Tourville la Rivière - 07/2016
Ted, c’était
un sacré lascar, un sacré gaillard aussi. Tous ceux qui l’on
connut vous dirons la même chose :
- Ted ?
C’était un roc, une forte tête à Elisabeth-Town.
Moi, je
l’ai surtout connu dans les dernières années de sa vie. Il y
avait bien longtemps qu'on avait construit sa légende dans le
village. C'était un type assez solitaire qui habitait une
petite bicoque très modeste sur la route de Cornfield. J’ai jamais vu un type aussi intègre et droit que lui. Il avait sa
logique, sa propre vision des choses, et c’est pas la pression du
groupe qui aurait pu le faire changer d’avis. Moi, par exemple
(sans vouloir tout ramener à moi), j’arrive pas à me persuader
que je peux avoir raison contre l’opinion générale, j’ai tout
de suite des doutes. L’opinion générale, c’est un truc qui
peut retourner n’importe qui, mais pas Ted. Il était épris de
justice ; rien ne comptait pour lui que d’être juste. La
justice ici bas, c'était sa logique, même si cette justice, on ne la voyait pas
souvent, même s'il fallait souvent se battre pour l'avoir.
Bon
camarade, on raconte qu’il payait jadis des tournées et des
tournées aux gars du village chez Jodie Chouinard jusqu’à pas
d’heure quand le gros du foin était rentré dans les greniers et
que tout le monde pouvait commencer à souffler. Ils buvaient tous
jusque tard dans la soirée et Jodie se fâchait. Elle disait qu’elle
devait fermer, qu’on allait lui retirer sa licence si elle laissait
le bar ouvert à cette heure. Ted ramenait alors ses compagnons de
boisson chez lui et la soulographie continuait souvent jusqu’au
petit matin. Sauf qu’à l’aube les Robert Armstrong, les Bill
Duncan, les Jeff Woodburn et consorts qui avaient suivi Ted chez lui, étaient ivres morts au matin, l'un dormant dans un fossé à côté de la
maison de Ted, l'autre rentré se barricader chez lui tout volet clos
jusqu’à midi pour adoucir le marteau qui cognait derrière son
front, un autre encore viré de chez lui par sa propre femme et
geignant dans son rocking-chair sur le perron devant la porte close de
la maison. Ted, lui qui avait bu autant que les autres, on le voyait
le lendemain en débardeur sur son tracteur botteler son foin aux
premières lueurs du jour comme si de rien n'était et Jodie râlait au
comptoir tout le lendemain matin. Enfin, c’était des histoires
d’avant que Jodie ne disparaisse inexplicablement. Moi, j’ai pas
connu Jodie. Je suis arrivé à Elisabeth-town dix ans après sa
disparition, mais on m'a raconté. Ça a fait les Unes des
journaux de l'état à l'époque. Le village avait été tristement
sous les feux de l’actualité pendant quelques semaines. On n’a
jamais retrouvé Jodie Chouinard et, petit à petit, cette histoire
s’est tassée dans les mémoires, faute d’élément qui aurait pu
relancer les recherches. L’affaire a été classée sans suite par
le shérif du conté.
Pour en
revenir à Ted, c'est un type que j’aime bien écouter ... Voyez,
voila que je parle de lui au présent comme s'il était encore là.
Des fois, souvent même, j'ai vraiment l'impression qu'il est encore
là. C'était un type futé. Il avait toute sorte d’ordre de
grandeur pour le négoce et la conduite de ses affaires. Il calculait
vite et bien. Il me racontait :
-Romain,
j’vais t’dire comment je compte : un agneau de 18kg de
viande, c’est une bête de 36kg environ sur pieds (tu multiplies le
poids de viande par deux). On peut pousser la bête jusqu’à
20-22kg mais faut pas aller au-delà parce qu’après la viande
est trop grasse. Si la bête fait 18kg, tu peux compter sur
une épaule de 1.8kg (tu divises par dix).
Et puis
encore
- Un mouton,
ça va jusqu’au bout de l’enclos, Romain, aussi loin que tu auras
posé ta clôture, mais un mouton, ça revient toujours.
Il était
doué en affaire et débrouillard avec les filles mais je l’ai toujours connu célibataire. Il disait :
– J’attends
le grand amour ! Tant pis si je ne le rencontre pas. Je préfère
rester seul !
C’avait
été un bel homme dans sa jeunesse. Il était resté encore bien sur
la fin et, des femmes, il en avait connu beaucoup dans sa vie. Le
jour de la fête du village, on organisait le traditionnel tir aux bouquets.
C'était une sorte de ball-trap. On montait un grand poteau
électrique sur le champ de tir et on y accrochait des bouquets de
houx noués avec des rubans que les filles du village donnaient. Il y
avait un lot pour chaque bouquet et son ruban décrochés au premier
tir. Jadis, on n’offrait des lots et le tireur gagnant devait
aller voir la jeune fille pour lui rendre son ruban. Ted avait été
un fin tireur dans sa jeunesse. Il avait galamment rendu bien des
rubans ... Il ne pesait pas bien lourd dans sa grande carcasse
souple et élancée qui attirait tous les regards féminins, mais il
disait toujours :
– Je ne
veux peser que dans les cœurs des femmes!
Il avait
bossé un bon bout de temps chez John Richardson. Dans le village et
alentours, John Richardson a été un véritable esclavagiste à la
tête de sa société de transport de fret. Avec son frère Gus,
tôlier-chaudronnier, ils avaient refait toutes les cabines des
camions de la société plus courtes, sans couchette derrière les
sièges. Les deux mètres volés au confort du conducteur étaient
rendus à la remorque ; deux mètres de plus que la concurrence
sur quinze mètres de remorque, c’est douze à treize pour cent de
gagnés ; un camion Richardson de plus tous les huit camions chez
les autres. Les chauffeurs n'avaient même pas de roue de secours à
bord. Les Richardson gagnaient ainsi sur le poids total en charge des
camions; c'était tout benéf pour eux. Avec ces avantages et ses prix au raz du planché, ils avaient emporté le marché d'état pour
l’approvisionnement du chantier de l’autoroute que l'on
construisait vers le nord pour rejoindre les grands axes routiers du
Connecticut. Le gain sur les remorques devenait appréciables avec la
noria de camions nécessaire à l’approvisionnement en matériaux
de la tête de chantier pendant plus de trois ans. Les types dormaient la nuit assis à même le siège ou dehors sous le camion
quand le temps le permettait, et s’abrutissaient à longueur de
journée dans le vacarme des tôles légères soudées à la va-vite.
John et Gus avaient fait leur blé avec ce colossal contrat et Ted y avait usé
sa santé quelques années. Et puis un jour, Ted a claqué la porte
de chez John pour aller bosser à l’usine de porcs du gros Willy
Dekerman. Deux mille à trois mille porcs abattus chaque jour. Ted
livrait quotidiennement jusqu'à 7 tonnes de tête roulée aux grossistes du
Nord de l’état. Un peu avant la retraite, Ted a lâché son volant
chez Dekerman pour prendre du champ, si j'ose dire, et remettre en
activité la ferme de ses parents. Il avait amassé un petit pécule.
Il acheta un cheptel de moutons et enclos les terres qui lui étaient
revenues dans la succession.
Voilà cinq
ans déjà que Ted est mort. Le temps s’est refermé sur lui comme
les eaux dans le sillage d’un bateau, mais j’ai le cœur encore
mouillé d’embruns à sa mémoire. Pas qu’à sa mémoire
d’ailleurs ! J'ai été la dernière personne à le voir avant
sa mort. C’était un jeudi, je m’en souviens parfaitement. Comme
je rentrais de Cornfield avec des pièces de rechange pour mon
camion, je me suis arrêté chez lui, histoire de voir si tout allait
bien. Ted nous inquiétait ces temps-ci. La sale bronchite qu’il
avait attrapée cet hiver l’avait énormément affaibli. Il avait
du mal à remonter la pente. Il avait pris un sale coup de vieux.
J’ai garé le camion devant chez lui et je l’ai trouvé à table
devant un ragout de mouton. Ted faisait le meilleur ragout de
mouton-haricots blancs de la région. Il m’a accueilli avec un
sourire. Quand il souriait, son front devenait lisse et tout clair
et sous ses sourcils broussailleux, ses petits yeux bleus pales
prenaient une expression enfantine. Il déboucha deux Despé
bien fraiches et mis une assiette pour moi. J’ai jamais refusé un
ragout-haricots de Ted (même les fois où j’avais déjà
copieusement mangé chez moi avant).
-Comment
vas-tu Ted ?
-Bof,
coussi-coussa. Je me fais vraiment vieux tu sais… J’ai comme
l’impression que je n’ai plus beaucoup de temps à trainer sur
cette Terre, que le courrier m’annonçant mon heure a été posté,
si tu vois ce que je veux dire.
-Ted !
T’es un gars rudement costaud, tu vas te refaire une santé d’ici
l’hiver!
-J’crois
pas, Romain … j’crois pas. Pas cette fois. Y a une fin a tout.
- Dis pas ça, Ted! Tu vas remonter la pente, t'en a connu d'autre!
- J’suis
content que tu te sois arrêté.
-Normal !
-Si tu
ne t’étais pas arrêté, c’est moi qui serais venu te voir de
toute façon.
-T’as
quelque chose à me dire ?
-Oui,
j’ai quelque chose à te dire. Ça fait vingt-cinq ans que j’ai
quelque chose à dire, et c’est à toi que je vais le dire
aujourd’hui parce que t’es le seul qui peut faire quelque chose pour moi dans cette ville de chacals.
-Ted, tu
me fais peur !
-‘Faudra
justement pas avoir peur après que tu ais entendu ce que je vais te
dire! C’est pas un cadeau que je vais te faire en te révélant le
truc qui me ronge la tête depuis vingt-cinq ans mais je vois que
toi pour nous aider.
- Nous? Qui ça , nous?
-Une
autre Despé ?
-T’as
pas plus fort ... au cas où je sois pas à la hauteur?
-Ok !
J’ai un excellent Bourbon. Tu vas m’en dire des nouvelles.
Celui-là, je ne le sort pas souvent. J'en ai quelques caisses. Ca sera pour toi quand je partirai.
-Alors
dis-moi, c'est quoi le truc dont tu veux me parler ?
-Tu as déjà entendu parler de Jodie Chouinard ? Elle tenait jadis le
bar sur la route de Cornfield.
-Oui,
bien sûr. C'est la femme qui a disparu et qu’on a jamais
retrouvée. Dieu sait ce qu’il lui est arrivé !
-Dieu et
moi, Romain. Dieu et moi, on sait ce qu’il lui est arrivé et où
elle est en ce moment ! En fait, on est au moins trois à
savoir : Dieu, moi et celui qui l’a assassinée
- ... Mais
qu’est-ce que tu me racontes Ted ? Qu’est-ce que tu me
racontes là ?
-Jodie
Chouinard, elle a été tuée. Celui qui l’a tuée la enterrée là
où se trouve le transformateur électrique à la sortie du village
devant les granges de Sam Backer. Si elle a plus donné signe de vie
depuis tout ce temps, c'est parce qu’on ne donne plus de nouvelles
quand on a une pelleté de terre dans la bouche et le cœur à
jamais froid.
-Mais
... je ne comprends pas … Pourquoi tu me parles de ça à moi ? Pourquoi tu
n’en as pas parlé à la police avant ?
-J’peux
pas te le dire maintenant, Romain. C’est comme si, moi aussi,
j’avais une pelleté de terre dans la bouche depuis tout ce temps.
J'peux rien dire. Ce goût de terre là, tu peux me croire, il reste
fade et douceâtre jusqu’à l’écœurement et aucune cuite à la
bière, au whisky ou à la niôle à papa, ne me l’a fait passer depuis tout ce temps. Oh !
t’inquiète pas, j’ai rien à voir dans ce meurtre !
-T’inquiète
pas! T’inquiéte pas ! … Pardon! Mais là, tu vois, j’ai
du mal ! … Ted ! Qu’est-ce que tu attends de moi ?
-Tu dois
toujours dégager une entrée de parking à côté du transformateur
avec ta pelleteuse ?
-Oui,
les travaux commencent dans deux semaines …
-Alors,
je vais te demander de mettre quelques coups de pelleteuse de plus
là où je vais t'indiquer; juste deux ou trois coups de pelleteuse de
plus un peu à côté de la où tu dois dégager l'entrée du
parking. C’est ton engin qui ressortira le corps de Jodie
Chouinard. Toi, tu seras ainsi au-dessus de tout soupçon. T'auras
fait ton boulot. T'auras dégagé juste un peu plus que prévu ou
t'auras mal lu le plan de chantier, enfin ça sera mis sur le compte
du hasard.
-Mais …
-C’est
tout ce que je te demande Romain. Rien que deux ou trois coups de
pelleteuses là où je vais te dire. Après, avec le corps de Jodie, je te garantis qu'on saura qui l'a tuée et pourquoi. Et toi à ce moment là, tu sauras
pourquoi je ne pouvais rien dire depuis tout ce temps. Et du temps,
tu sais, j’en ai plus beaucoup devant moi. ‘Faut rendre justice
à Jodie. ‘Faut que tu fasse ça pour moi avant que je parte.
Jodie, c'est le plus beau ruban que j'ai jamais eu l'occasion de
décrocher dans un tir aux bouquets. Elle et moi, on a une histoire
qui doit pas s'achever comme ça. 'Faut qu'on soit en paix elle et
moi.
Ted est mort
dans sa chambre paisiblement le lendemain de ma visite. Paix ait son
âme. J'ai mis les coups de pelleteuse là où il me l'avait dit ;
il y avait effectivement le corps de Jodie Chouinard enterré près
du transformateur et c'est à ce moment là que mes ennuis ont
commencés.
Aubevoye –
06/2016

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