Tourville la rivière - 01/2016
Il peut
arriver qu'on se sente plus chez soi devant son carnet et
son stylo à la terrasse d'un café que dans son propre chez soi. Il
y a un chez soi pour la vie de tous les jours et il
y a un chez soi pour écrire. C'est peut-être le propre des
écrivains professionnels de réunir en un même lieu ces deux
chez soi, mais Romain qui n'était, lui, qu'un petit écrivailleur du dimanche, ne
rassemblerait peut-être jamais lieux de vie et de lieux de création
littéraire.
Le chez soi
pour écrire, c'était pour Romain l'univers minimaliste du carnet Moleskine ouvert sur la table lisse d'une brasserie, un bon stylo (un Pilot B2P, noir pointe 0,7mm, ou un Ball Pentel ;
tout récemment, un élégant petit stylo Muji), le demi de
bière et le ticket de caisse ('Les Camélias' – 3,90€ - Service: Joachim –
Merci à bientôt). C'était pas grand chose en soi, mais c'était
tout ce qu'il fallait pour faire venir la bulle de silence de
l'écriture dans le brouhaha de la brasserie ; la bulle de
silence où les bruits de la salle venaient s'amortir contre ses
idées. Parfois, les parois de cette bulle, comme un filtre à café,
condensait l'arôme d'une bribe de conversation, intensifiait le
timbre d'une fourchette contre une assiette, relevait la
saveur de l'attitude d'un type accoudé contre le comptoir. Ces reliefs dans le fond sonore ambiant étaient nécessaires à la concentration tranquille de Romain.
A l'extérieur de la
bulle en cette fin d'après-midi : un couple qui
papotaient (vu les sacs, ils avaient fait les soldes), trois copines mortes de rire, un type seul qui étudiait
Tiercé-magazine et les serveurs qui s'affairaient : mots brefs
échangés dans des entrechoquements de soucoupes à café qu'on envoyait à la plonge, bonjour
fanfaron (mais légèrement servile) à l'adresse d'un client bien connu qui
venait d'entrer et s’avançait vers le comptoir, promesse à
tenir avec la dame du fond qui demandait l'addition. Romain se
sentait dans la brasserie en paix pour travailler, exactement comme il se sentait en paix pour
écrire, en extérieur, adossé à son tilleul préféré, dans un petit coin de
campagne où il allait souvent marcher et prendre l'air du temps.
Il finit sa Grimbergen et rangea le stylo et le carnet dans son sac. Il se demanda pourquoi le
tilleul et la brasserie, lieux si différents en soi, étaient-ils également
propices à l'écriture ?
Romain n'avait pas de réponse à cette question.