Jul 6, 2016

Ted (esquisse romanesque)

Tourville la Rivière - 07/2016

Ted, c’était un sacré lascar, un sacré gaillard aussi. Tous ceux qui l’on connut vous dirons la même chose :

- Ted ? C’était un roc, une forte tête à Elisabeth-Town.

Moi, je l’ai surtout connu dans les dernières années de sa vie. Il y avait bien longtemps qu'on avait construit sa légende dans le village. C'était un type assez solitaire qui habitait une petite bicoque très modeste sur la route de Cornfield. J’ai jamais vu un type aussi intègre et droit que lui. Il avait sa logique, sa propre vision des choses, et c’est pas la pression du groupe qui aurait pu le faire changer d’avis. Moi, par exemple (sans vouloir tout ramener à moi), j’arrive pas à me persuader que je peux avoir raison contre l’opinion générale, j’ai tout de suite des doutes. L’opinion générale, c’est un truc qui peut retourner n’importe qui, mais pas Ted. Il était épris de justice ; rien ne comptait pour lui que d’être juste. La justice ici bas, c'était sa logique, même si cette justice, on ne la voyait pas souvent, même s'il fallait souvent se battre pour l'avoir.

Bon camarade, on raconte qu’il payait jadis des tournées et des tournées aux gars du village chez Jodie Chouinard jusqu’à pas d’heure quand le gros du foin était rentré dans les greniers et que tout le monde pouvait commencer à souffler. Ils buvaient tous jusque tard dans la soirée et Jodie se fâchait. Elle disait qu’elle devait fermer, qu’on allait lui retirer sa licence si elle laissait le bar ouvert à cette heure. Ted ramenait alors ses compagnons de boisson chez lui et la soulographie continuait souvent jusqu’au petit matin. Sauf qu’à l’aube les Robert Armstrong, les Bill Duncan, les Jeff Woodburn et consorts qui avaient suivi Ted chez lui, étaient ivres morts au matin, l'un dormant dans un fossé à côté de la maison de Ted, l'autre rentré se barricader chez lui tout volet clos jusqu’à midi pour adoucir le marteau qui cognait derrière son front, un autre encore viré de chez lui par sa propre femme et geignant dans son rocking-chair sur le perron devant la porte close de la maison. Ted, lui qui avait bu autant que les autres, on le voyait le lendemain en débardeur sur son tracteur botteler son foin aux premières lueurs du jour comme si de rien n'était et Jodie râlait au comptoir tout le lendemain matin. Enfin, c’était des histoires d’avant que Jodie ne disparaisse inexplicablement. Moi, j’ai pas connu Jodie. Je suis arrivé à Elisabeth-town dix ans après sa disparition, mais on m'a raconté. Ça a fait les Unes des journaux de l'état à l'époque. Le village avait été tristement sous les feux de l’actualité pendant quelques semaines. On n’a jamais retrouvé Jodie Chouinard et, petit à petit, cette histoire s’est tassée dans les mémoires, faute d’élément qui aurait pu relancer les recherches. L’affaire a été classée sans suite par le shérif du conté.

Pour en revenir à Ted, c'est un type que j’aime bien écouter ... Voyez, voila que je parle de lui au présent comme s'il était encore là. Des fois, souvent même, j'ai vraiment l'impression qu'il est encore là. C'était un type futé. Il avait toute sorte d’ordre de grandeur pour le négoce et la conduite de ses affaires. Il calculait vite et bien. Il me racontait :

-Romain, j’vais t’dire comment je compte : un agneau de 18kg de viande, c’est une bête de 36kg environ sur pieds (tu multiplies le poids de viande par deux). On peut pousser la bête jusqu’à 20-22kg mais faut pas aller au-delà parce qu’après la viande est trop grasse. Si la bête fait 18kg, tu peux compter sur une épaule de 1.8kg (tu divises par dix).
Et puis encore

- Un mouton, ça va jusqu’au bout de l’enclos, Romain, aussi loin que tu auras posé ta clôture, mais un mouton, ça revient toujours.

Il était doué en affaire et débrouillard avec les filles mais je l’ai toujours connu célibataire. Il disait :

J’attends le grand amour ! Tant pis si je ne le rencontre pas. Je préfère rester seul !

C’avait été un bel homme dans sa jeunesse. Il était resté encore bien sur la fin et, des femmes, il en avait connu beaucoup dans sa vie. Le jour de la fête du village, on organisait le traditionnel tir aux bouquets. C'était une sorte de ball-trap. On montait un grand poteau électrique sur le champ de tir et on y accrochait des bouquets de houx noués avec des rubans que les filles du village donnaient. Il y avait un lot pour chaque bouquet et son ruban décrochés au premier tir. Jadis, on n’offrait des lots et le tireur gagnant devait aller voir la jeune fille pour lui rendre son ruban. Ted avait été un fin tireur dans sa jeunesse. Il avait galamment rendu bien des rubans ... Il ne pesait pas bien lourd dans sa grande carcasse souple et élancée qui attirait tous les regards féminins, mais il disait toujours :

Je ne veux peser que dans les cœurs des femmes!

Il avait bossé un bon bout de temps chez John Richardson. Dans le village et alentours, John Richardson a été un véritable esclavagiste à la tête de sa société de transport de fret. Avec son frère Gus, tôlier-chaudronnier, ils avaient refait toutes les cabines des camions de la société plus courtes, sans couchette derrière les sièges. Les deux mètres volés au confort du conducteur étaient rendus à la remorque ; deux mètres de plus que la concurrence sur quinze mètres de remorque, c’est douze à treize pour cent de gagnés ; un camion Richardson de plus tous les huit camions chez les autres. Les chauffeurs n'avaient même pas de roue de secours à bord. Les Richardson gagnaient ainsi sur le poids total en charge des camions; c'était tout benéf pour eux. Avec ces avantages et ses prix au raz du planché, ils avaient emporté le marché d'état pour l’approvisionnement du chantier de l’autoroute que l'on construisait vers le nord pour rejoindre les grands axes routiers du Connecticut. Le gain sur les remorques devenait appréciables avec la noria de camions nécessaire à l’approvisionnement en matériaux de la tête de chantier pendant plus de trois ans. Les types dormaient la nuit assis à même le siège ou dehors sous le camion quand le temps le permettait, et s’abrutissaient à longueur de journée dans le vacarme des tôles légères soudées à la va-vite. John et Gus avaient fait leur blé avec ce colossal contrat et Ted y avait usé sa santé quelques années. Et puis un jour, Ted a claqué la porte de chez John pour aller bosser à l’usine de porcs du gros Willy Dekerman. Deux mille à trois mille porcs abattus chaque jour. Ted livrait quotidiennement jusqu'à 7 tonnes de tête roulée aux grossistes du Nord de l’état. Un peu avant la retraite, Ted a lâché son volant chez Dekerman pour prendre du champ, si j'ose dire, et remettre en activité la ferme de ses parents. Il avait amassé un petit pécule. Il acheta un cheptel de moutons et enclos les terres qui lui étaient revenues dans la succession.

Voilà cinq ans déjà que Ted est mort. Le temps s’est refermé sur lui comme les eaux dans le sillage d’un bateau, mais j’ai le cœur encore mouillé d’embruns à sa mémoire. Pas qu’à sa mémoire d’ailleurs ! J'ai été la dernière personne à le voir avant sa mort. C’était un jeudi, je m’en souviens parfaitement. Comme je rentrais de Cornfield avec des pièces de rechange pour mon camion, je me suis arrêté chez lui, histoire de voir si tout allait bien. Ted nous inquiétait ces temps-ci. La sale bronchite qu’il avait attrapée cet hiver l’avait énormément affaibli. Il avait du mal à remonter la pente. Il avait pris un sale coup de vieux. J’ai garé le camion devant chez lui et je l’ai trouvé à table devant un ragout de mouton. Ted faisait le meilleur ragout de mouton-haricots blancs de la région. Il m’a accueilli avec un sourire. Quand il souriait, son front devenait lisse et tout clair et sous ses sourcils broussailleux, ses petits yeux bleus pales prenaient une expression enfantine. Il déboucha deux Despé bien fraiches et mis une assiette pour moi. J’ai jamais refusé un ragout-haricots de Ted (même les fois où j’avais déjà copieusement mangé chez moi avant).

-Comment vas-tu Ted ?

-Bof, coussi-coussa. Je me fais vraiment vieux tu sais… J’ai comme l’impression que je n’ai plus beaucoup de temps à trainer sur cette Terre, que le courrier m’annonçant mon heure a été posté, si tu vois ce que je veux dire.

-Ted ! T’es un gars rudement costaud, tu vas te refaire une santé d’ici l’hiver!

-J’crois pas, Romain … j’crois pas. Pas cette fois. Y a une fin a tout. 

- Dis pas ça, Ted! Tu vas remonter la pente, t'en a connu d'autre!

J’suis content que tu te sois arrêté.

-Normal !

-Si tu ne t’étais pas arrêté, c’est moi qui serais venu te voir de toute façon.

-T’as quelque chose à me dire ?

-Oui, j’ai quelque chose à te dire. Ça fait vingt-cinq ans que j’ai quelque chose à dire, et c’est à toi que je vais le dire aujourd’hui parce que t’es le seul qui peut faire quelque chose  pour moi dans cette ville de chacals.

-Ted, tu me fais peur !

-Faudra justement pas avoir peur après que tu ais entendu ce que je vais te dire! C’est pas un cadeau que je vais te faire en te révélant le truc qui me ronge la tête depuis vingt-cinq ans mais je vois que toi pour nous aider.

- Nous? Qui ça , nous?

-Une autre Despé ?

-T’as pas plus fort ... au cas où je sois pas à la hauteur?

-Ok ! J’ai un excellent Bourbon. Tu vas m’en dire des nouvelles. Celui-là, je ne le sort pas souvent. J'en ai quelques caisses. Ca sera pour toi quand je partirai.

-Alors dis-moi, c'est quoi le truc dont tu veux me parler ?

-Tu as  déjà entendu parler de Jodie Chouinard ? Elle tenait jadis le bar sur la route de Cornfield.

-Oui, bien sûr. C'est la femme qui a disparu et qu’on a jamais retrouvée. Dieu sait ce qu’il lui est arrivé !

-Dieu et moi, Romain. Dieu et moi, on sait ce qu’il lui est arrivé et où elle est en ce moment ! En fait, on est au moins trois à savoir : Dieu, moi et celui qui l’a assassinée

- ... Mais qu’est-ce que tu me racontes Ted ? Qu’est-ce que tu me racontes là ?

-Jodie Chouinard, elle a été tuée. Celui qui l’a tuée la enterrée là où se trouve le transformateur électrique à la sortie du village devant les granges de Sam Backer. Si elle a plus donné signe de vie depuis tout ce temps, c'est parce qu’on ne donne plus de nouvelles quand on a une pelleté de terre dans la bouche et le cœur à jamais froid.

-Mais ... je ne comprends pas … Pourquoi tu me parles de ça à moi ? Pourquoi tu n’en as pas parlé à la police avant ?

-J’peux pas te le dire maintenant, Romain. C’est comme si, moi aussi, j’avais une pelleté de terre dans la bouche depuis tout ce temps. J'peux rien dire. Ce goût de terre là, tu peux me croire, il reste fade et douceâtre jusqu’à l’écœurement et aucune cuite à la bière, au whisky ou  à la niôle à papa, ne me l’a fait passer depuis tout ce temps. Oh ! t’inquiète pas, j’ai rien à voir dans ce meurtre !

-T’inquiète pas! T’inquiéte pas ! … Pardon! Mais là, tu vois, j’ai du mal ! … Ted ! Qu’est-ce que tu attends de moi ?

-Tu dois toujours dégager une entrée de parking à côté du transformateur avec ta pelleteuse ?

-Oui, les travaux commencent dans deux semaines …

-Alors, je vais te demander de mettre quelques coups de pelleteuse de plus là où je vais t'indiquer; juste deux ou trois coups de pelleteuse de plus un peu à côté de la où tu dois dégager l'entrée du parking. C’est ton engin qui ressortira le corps de Jodie Chouinard. Toi, tu seras ainsi au-dessus de tout soupçon. T'auras fait ton boulot. T'auras dégagé juste un peu plus que prévu ou t'auras mal lu le plan de chantier, enfin ça sera mis sur le compte du hasard.

-Mais …

-C’est tout ce que je te demande Romain. Rien que deux ou trois coups de pelleteuses là où je vais te dire. Après, avec le corps de Jodie, je te garantis qu'on saura qui l'a tuée et pourquoi. Et toi à ce moment là, tu sauras pourquoi je ne pouvais rien dire depuis tout ce temps. Et du temps, tu sais, j’en ai plus beaucoup devant moi. ‘Faut rendre justice à Jodie. ‘Faut que tu fasse ça pour moi avant que je parte. Jodie, c'est le plus beau ruban que j'ai jamais eu l'occasion de décrocher dans un tir aux bouquets. Elle et moi, on a une histoire qui doit pas s'achever comme ça. 'Faut qu'on soit en paix elle et moi.

Ted est mort dans sa chambre paisiblement le lendemain de ma visite. Paix ait son âme. J'ai mis les coups de pelleteuse là où il me l'avait dit ; il y avait effectivement le corps de Jodie Chouinard enterré près du transformateur et c'est à ce moment là que mes ennuis ont commencés.

Aubevoye – 06/2016

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