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Feb 26, 2017

L'Ethique


 

Par quel prodige, cet homme d'une si grande sensibilité, mais à qui on ne connait qu'un amour désespéré; cet homme jeté dans l'opprobe par sa communauté, risquant sa vie pour ses idées, qui ne publia pas son grand œuvre de son vivant sentant que son travail ne serait pas compris de ses contemporains; cet homme qui a travaillé dur de ses mains et pensé son œuvre en même temps, souffrant d'une maladie pulmonaire jusqu'aux derniers jours de sa quarante cinquième année, a-t-il pu dans son extrême solitude, produire une philosophie si profonde, si fine, si positive et si douce?

Point d'aigreur, point de ressentiments, point de cris contre sa vie dure. Un météore dans le noir du ciel du XVIIième siècle. La force de l'exemple du philosophe qui vit en conformité avec sa philosophie.

Rien que d'y penser, à trois siècles et demi de distance, les larmes montaient aux yeux de Romain. Romain formula le vœu que ce météore soit devenu étoile, brillant toujours ardemment et nous guidant dans le ciel de nos idées, que cette conscience que la vie n'a pas ménagée, soit maintenant apaisée.

Ce serait juste.

Vernon 02/2017

Jul 17, 2016

Béatitudes

Entre Venables et Villers sur le Roule - 06/2016

Aujourd'hui, dans mon ermitage, j'éprouve un sentiment profond d'osmose avec la nature. Tout espace intérieur possède une ouverture sur l'extérieur. La sève des arbres; le passage fugitif des saisons, la richesse et les variations sans fin de la lumière participe étroitement à la vie intérieure.
(...)
Gaston Bachelard avait compris, tels les vieux sage chinois, qu'il existe une unité profonde et vivante entre certaines images végétales et nous-mêmes. Je n'oublie pas la modestie qui se trouve aussi bien au sommet des hautes montagnes que dans une tige de rhubarbe ou un navet potager!
(...)
Au gré du souffle du pinceau, je m'attache aujourd'hui à explorer le génie propre à chaque être: bruissement des branches de bambous, pudeur discrète d'un brin d'herbe, ferveur des jeunes pousses de jonquilles tournées vers la lumière (...)

Fabienne Verdier - Passagère du silence - Albin Michel 2003



Proposition Graffiblog pour une lecture avertie des passages ci-dessous de l'Ethique de Spinoza:
                   Dieu     =    la Nature
                  Éternel =   sens différent d'immortel mais au sens d'immuable et universel et de constant .                                     Par exemple, la loi de propagation de la lumière dans le vide est postulé par                                         Einstein. Elle est éternel dans le vocabulaire de l'Ethique de Spinoza
                 Troisième genre de connaissance = connaissance adéquate, profonde, intuitive,                                                       immédiate, directe, intégrée en soi-même d'une chose

Corollaire de la proposition XXXII de la cinquième partie de l'Ethique

" Du troisième genre de connaissance naît nécessairement un Amour intellectuel de Dieu [la Nature]. Car de ce troisième genre de connaissance (Prop. préc.) naît une joie qu'accompagne comme cause l'idée de Dieu [la Nature], c'est-à-dire (Déf. 6 des Aff.) l'Amour de Dieu [de la Nature] non en tant que nous l'imaginons comme  présent (Prop. 29), mais en tant que nous concevons que Dieu est éternel [que nous concevons les principes immuables de la Nature], et c'est là ce que j'appelle Amour intellectuel de Dieu [de la Nature].


Scolie de la proposition XXXVI de la cinquième partie de l'Ethique

Nous connaissons clairement par là en quoi notre salut, c'est-à-dire notre Béatitude ou notre Liberté, consiste; je veux dire dans un Amour constant et éternel envers Dieu [la Nature], ou dans l'Amour de Dieu  [la Nature] envers les hommes. (...) Dieu  [la Nature] est le principe et le fondement (Prop.15, p. I et Scolie de la Prop. 47, p.II), nous percevons clairement par là comment et en quelle condition notre Âme suit de la nature divine [de la Nature] quand à l'essence et à l'existence, et dépend continûment de Dieu [la Nature].
L'Ethique de Spinoza - GF Flammarion - Trad. Charles Appuhn

Cher Paolo,
(...)
Un jour, un vieux gardien de chèvres en montagne m'a dit de lui:"Moi, je suis toujours allé avec le monde" ET, de sa main, il a fait un demi-cercle en l'air et autour de lui. Sa vie, son corps avaient obéi aux galaxies et aux chutes de neige, aux tempêtes sur le Soleil et à la floraison de la nigritelle, avec sa houppette noire qui sent la vanille. En voici un parmi nous qui est le centre de tri des forces environnantes, plus intime avec les comètes qu'avec les maires.
(...)
Erri

Cher Erri,
(...)
Nul n'est seul au monde. C'est vrai, et notre compagnie n'est pas limitée aux autres hommes. La compagnie est celle de tout ce qui vit, des cycles circadiens et saisonniers, depuis les plantes dans les forêts impénétrables jusqu'aux poissons dans les profondeurs de l'océan, aux pingouins du pôle Sud, aux fleurs du désert qui s'épanouissent un seul jour l'an. Chacun de nous participe à tout ça, nous prenons part aux rythmes biologiques de la planète. 
(...)
Paolo
Erri De Luca Paolo Sassone-Corsi - Le cas du Hasard - Escarmouches entre un écrivain et un biologiste - Trad. Danièle Valin - Arcades Gallimard 2014

Jan 20, 2016

Relire


Graffiblog - 01/2016

Il était là devant lui, sur l’étagère. Il regardait Romain fixement depuis le début de la semaine. Mais il était à cette place depuis des mois dans la bibliothèque, seulement maintenant il lui faisait signe. Les objets comme les amants connaissent et utilisent les mêmes stratégies de séduction que nous, pour que nous les aimions, pour que nous les reprenions.

Romain rouvrit la Recherche du Temps perdu. Le gros pavé était hérissé de marques-page adhésifs de couleur. La relecture de la Recherche, il y a deux ans, avait été pour lui une redécouverte de l’œuvre, en profondeur. Les petits marques-page de plastique rouge, vert et jaune qui sortaient du livre en témoignaient. Le volume posé sur le bureau, ils formaient comme les marches inégalement réparties d’un escalier gravissant la tranche du livre. C’était là toute l’histoire de la relecture, matérialisée dans ses rythmes, ses découvertes, ses excitations au fil des pages.

Il semblait que la Recherche s’était un peu livrée à Romain lors de cette deuxième lecture. Il avait découvert alors dans cette œuvre si vaste et si riche, comme un fil conducteur, comme une basse continue qui le ramenait toujours à l’Ethique de Spinoza. Comme dans l’Ethique, la Recherche parcourait un monde immanent. Il avait semblé à Romain que l’Au-delà, la transcendance divine et plus généralement la métaphysique, n’avait pas le droit de cité dans l’œuvre de Proust. Les métaphores de la Recherche étaient toujours relatives au monde physique. Les histoires d’amour s’y déployait suivant des lois proches de celles de la botanique, la lutte des idées et des sentiments des personnages, leur vie psychologique, était comme mue par des pressions et des contre-pressions, révélée ou nimbée dans des jeux d’ombres et de lumière et des phénomènes de diffraction.

Romain disait, non sans une pointe de fierté, que lire la Recherche ou lire l’Ethique, c’était la même chose ! Si les trois cents pages de l’Ethique s’offraient dans une aridité toute minérale, les trois mille de la Recherche étaient une aventure dans la profusion et l’enchevêtrement floral d’une forêt tropicale, sous des canopées luxuriantes. Mais au bout du compte, ça semblait être le même voyage.

Romain rouvrit le livre et tomba au hasard sur le passage où le narrateur évoquait la mémoire volontaire et sa quasi-cécité quand elle se retournait vers les années passées de notre vie. Que se rappelle-t-on des premières heures, des premiers jours de notre existence ? Rien !Notre passé est comme un immense gouffre insondable, d’un noir profond, où seules jaillissent, éparses, quelques bribes de souvenirs, quelques éclairs que la mémoire volontaire a pauvrement fixés avec des noms de rue et des noms de personnes presque artificiellement cousus à des petits récits figés. Hors ces flashes, une profondeur abyssale opaque. A quelle profondeur dans le passé s’enfonçaient cette béance sous notre esprit? Jusqu’à notre naissance ? Jusqu’à la vie intra-utérine ? Jusqu’à des vies antérieures ? Si les vies antérieures ne pouvaient être prouvées, du moins leurs existences pouvaient être raisonnablement supposées puisque, dans la nuit de notre mémoire, qu’aucunes bornes, aucunes limites ne venaient entraver cette hypothèse.

Romain fut surpris de la teneur de ce passage. Il ne se souvenait pas avoir jamais lu ces spéculations métaphysiques.

Il poursuivi sa promenade dans l’œuvre. La chambre où il était, le bureau sur lequel il s’accoudait n’existaient plus maintenant. La Recherche l’avait enlacé et ravit à la réalité de ce début de matinée d’hiver. Il s’arrêta sur la page faisant le récit de la mort de Bergotte. Il connaissait bien ce passage avec le fameux petit pan de mur jaune dans la Vue de Delft de Vermeer, le petit pan qui avait échappé à Bergotte, lui qui croyait pourtant bien connaitre cette peinture. Romain lu le passage jusqu’au bout, c’est-à-dire plus loin que ce qu’on en rappelle habituellement, et fut encore une fois surprit que les pensées de l’auteur, s’élevant du récit factuel de la mort de Bergotte, filaient vers de nouvelles spéculations métaphysiques. Rien en ce monde n’avait obligé Vermeer à couvrir ce petit pan de mur jaune d’une précieuse matière. Rien si ce n’est, peut-être les règles d’un autre monde que notre monde terrestre. Un monde d’où nous venons à la naissance et où nous repartirons peut-être après la mort. Un monde qui a versé en nous le désir de beauté, d’équité, de bienveillance et dont nous rapportons au fond de nous les enseignements dans ce monde ci. Romain était à nouveau stupéfait ! Il découvrait un Proust plus platonicien que spinoziste.

Romain était avec la Recherche comme Bergotte avec la Vue de Delft. Il avait eu la faiblesse de croire qu’il avait percé la trame philosophique dominante et monolithique sur laquelle l’auteur avait tendu toute la narration, et voilà qu’il découvrait en butinant dans le texte, d’autres pollens, d’autres saveurs sous les mots, une trame avec des nuances, des singularités, des exceptions, des ouvertures, des petits pans de mur jaunes philosophiques blottis au détour d’un paragraphe.

Et c’est alors qu’il eut la certitude qu’il relirait un jour, pour la troisième fois, la Recherche du Temps perdu.

Val de Reuil 01/2016
Relire : Laure Murat
http://www.franceculture.fr/emission-hors-champs-relire-15-laure-murat-2015-12-28

Nov 28, 2015

Téléologie, téléonomie

côte de Venables - 11/2015 - 8h15

(...) qu'est-ce que le sens? Sinon ce qui est déterminé par une fin, ce qui se définit en fonction d'un but poursuivi, ce qui se détermine dans le cadre de la réalisation d'un projet. Comme chacun sait "sens" veut dire à la fois direction et signification. C'est-à-dire ce qui s'inscrit dans une relation, entre un point de départ et un point d'arrivée, entre un signifiant et un signifié. Or prétendre que tout dans la Nature poursuit une fin, c'est considérer que chaque chose de la Nature existe en vue d'autre chose que soi, que tout être ou tout évènement est orienté dans une direction et poursuit un but qui lui donne une signification, donc un sens qui dépasse le simple processus causal qui l'a produit.

De l'Ethique de Spinoza à l'éthique médicale - Eric Delassus - Presses universitaires de Rennes
 
 
Comment ne pas voir dans l'enfant, à la fois tout le processus causal qui l'a ammené cet après-midi à la table de la cuisine pour goûter: rencontre des deux adultes, amour, désir d'enfant, conception, naissance, premier mots, premiers pas, premiers jours d'école. Et comment ne pas voir aussi dans cet l'enfant qui croque sa tartine, le but, la direction, la cause finale qui tire toutes ses petites cellules vers l'adulte qu'il sera bientôt.

Retour au concept aristotélicien de cause finale. C'est la cause, dans l'avenir non encore advenu, qui tire le présent dans sa direction...
 
Louvoiement incessant de la pensée entre passé et avenir.
 
Aubevoye - 11/2015

Mar 2, 2015