain ! Il est sorti du bloc. Il est en salle de réveil. Je viens de voir le chirurgien à l'instant. Tout s'est très bien passé, Fréro!

Aubevoye - 06/2016  

Jan 10, 2016

Esquisse romanesque (Regards)

Croquis - Roma - 07/2014

Pas facile de faire des croquis sur le vif. Les gens paraissent immobiles, mais bougent tout le temps en fin de compte. Pas facile, parce qu'il y a aussi le regard fixe et pénétrant de celui qui dessine, ce regard qui cherche à posséder le motif. Les gens le sentent. Ce n'est peut-être pas qu'une question de regard d’ailleurs. Rationnellement, on pourrait avancer que c'est la présence immobile du dessinateur qui attire l'attention des badauds dans la rue, parce que, normalement, tout le monde bouge, alors quelqu'un d'immobile dans le coin de l’œil, c'est bizarre. C'est un mort, un endormi ou une vague menace. Ça réveille quelque-chose d'ancestral qu'on a peut-être encore tous en nous : des warnings qui s'allument en rouge au fond de notre tête, quelque-part dans le cerveau reptilien : présence d'un prédateur. Pourtant, Jeanne a toujours pensé qu'il y avait autre chose qui opérait dans les relations inconscientes entre les gens, y compris dans la rue, des genres de petites antennes secrètes plus ou moins déployées et en émission-réception permanente. Les gens qu'on dessine finissent par savoir qu'on les dessine, assez rapidement.

Pas facile de croquer dans la rue. Jeanne ne s'était pas assise à la bonne place à la terrasse du café. Trop près de la porte, le serveur jetait un coup d’œil sur son carnet de croquis à chaque aller et venue, à chaque commande prise ou servie. Il est même sorti une fois pour rien, dans un moment de calme, comme pour guetter le client depuis la rue, juste devant elle, et Jeanne était presque certaine qu'il prenait la pose, qu'il essayait de lui chiner un croquis, une entrée en matière pour l'aborder. Prédateur ? Avec les hommes, il y a toujours plus ou moins le doute. Faut rester prudente. 

Les coups d’œil indiscrets du serveur l’avait déconcentré ; encore une histoire de regards. Tout est regard dans une rue commerçante d'une grande ville, un samedi après-midi d'été. Combien de regards Jeanne a-t-elle échangés alors qu'elle remontait la grande rue piétonne ? Il a eu ce couple : lui, le nez au vent et elle qui a posé sur Jeanne ce regard appuyé. Les femmes se reconnaissent et s’apprécient quand elles sont séduisantes, et Jeanne était séduisante cet après-midi. Belle ? Non ! Elle n'aurait jamais pensé ça (et pourtant elle l'était terriblement), mais séduisante dans sa robe légère qui dégageait sa ligne d'épaule, ça oui ! Elle le savait.  Elle avait relevé ses cheveux sur sa nuque avec une grosse pince. Ça lui donnait un charmant port de tête XIXième, comme ce modèle aux cheveux roux que Lautrec à peint si souvent. Jeanne avait 38 ans et, à cet age, une femme sait ce qu'elle doit porter pour être à son avantage.

Il y a eu aussi le regard de cet homme dans la librairie ou elle est entrée. Il était timide et intrépide, et discret à la fois. Ils ont échangé un sourire, simplement, comme deux amoureux de littérature qui se reconnaissent. C'est tout. La ville permettait ça.

En sortant de la librairie, Jeanne avait rejoint la terrasse du café et avait sorti son carnet de croquis. Pas facile de dessiner sur le vif. Les gens paraissent immobiles, mais bougent tout le temps comme on disait tout à l'heure, sauf que Jeanne avait remarqué que dans cette pseudo-immobilité, ils ne prenaient en fin de compte que trois ou quatre positions qui revenaient à tour de rôle. Clic-clic, comme des automates. Elle avait alors essayé de mener trois ou quatre croquis de front pour ce garçon et cette fille assis sur le bord du trottoir de l'autre côté de la rue. Lui était venu voir son amie. Il avait l'air triste et fatigué. Il restait immobile et prostré. Plutôt facile à dessiner du coup. Elle, elle avait pris sa pause et était sorti du magasin pour fumer une cigarette et le retrouver. Elle était volubile. Elle croisait et décroisait tout le temps ses jambes. L'horreur à dessiner ! Les croquis étaient tous bons à jeter.

C'était pas évident de travailler plusieurs dessins en parallèle. Ce n'était plus vraiment du dessin sur le vif. Ça perdait de sa force. Mieux valait capter la pose en une seule fois. Jeanne avait perdu de son agilité pour ça. La main ne répondait plus aussi bien que du temps où, à l'atelier, elle enchaînait des dizaines de croquis rapides d'après modèle. Rapide, ça voulait dire, genre, trente secondes, parfois encore moins! Elle sortait épuisée du cours de dessin mais sa main avait fini par acquérir une adresse surprenante. Son trait avait à l'époque de la souplesse sans être mou, de la force sans être raide. Mais faute de continuer à travailler la rapidité, la main était redevenu maladroite. Le croquis rapide est une question d'entrainement. 

Et puis le croquis rapide, c'est aussi l'outil. C'est le bâton de pastel, le marqueur, le feutre qui 'crache'. Quelque-chose adapté à un geste vif. Jeanne voulait un beau trait du premier coup. Jeanne travaillait avec des crayons aquarelle. Le crayon aquarelle était sa découverte du début d'été. Ça lui permettait, une fois la posture captée en deux ou trois gestes souples, de mouiller le trait avec un pinceau chargé d'eau dans un deuxième temps, pour étirer des aplats d'ombre. Elle commençait à se sentir à l'aise avec cet outil, comme elle se sentait à l'aise dans sa robe légère. En fait, je crois qu'à cette époque, Jeanne se sentait à l'aise dans sa vie. 


Aubevoye 01/2016

Jan 5, 2016

Esquisse romanesque (l'orage)

Encre et lavis (détail) - 2013

L’arrivée de l’orage avait silencieusement tiré une immense tôle de zinc sur la banlieue. Sous la ferraille du ciel, les tuiles semblaient maintenant plus ‘brique’, l’asphalte de la rue plus sombre, l’air plus limpide, la lumière plus lumineuse, le silence de la nature dans les jardins plus compact.

Romain marchait d’un pas lent sur le trottoir, les mains dans les poches de son veston. Les préparatifs de l’orage lui faisaient l’équivalent visuel d’un exhausteur de goût. Tout s’était agacé, électrisé, saturé en fin d’après-midi, alors que les nuages butaient sur les toits des pavillons. Et maintenant, tout était calme, intensément calme. 

La rue s’asphyxiait, puante et crasseuse. On attendait le premier plic de la première goutte, le premier flash, le premier roulement de tambour au-dessus de la gare de triage, là où la cornue du ciel, dans une réaction froide, changeait le zinc en plomb.

Quelque-chose allait céder; quelque-chose allait naître.


Aubevoye 01/2016

Dec 12, 2015

Esquisse romanesque (voisinage)


 Venables  - 12/2015
P…. de journée de m….

La journée de travail avait été épuisante et pour couronner le tout, Romain s'était pris la tête avec G. en fin d’après-midi. Le ton était monté en réunion jusqu'au clash. G, avait hurlé d'un coup "Yaaaaaarrhh!", comme un animal qu'on saigne par surprise, et avait jeté tous ses documents en l'air dans la salle dans un grand mouvement de bras, très théâtral. Les papiers étaient retombés comme des feuilles mortes à l'automne sur les participants médusés. Ambiance fin de cursus universitaire quand on sort du dernier cours en jetant ses cahiers, mais en mode ultra- glacial.

Romain se senti complètement vidé en quittant la salle. Sa tête était lourde et comme étouffant sous une immense enveloppe molle qui aurait pris beaucoup d’extension dans la dispute avec G. , tellement la pression était montée, et qui se dégonflait et retombait maintenant lourdement sur ses pensées. Ça lui donnait des envies de bailler. Il ne traina pas, pris ses clés de voiture et sortit. Il s'arrêta prendre du pain à la boulangerie. A cette heure, on pouvait avoir la toute dernière fournée. Les baguettes étaient chaudes et encore molles. Ses pensées étaient toujours en prise avec l’apothéose de la fin de journée. P.... de journée de m…. ! Il croqua machinalement dans sa baguette croustillante. Un énorme bout s’en détacha. Il traversa la rue avec le presque-quart de baguette qui disparaissait entre ses dents petit à petit, au fur et à mesure de la mastication. Il mangeait comme une bête, sans les mains, et avait les yeux hagards. Il passa au feu devant une femme en voiture qui le dévisageait. Oui ! il avait l'air dérangé. Il s'en rendait compte, effectivement !

Quand Romain arriva dans sa rue, il y avait les pompiers devant le portail des voisins. Les gyrophares éclairaient les façades et donnaient un tour tragique à chaque fenêtre aux volets clos. La voisine avait dû encore chuter chez elle. La dernière fois qu'elle était tombée, son mari avait téléphoné pour avoir de l'aide. Romain s'était déplacé lui et sa vertèbre dans l’intervention: la voisine pesait plus de 130kg.  Ses voisins formaient un drôle de couple. Elle, souriante, affable, bonne vivante, toujours prête à faire la fête, un peu follette, dynamique, malgré son obésité. Lui, maigrichon, tatillon, agacé d'un rien, ordonné et méticuleux. Ils semblaient cultiver entre-eux les différences. Les couples pouvaient être des énigmes.

Puisque les pompiers étaient là, Romain se dit qu'il était urgent de rentrer chez lui et de ne plus ressortir ce soir. Sa vertèbre avait été remise en place et il avait fait pas mal de kiné pour ça. 'Fallait plus prendre de risque avec ça maintenant, et il ne se sentait pas l'âme d'un super héros ce soir. Il rentra sa voiture dans le sous-sol, monta à l'étage et posa ses clés sur la tablette de l'entrée. Jeanne vint l'embrasser :

- La voisine est tombée. Son mari a appelé les pompiers.
 
- Oui, je les ai vus devant la cour ; je me suis douté.
 
-Virgile est là-bas.
 
- Virgile ? Qu'est-ce qu'il fait chez eux ?
 
- Ils ont d'abord appelé ici. Virgile est parti les aider. Je lui ai dit qu’il ne pourrait rien faire, mais il ne m’écoute pas. Que veux-tu qu'il fasse : elle pèse deux-fois son poids ! Il n'est pas encore rentré. Il va finir par rater son train. Tu ne veux-pas aller voir ce qui se passe et le ramener ? Je suis bloquée avec la petite.
 
- Ok, j'y vais.

Pour une soirée où il était conseillé de rester planqué aux abris, c'était raté ! Romain ressortit maussade.

- Pourquoi faut-il toujours qu'ils nous fassent ch... avec leurs histoires ? Pensa-t-il, oubliant sa bienveillance habituelle - Ils ont l'art de toujours nous impliquer dans leurs histoires. Faut qu'on colle à leur destin. Ils font vraiment ch...



Romain repensait à cet été et aux légumes jetées tous les jours dans le jardin, par-dessus la haie.


- Je vous ai donné des salades, Romain.
 
- Merci Ghislaine. ('marre de voir notre allée jonchée de salades, carottes, choux tous les soir ! C’est pas Rungis ici, bordel !)

En entrant dans la maison, Romain trouva sa voisine couchée dans l'escalier. Elle avait roulé depuis l'étage et s'était coincée dans le virage en angle droit au milieu de la volée de marches. On ne voyait que le haut de son corps en sortie de virage, une masse énorme, informe ! Comme ça, à la regarder, on avait l’impression que sa tête n’appartenait pas à ce qu’on apercevait du gros corps. On aurait pu croire que c'était grave mais il n'y avait rien de très méchant apparemment, sinon l’encastrement complet entre les murs. Elle n'avait rien de cassé, ne saignait pas, n’avait mal nulle part, pouvait bouger ses orteils. Elle était bien consciente ; Elle était même souriante :

- Bonsoir Romain … désolée de vous recevoir dans cette position. Hi ! Hi ! Il faut toujours que je me mette dans des coups tordus, Hi ! Hi ! Hi !

La situation de la voisine alarma Romain. - Oh, mon dieu ! Comment ne s'est-elle pas brisée la colonne dans la chute ? Comment vont-ils faire pour la sortir de là sans risques ?

Virgile était, lui, bloqué en haut de l'escalier.

- Papa, je suis-là !

Le pauvre gosse était du mauvais côté de la voisine pour pouvoir espérer prendre son train à l'heure; il n'osait pas passer par-dessus. « Comment a-t-il fait pour se retrouver de ce côté ? » se demanda Romain. Il avait dû tenter quelque chose par en haut alors que la voisine n’était pas encore complètement encastrée. Les trois pompiers volontairs étaient, eux, en bas des marches. Ils étaient très jeunes et pas plus épais que Virgile. Ils n'avaient rien pu faire non plus, sinon demander du renfort à la caserne. Ils étaient silencieux. On attendait la deuxième escouade.

- Je vais rater mon train, Papa !
 
- Monte sur moi Virgile ! Ne rate pas ton train ! Monte sur moi pour descendre !
 
- Non m'dame ! J'peux pas !

Le chat descendit les marches devant Virgile, agile et la queue en l’air. Il escalada sa maitresse en trois petits bonds, comme si elle avait toujours été là et fila dans la cuisine après avoir regardé les pompiers de travers.

- Mais si, tu peux ! Dites-lui Romain, qu'il peut me monter dessus, le pauvre chéri ! Hi ! Hi ! Quelle histoire ! Monte-moi dessus Virgile !

Les pompiers demandèrent à Virgile de ne pas bouger. Hors de question de ‘monter’ sur la victime. On risquait d’aggraver une éventuelle blessure.

- Restez où vous êtes pour le moment! Les renforts viennent avec la grande échelle. Ça peut prendre du temps de dégager la victime, mais on vous sortira par l’étage.

La voisine s’effraya à l’idée que l’on sortirait Virgile par la grande échelle.

- Pauvre petit ! Tu vas faire des acrobaties à cause de moi ! Je suis vraiment désolée !

- C’est rien madame, j’ai pas le vertige. (En fait, si, il l'avait et Romain le savait bien, mais Virgile était un gentil garçon. Romain le savait aussi)


- Ça va aller ! Ça va aller !

Romain n'avait trouvé que ça à dire. Ces mots pouvaient s'adresser indifféremment à la voisine ou à Virgile. C'était très con comme paroles, il s'en rendait compte, mais il ne savait pas quoi dire. Il fallait qu’il se pose cinq minutes pour analyser la situation. Il lui fallait juste cinq minutes de calme.

- Je disais à Loulou qu'il est urgent que nous transformions l'atelier d’en bas en chambre à coucher. Je serai au rez-de-chaussée, parce que là, je vais finir par me casser le cou pour de bon ! Il est où, Loulou ?

Romain trouva Loulou beaucoup plus loin, dans le salon, assis dans le canapé, les épaules basses. Lui aussi attendait. Tout le monde attendait dans la maison. Quand Loulou vit Romain, il leva ses bras de grand singe maigre, pour s'exclamer, ou protester, ou peut-être même pour louer la venue de Romain, on ne sait pas parce qu’il les laissa aussitôt retomber et ça a fait deux flop flop sur le cuir du canapé. Il était complètement découragé, ouvrant la bouche sans qu’un son n'en sorte. Romain essaya de lui parler mais manquait toujours autant d’à-propos :

- Ça va aller ! Ça va aller ! (P…., faut que je trouve autre chose à dire !)

Le voisin s'élança dans une nouvelle tentative de communication mais elle fut aussi infructueuse que la première. Il ne sortit qu’un petit ‘couic’ désespéré de sa bouche. Ses yeux roulaient derrière les verres grossissants de ses lunettes comme des yeux de poissons rouges. C'était beaucoup trop d'émotions pour lui d'un seul coup, et la perspective de perdre son atelier pour en faire une chambre pour sa femme venait peut-être d’ajouter un surcroit d’émotions à l'émotion.

Romain ressortit pour donner à Jeanne des nouvelles de Virgile. Il vit que les renforts avec la grande échelle étaient arrivés et venaient de s’engager dans la rue étroite, mais le camion était bloqué par des voitures mal stationnées. La moitié arrière était encore sur le boulevard. Des pompiers étaient descendus pour arrêter la circulation afin que le camion puisse reculer et reprendre un virage moins serré pour s’engager dans la rue. Un véhicule du SAMU suivait derrière, bloqué aussi.

- Et elle est va nous coincer tout le quartier ! Pensa Romain.

La situation était vraiment merdique et s'aggravait comme si des dieux s'amusaient à chamboule-tout dans ce quartier de la ville. Si Romain s'était toujours désolé jusqu'alors des capacités de sa voisine à les impliquer contre leur gré dans leurs histoires, l'accident d'aujourd'hui l'avait ému. La pagaille générale se propageait peu à peu dans tout le quartier et semait le trouble jusque dans la tête de Romain. Ce n'était bien sûr pas de sa faute à la pauvre femme, mais Romain ne pouvait s'empêcher de lui attribuer le mérite de la paralysie progressive de ce coin de la ville, ce soir. Une pointe d’admiration naissait dans ses pensées.
 
Aubevoye 12/2015

Nov 28, 2015

Less is more

Croquis d'atelier - 11/2015
 
 
Romain avait le sens de la formule concise et moi je n'étais qu'un blablateur. Moi, j'étais capable de dire des conneries à force de tricotter avec ma langue (ça me pendait toujours au nez) mais Romain, lui, ses phrases courtes et ramassées, donnaient toujours beaucoup de poids aux mots. Romain donnait aux mots leur pleine saveur. C'était son style, son mode de vie: faire beaucoup avec peu. C'était sa philo.
 
Au supermarché, je voyais bien qu'on était dans des approches différentes: je prenais toujours dix fois trop de trucs, en mode 'P.... t'es sûr qu'il y a assez? Ca va le faire?', par peur de manquer, peur de la disette, peur de l'avenir, quand lui prenait peu. C'était sa façon de voir les choses, son 'ça suffira, on fera avec' le guidait à travers les linéaires. Il dînait de peu, parfois une soupe de légumes, une simple tranche de jambon de pays, un morceau de pain, un peu de fromage, un verre de vin, un café bien chaud et une cigarette à fumer assis sur le pas de la porte, face à la nuit.

C'est lui qui était dans le vrai, je le savais. Diogène-le-Cynique n'a-t-il pas dit que si la Nature nous a doté de deux oreilles et d'une seule bouche, c'est qu'il fallait passer deux fois plus de temps à écouter qu'à parler?
 
Les phrases de Romain que je recueillais lors de nos conversation devant un verre de bière, je les ruminais longtemps après l'avoir quitté sur le trottoir, à la sortie du bar. J'emportais ces trésors dans la nuit froide. Elles constituraient un nouveau point de départ dans la poursuite de mes réflexions, mes appuis, mon socle granitique, ma cigarette face à la nuit.
 
Aubevoye 11-2015

Sep 19, 2015

Comment? (esquisse romanesque)


Camden town - London - 07/2015

Je me suis mis à écrire comme je me serais jeté dans le vide. Je me suis mis à écrire pour provoquer le vide. Je me suis mis à écrire pour me hisser du vide. Je ne suis pas écrivain. Je n'ai jamais beaucoup lu. Il y a des gens qui ne partent jamais quelque part sans un livre, moi pas. Je n'ai d'ailleurs plus à partir quelque-part pour un bon bout de temps.

Nous ne sommes que deux dans la cellule, et c'est une chance inouïe quand on connaît un peu la surpopulation des pénitenciers de ce pays. Circonstances atténuantes, clémence des jurés, plaidoirie passionnée de mon avocat (un jeune type qui débute, un type bien que je n'ai pas choisi d'ailleurs, mais un type vraiment bien), états de services irréprochables, volonté de la société de me laisser quand même une chance de revenir dans le droit chemin, voilà le pourquoi de cette cellule occupée à deux. Le dernier des pourquoi après tous les pourquoi que le procès s'est attaché à élucider.

Le type avec qui je partage la cellule n'était pas commode au début. Une sorte de brute tourmentée par l'enfermement. J'en avais peur. J'avais l'impression d'être l'allumette et lui le baril de poudre et tout ça forcément dans une certaine promiscuité. Un après-midi des premiers jours de ma détention, comme nous attendions l'heure de la promenade (il faisait un temps de printemps et nous étions en octobre), je griffonnais un paysage fantastique sur mon carnet avec de profondes perspectives et une végétation luxuriante. Il s'est penché sur ma feuille. Il a dit que j'étais doué en dessin et puis ne m'a pas reparlé de la journée, mais le soir venu, au retour du réfectoire, il m'a demandé si je ne pourrais pas faire le portrait de sa fille. Il m'a sorti une toute petite photo d'elle et m'a dit que je pourrais la garder comme modèle le temps de faire le dessin, si j'acceptais. Je n'avais pas imaginé que ce type puisse être père d'une petite fille. On juge tout le temps, même en cellule. J'ai accepté et je lui ai fait le portrait de sa fille. Il s'est tenue à l'écart dès que j'ai commencé à dessiner. Enfin autant qu'on peut s'éloigner dans une cellule de neuf mètre carrés, c'est-à-dire de pas si loin que ça. On change d'échelle de distance en captivité. Il n'osait pas s'approcher de la petite table où je travaillais. J'étais comme un chirurgien pratiquant une opération délicate sur son enfant. Ces quelques mètres qui nous séparaient étaient ici tout un monde où il déposait son attente respectueuse dans le silence de la cellule. En dessous, les damnés à quatre par cellule hurlaient à s'en déchirer la gorge. Ils hurlent et frappent à tout rompre les portes des cellules. Bom! Bom! Bom! comme ça toute la journée. Ils s'arrêtent de gueuler vers quatre heures de matin. Il a pleuré en recevant le dessin. Il était très ému. Ce n'était pourtant que la modeste copie au crayon d'une photo bien plus expressive, le degré zéro de la création artistique en somme, mais il a pleuré devant le dessin. Moi aussi j'ai pleuré. Je me suis souvent demandé par la suite ce qu'il y avait de si fort dans un trait du crayon, même maladroit, pour percer les cœurs les plus sauvages. Mon coloc me manifesta de la bienveillance depuis ce jour, une forme d'allégeance même. Chance, encore...

Je ne vous dirai pas pour quels faits j'ai été condamné. Je ne vous le dirai pas parce que j'ai déjà été jugé. Une fois suffit. Je suis coupable, ça été discuté, pesé et prouvé au cours des trois semaines d'audiences du procès. Trois semaines où je me suis repassé encore et encore ma vie depuis ma petite enfance jusqu'à ce jour terrible où l'irréparable est arrivé. On naît tous petit enfant, c'est une évidence. C'est après que ça devient moins évident. Pourquoi en suis-je arrivé là ? A quel moment ça a basculé ? Je me suis posé cette question des milliards de fois. Je n'ai normalement plus à me les poser maintenant. Le procès a mis un terme à tout ça. Le procès a établi les pourquoi, pour eux, pour moi. Aujourd'hui, j'écris pour trouver les comment. Comment en suis-je arrivé là? Les comment ne jugent pas. J'ai déjà été jugé. Une fois suffit, je l'ai dit. Je me suis mis à écrire pour convoquer le vide à ma table. Le vide est une chose précieuse en captivité. Chaque matin après le déjeuner, je m'assois à la table que mon compagnon de cellule a nettoyée pour moi. Sympa. Je m'assois, prends mon bloc de papier, mon stylo et m'élance dans le vide, hors-les-murs.

Aubevoye 09/2015

Sep 11, 2015

Equipe du matin



Romain arriva le premier, un quart d'heure en avance. Il ouvrit le bureau, posa son sac et sa veste, badgea à la grosse porte métallique au fond du couloir et entra dans la nef sombre toute endormie. Seuls les écrans des ordinateurs brillaient dans l’obscurité, veilleurs de nuit imperturbables et toujours fidèles au poste. Romain tourna les quatre interrupteurs de l’éclairage au tableau électrique. La nef s’illumina progressivement, découvrant la grosse carcasse métallique et familière du moyen d’essais portant silencieusement ses vannes, ses détendeurs, ses lignes et conduites, chemins de câbles, poutrelles et escaliers, ses caillebotis. A plus de quinze mètres au-dessus de la plateforme d'essais, l’intensité des lampes au sodium augmentait rapidement, comme dans un jour artificiellement accéléré.

Romain ressorti du bâtiment prendre un pull dans sa voiture. Le parking était vide à cette heure. Là-haut, à l’étage, les trois rectangles de lumière des fenêtres du bureau poinçonnaient le bleu de la nuit. L’air était vif et très transparent. Bien avant les premières lueurs de l’horizon, à cette heure fragile du petit matin, on sentait que quelque chose dans la nuit encore noire allait céder à la pression du jour à venir. Ça se sentait. Quelque chose comme l’immobilité précaire de la mer à l’étale juste avant le reflux des eaux. Une belle journée se préparait. Expérience banale et émouvante du jour qui va se lever. Romain formula le souhait pour les années à venir, de ne jamais être écarté de ce moment magique, jamais! Que toujours, il puisse reprendre son souffle dans cet instant où les hommes appartiennent au Monde. 
 
Et puis, comme dans un flash, ses pensées s’assombrir. Les trois carrés de lumière du bureau lui évoquèrent subitement ceux des fenêtres de l’hôpital de Vernon que Romain ne manquaient jamais d’interroger quand il passait en voiture dans l’avenue, les matins d'hiver, pour se rendre à son travail. Il supposait des malades, des souffrants, des geignants, des cancéreux, des mourants derrière chacun des petits carrés jaunes perçant la façade du bâtiment.

-Peut-on encore goûter la paix magique d’un jour qui va se lever quand on est à l’hôpital, dans les chambres surchauffées, avec toute une plomberie qui s'enfonce dans les avant-bras, le bide et les trous de nez? Peut-être qui oui ... On doit pouvoir toujours s'évader hors-les-murs quand on sent que ça commence à craindre et qu'on veut rester quand même debout dans sa tête. Ça doit être possible.

Romain se ressaisit. Il n'était pas à l'hôpital! Non, pas encore! Un instinct de bête sauvage le replongea dans la profonde quiétude de ce petit matin. Il s'assit parterre, sur le bord du trottoir à l'entrée du bâtiment, face au silence. Il ne ressentait plus le froid. Et puis au bout de l’allée centrale, là-bas, il aperçu les phares des voitures de ses deux compagnons d'équipe qui s’annonçaient au poste de garde.

Romain retourna dans la nef, il fallait maintenant penser à préparer les essais de la matinée.

Aubevoye - 09/2015

Sep 3, 2015

Stan

A la recherche du Neuralino - dessin au téléphone - 08/2015

C'est Romain qui fit le voyage pour présenter les travaux qu'il menait avec Brigitte et son équipe au laboratoire depuis cinq ans. Normalement, c'est Brigitte qui aurait dû y aller. Elle s'était énormément investie dans le projet. Elle avait su donner sens aux résultats des expériences en prenant un point de vue théorique iconoclaste qui avait laissé Romain perplexe au-début, mais qui s’avéra par la suite très fructueux. On avait pris beaucoup de temps à vérifier les résultats et les conditions expérimentales. Romain y tenait. Il ne souhaitait pas faire de publication hâtive. On avait poussé et tordu dans tous les sens l'ébauche d'explication théorique de Brigitte, pressé les équations avant d'écrire quoique ce soit. On savait que l'équipe tenait un bon papier.

Brigitte venait de perdre son père et repartait chez elle en Savoie. Il fut convenu que c'est Romain qui irait présenter les travaux. L'institut avait serré les budgets mission depuis quelques temps. Il devenait de plus en plus dur d'aller aux colloques à l'étranger. Sauf à être chef de service, pas question de partir si on n'avait pas un papier à présenter, et encore moins d'y aller avec un collègue. Il faut dire aussi que les coûts des inscriptions étaient devenus exorbitants. Les organisateurs abusaient, ça pouvait monter jusqu'à mille euros.

Romain n'était d'ailleurs plus aussi fana qu'avant pour y aller. Sa curiosité envers les travaux des autres chercheurs était intacte, mais l'organisation des conférences les rendaient souvent fatigantes. Il y avait systématiquement une grosse densité de présentations et peu de temps était alloué pour les questions. C'était un peu de l'abattage. Il fallait courir d'une salle à l'autre, d'un étage à l'autre, pour assister aux différentes présentations. Deux mots échangés dans un couloir avec un collègue faisait rater le début de la conférence suivante.

Romain sortait d'une conférence d'un jeune Russe brillant. Comme toujours avec eux, la présentation était pourrie, copies de Word, feuilles de papier scannées, mais le contenu l'avait fortement impressionné. L'équipe russe n'était pas loin de prouver l’existence du neutralino, constituant probable de la matière noire de l'univers.

Romain filait dans l'escalier vers la conférence suivante (ascenseur hors service pour ne rien arranger) quand il croisa Stanley. Romain avait rencontré Stan quand il faisait sa thèse à Orsay. Ils ne s'étaient jamais perdu de vue depuis. Stan publiait beaucoup, un peu trop au goût de Romain. Romain l'avait accueilli au labo l'année dernière pour la mise au point assez délicate d'une électronique dédiée aux expériences de Brigitte. Stan était un génie de l'électronique, toujours d'humeur joviale, bon camarade, mais toujours aussi crade. Stan ne changeait pas .

A l'odeur, Romain devina que Stan avait sur le dos les fringues qu'il avait portées pendant le voyage en avion la veille. La météo était pas mal perturbée depuis quelques jours. Stan avait du avoir des sueurs froides au moment de l'atterrissage. Stan sentait très fort.

Ceci dit,  même les rares fois où Stan avait fait des efforts de toilette, il restait toujours sur lui une odeur persistante de Poney. 

Aubevoye - 09/2015 

Aug 21, 2015

Psi

 Aubevoye 08/2015

Deux choses décisives avaient déterminé Romain à s'engager dans une carrière de physicien. 

La première fut en quelque sorte, comme une révélation : un scientifique médiatisant la science avait dit lors d'une conférence à laquelle Romain avait assisté, que la physique quantique n'était pas vraiment explicable avec des mots, et que l'on ne pouvait comprendre en profondeur cette prodigieuse description du monde qu'en se plongeant dans son formalisme mathématique.

- Si le langage du monde est mathématique, alors je veux faire des maths ! s'était dit Romain. Je veux parler le langage du monde !

Sa vocation était née. Romain était alors un jeune homme avide de questionnements ontologiques. Son Eldorado sera la recherche fondamentale en physique. On venait de lui indiquer à la fois le but et la route à suivre. Ils étaient tous les deux en partie mathématiques.

Le deuxième élément qui engagea Romain dans les sciences jusqu'à faire une thèse et  diriger ensuite un laboratoire de physique nucléaire fut d'ordre esthétique. Quoi de plus beau dans le formalisme mathématique que le graphisme de la lettre psi qui désigne la fonction d'onde d'une particule? Quoi de plus beau que psy-de-x-et-de-t ? Alors qu'il était en thèse, il éprouvait encore un vif plaisir à trouver au détour d'une page, à écrire même ce symbole mathématique. Le premier que l'on rencontre quand on s'engage dans l'étude de la physique quantique. Le premier qui annonce les mystères de cette renversante description du monde. Le premier qui promet de l'étrange, qui vous dit que, ça y est, vous entrez dans l'incroyable, que psi c'est le panneau au-delà duquel, plus rien n'est comme vous l'avez toujours cru, que ça va décoiffer! - Attachez vos ceintures : c'est vrai et fou à la foi ... On va vous vriller le cerveau!

Psy-de-x-et-de-t, la plus belle notation pour Romain. Graphiquement dynamique et équilibrée, élégante, attirante, irrationnellement et belle. Une empreinte de patte d'oiseau dans la neige, un chandelier, le totem, le trident de Poséidon, une griffure nerveuse et rebelle adoucie par les rondeurs des parenthèses enserrant x, virgule et t. 

Était-il fou de ressentir ça? Qui dans le labo pouvait comprendre ça? Romain n'avait jamais parlé à personne de son approche esthétique des équations. Dirac recherchait leur beauté mathématique, avait-il été sensible lui-aussi, comme Romain, a leur beauté plastique?

En y repensant maintenant, c'est cette notation qui déjà, adolescent, avait à chaque fois attiré son œil en arrière-plan de photos de physicien célèbres avec leur regards fermés, au milieu du fatras des équations des tableaux noirs, psy-de-x-et-de-t émergeait du tableau, telle une balise désirable, blanc sur noir, rayonnante et magnétique.

Le monde ne parlait pas que mathématiques. Le monde parlait aussi le langage des émotions. Les équations offraient aux yeux de Romain chair et rondeurs. Des hauteurs de nefs de cathédrales s'ouvraient alors dans son cœur. Il aurait presque pleuré. Romain avait trouvé un itinéraire bis pour rencontrer ce monde.


Aubevoye - 08/2015


Aug 4, 2015

Jeune homme intrigué par le vol d'une mouche non euclidienne

Max Ernst - Jeune homme intrigué par le vol d'une mouche non euclidienne - 1942

Romain avait toujours été fasciné par la physique quantique. Il avait notamment épuisé toutes les conférences d'Etienne Klein sur Youtube. Voilà un type qui te dit que seules les équations ne mentent pas, que le langage oral est toujours une approximation, que si tu ne fais pas de maths, tu ne pourras jamais accéder à cette compréhension fine du Monde que révèle la physique quantique. 

Il n'en fallait pas plus pour exciter l'envie de savoir de Romain. 

Le problème, le big problème dans cette affaire, c'était que Romain avait toujours été une vraie quiche en maths! P..... ! c'est quand même pas de bol pour un idéaliste platonicien pur jus comme lui, de se voir refuser l'accès à l'intimité du Monde, à son intimité propre d'une certaine façon, pour des dispositions innées dans les sciences dures largement très en-dessous de la moyenne.

Romain téléchargea sur le web toute sorte de doc, de cours, d'introductions disponibles sur le sujet. Oh! Pas de la doc de vulgarisation où l'on vous explique avec les mains la fonction d'onde d'une particule. Non! Romain voulait de la théorie quantique pur-porc, pas de la fausse monnaie. Romain voulait de la marque, avec des équations, et tout et tout. Il ne doutait ni de ses faibles moyens en math, ni de son immense désir de savoir. Et cette envie de savoir avait fini par tirer son épingle du jeu, à force de ténacité. Romain n'était pas allé bien loin dans les équations : fonction d'onde d'une particule virtuellement simple, et un peu de l'indétermination de Heisenberg, et encore, en mode survol, limite tourisme scientifique, mais peut-être assez pour alimenter ses réflexion philosophiques.

Il n'était pas allé bien loin mais il avait quand même arraché un peu de savoir aux équations. P..... que ça faisait du bien! Si le Paradis existait, ça devait-être un endroit où tout le monde devait être normalisé à l'intelligence maximale des phénomènes de monde. Ça devait valoir un méga fix (enfin, il supposait, ne s'étant jamais drogué). En reposant sur la table le polycopié qu'il avait téléchargé, il se rappela un commentaire de son chef au sujet d'un long paragraphe d'une étude technique qu'il avait mise en relecture avant l'envoi au client. L'étude lui était revenue du circuit des visas internes, avec de nombreuses corrections de forme et de style, comme à l'habitude, des demandes de précisions pour certaines parties, des aménagements à la marge dans le plan du document.

Mais il y avait aussi un grand paragraphe complètement barré au Bic bleu, avec le commentaire suivant:

- Pas clair! Je ne comprends pas! Il n'y a pas d'équations!

Oui, effectivement, Romain n'avait pas mis d'équations dans cette partie du document ! Le commentaire de son chef avait frappé son attention parce que, justement, ce long paragraphe, il avait trimé dur pour le sortir. il l'avait fini à l'arrache le vendredi, relu et corrigé à tête reposée le lundi, verrouillé dans les ultimes virgules et ajustements d'adjectifs le mardi, et envoyé dans le circuit interne de relecture le jour même, satisfait de lui. Tous ses efforts littéraires avaient été vains. Sa meilleure prose était appartement confuse et ne valait pas la précision, la compacité et l'univocité qu'aurait eu un jeu d'équations.

Le Bic bleu de son chef resta gravé dans sa mémoire.

Pour en revenir à la physique, et bien avant qu'il ne tente un début d'ascension des équations quantiques, Romain s'était essayé à imaginer la dualité onde-corpuscule de la matière avec ce que les articles de vulgarisation qu'il avait lu, lui avaient laissé entendre. Il avait fait toutes sortes de contorsions d'imagination pour se représenter un objet à la fois onde et particule. Romain ne manquait d'imagination, de cette imagination nourrie de la ferveur de comprendre et d'une sensibilité un peu plus à vif que la moyenne de ses congénères. Et il y était presque arrivé! Dans le ciel tourmenté de son imagination, il avait cru entrevoir par instant de brèves trouées de lumière dévoilant, non pas rationnellement, mais comme sensiblement, des trucs lui apparaissant vaguement à la fois comme onde et à la fois comme particule. Comment dire ça? Il l'avait presque senti, presque entr'aperçu dans une sorte d'image mentale sensible. C'était confus et proche à la fois, comme ces noms que l'on a sur le bout de la langue et que l'on sent, sans en saisir vraiment le contour, proches et inaccessibles à la fois, et qui se dérobent toujours dans l'espace restreint de notre apparente possession.

Ces trésors d'imagination n'avaient été que peines perdues! En se penchant sur la fonction d'onde d'une particule, Romain cru comprendre que la dualité onde-corpuscule de la matière n'était pas une dualité d'ordre ontologique, mais n'était qu'une question de probabilité de présence de la matière dans le temps et les espaces, pilotée par cette équation en quelque sorte. L'équation avait livré sa vérité brute. Si Romain fut heureux de cette petite victoire sur les maths, il en fut cependant déçu comme un enfant qui découvrirait un décor tout plat, là où il pensait voir une vraie ville de Far-West. Romain trouva du coup la physique quantique moins gonflée, moins folle, plus conventionnelle que ce qu'il avait imaginé. Évidement, s'il avait été versé dans les mathématiques, l'approfondissement de la théorie lui aurait sûrement donnée de belles surprises, mais pour le coup, c'était un fait que dans son petit monde à lui, avec ses moyens limités d'interprétation et dans la ferveur de son désir de savoir,  l'équation d'onde était une grosse déception!

Peut-être même que ce flash de compréhension, n'était-il encore qu'une nouvelle production boiteuse de son esprit. N'empêche, Romain avait cette capacité de se trouver un monde merveilleux avec du boiteux, capacité propre aux esprits pathologiquement imaginatifs. Ses succès dans le formalisme quantique n'allèrent pas bien loin. Romain butait sur la suite des cours téléchargés. C'est bien connu que les livres répondent toujours la même chose à la question que l'on repose sans cesse quand on ne comprend pas leur réponse. Si seulement Romain avait pu avoir un maitre, ou même simplement l'aide d'un esprit mieux dégauchi que le sien en maths pour lui donner la main.

Oh! Quelles joies il aurait pu tirer de cette association!



Aubevoye - 07/2015









Jul 25, 2015

Esquisse romanesque VI (Envie d'huîtres et de Muscadet frais)


Jeanne appela chez sa belle-mère. Virgile décrocha à la deuxième sonnerie.

- Maman !!
- Bonjour mon chéri ! Comment vas-tu ?
- Bien

Le serveur revint poser le verre de bière sur la table et une petite soucoupe à pince avec le ticket de caisse.

- Qu'est-ce que tu as fais de beau aujourd'hui ?
- Bin... j'ai joué.
- Ah ! Et tu a joué à quoi ?
- A des trucs.
- Quoi, comme trucs ?

Virgile est habituellement une vraie pipelette, capable de monopoliser la parole à table tout le temps du repas, mais au téléphone, il faut à chaque fois lui tirer les vers du nez.

- J'ai joué au Tour de France
- Tu as fais du vélo ?
- Non, mais Mémé a retrouvé des personnages de tonton Bernard, de quand il était petit.
- Humm, d'accord. Et, tu as joué où ?
- Dans la cour. Tu sais, maman, c'est le Tour de France en ce moment !
- ... Oui, je sais ! Tu ne vois pas ton copain Bruno ?
- Non, parce qu'ils arrivent que samedi (blanc)
- (blanc)
- Et toi, ça va maman ?
- Oui, mon chéri
- Tu t'amuses bien ?
- Je me repose
- Tu te reposes bien ?
- Oui, ne t'inquiètes pas ! Ça va très bien, sauf que mon petit Virgile me manque beaucoup, beaucoup !
- Toi aussi, tu me manques ! Je te passe Mémé.



Quand Virgile ne sait plus quoi dire, sa technique consiste à passer le téléphone à quelqu'un d'autre dans la pièce en lui disant : - Tiens, c'est pour toi !

- ... Tiens, c'est pour toi Mémé ...
- Je te fais de gros, gros, gros bisous mon trésor !
- Moi aussi, maman ! Je t'aime dans toute la Terre et les étoiles et les mondes sublunaires !

C'était l'expression rituelle de Virgile pour dire au revoir à sa mère au téléphone ou le soir au moment du coucher. Virgile écoutait toujours religieusement sa sœur parler de ses cours de fac. Quand Aristote avait été au programme, il avait attrapé sublunaire au passage dans la conversation. Il avait trouvé ce mot paré comme d'une dimension supplémentaire par rapport aux autres mots de son vocabulaire, avec quelque chose qui lui parlait d'immensité, d'espace et peut-être d'infini, et qu'il avait trouvé parfaitement adapté à son amour pour sa mère.

Depuis lors, Virgile avait prononcé des centaines de fois Je-t'aime-dans-toute-la-Terre-et-les-étoiles-et-les-mondes-sublunaires. L'habitude n'avait cependant pas entamé l'intensité et la ferveur avec laquelle il prononçait ces mots. L'habitude ne provoquait aucune perte d’adhérence à l'instant présent chez Virgile. Jeanne se demandait si, comme elle le croyait, l'habitude était à ce point un obstacle pour se sentir en communion avec les choses. Les pêcheurs vivent toute l'année dans l'habitude des gestes inlassablement recommencés et pourtant, qui mieux qu'eux font attention à la mer, aux courants, à la girouette des parfums du vent, à la forme du son de la cloche de l'église dans les brumes du port, à la texture de l'air, à la couleur de l'horizon qui annonce le retour de la tempête ou du beau temps. Les gens de la côte ont des petites antennes que les autres non pas, et qu'ils laissent en permanence à l'écoute de la mer et du pays comme les citadins se branchent tout la journée sur les fils d'actualité pour connaître la météo, les risques de grèves, l'état du trafic sur l'A86 ou sur le RER B,  etc. Le père Cotillon par exemple, qui n'a plus qu'un œil – on le surnomme Qu'u-nu, mais pas devant lui car il se fâcherait ! (Quand elle entendait sur surnom, Jeanne visualisait Cul nu et croyait que ça venait de quelque histoire de galipette grivoise du temps de sa jeunesse, où on l'aurait surpris les fesses à l'air, mais Qu'u-nu voulait dire simplement en patois Qu'u n'œil. Nu pour œil ).  Le père Cotillon donc, qui n'a qu'un œil, y voyait bien mieux que tous ceux qui en avaient deux, et a toujours été le premier à voir sur l'horizon le retour de marée du Cap-à-l'Amont.

Marguerite pris le téléphone. Les deux femmes parlèrent un long moment. Elles s'étaient toujours senties très liées. Les vacances de Virgile se passaient bien. Il était heureux, mais ça, Jeanne l'avait capté dès les premiers mots de son fils. Quand Virgile était tout petit, sa voix au téléphone faisait plus bébé qu'au naturel. Maintenant c'était le contraire. Sa voix avait des accents sérieux et posés que Jeanne n'avait pas remarqués avant. Virgile paraissait plus que son age au téléphone. Virgile grandissait si vite.

Quand Jeanne raccrocha. La petite silhouette générique noire sur fond gris du correspondant à l'écran marquée Marguerite, et que le téléphone proposait par défaut, lui serra le cœur. Virgile était parti. Il y a des fois où un coup de téléphone vous rapproche des être aimés et vous rebooste pour la journée, et il y des fois ou le coup de téléphone vous fait sentir l'éloignement, comme si monsieur France Télécom avait fait voyager la parole de l'autre, par quelques milliards de kilomètres et de relais supplémentaires par rapport à la liaison habituelle. Était-ce de simples aspects techniques qui, par d'infimes retards dans les liaisons dépendantes de l'état du trafic, et captés inconsciemment par l'oreille, créaient ce sentiment d'éloignement ? Était-ce une disposition du cœur, de notre cœur qui veut ternir la bonne humeur de l'autre au bout du fil, en croyant y déceler une fêlure en arrière-plan de sa voix, fêlure qu'elle n'a pas en réalité ? Peut-être était-ce aussi nos petites antennes intérieures qui se branchaient de cœur à cœur avec les antennes de celui qui vous parlait à l'autre bout du fil, échangeant joies et tristesses intérieures dans une conversation parallèle, silencieuse et souterraine qui courait sous la conversation principale ? 

Jeanne rangea son téléphone dans son sac.

Un couple vint s'assoir en terrasse à côté d'elle. La femme posa sur la table un livre broché. Jeanne jeta un œil sur la couverture. C'était un livre témoignage d'un ministre du précédent gouvernement. Le livre était peu épais. Le titre était racoleur: il promettait des révélations. L'humeur de Jeanne s'assombrit. Tout le monde écrit de nos jours pour dire sa vérité, pour témoigner, pour se défendre, pour mettre les choses au point, pour des autobiographies, des dictionnaires amoureux de ceci ou de cela, pour tout et pour rien. Les centaines de poulets, chapons, dindes, foies gras entassés sur les étagères des super-marché pourraient dégoûter à vie Jeanne de manger de la volaille. Les tonnes de nourriture stockées dans les milliers de barquettes, caissettes promotionnelles, conserves et sacs surgelés des linéaires pouvaient lui couper définitivement l'envie de se mettre un jour à table, si elle s'attardait trop dans les hypers, alors comment les milliers de livres qui s'entassaient chaque mois sur les présentoirs de Leclerc-Culture ou de la Fnac, ne l'avaient-ils pas encore vaccinée de toute envie d'écrire et d'être publiée ? Mais elle ne pensait même pas à être publiée. Peut-être ne voulait-elle écrire que pour elle. Elle n'écrirait pas de trucs perso; elle ne se mettra pas en avant comme le font les autres. Elle aimait trop les mots pour les charger d'une écœurante impudeur.  

Sur la table, la bière n'était plus très fraiche. Jeanne vit qu'elle avait perdue toute sa mousse. Elle demandera peut-être du rab de mousse dans une petite assiette. Elle sourit en se rappelant ses facéties avec le serveur à la commande. C'était vraiment un beau mec et c'était peut-être la première fois depuis de longs mois qu'elle se sentait l'humeur à draguer.

- Quand ça sera le moment d'y aller, Jeanne, tu le sauras! Lui disait son père.



Aubevoye (et un port un peu comme Barfleur) 07-2015