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Feb 21, 2019

Des pauvres



Trouville (14) - Le "Trouville" - Départ du bateau pour le Havre (carte postale - 1920 environ)

On m'avait donc embarqué là-dessus (*) pour que j'essaye de me refaire aux colonies. Ils y tenaient ceux qui me voulaient du bien à ce que je fasse fortune. Je n'avais envie moi que de m'en aller, mais comme on doit toujours avoir l'air utile quand on est pas riche, et comme d'autre part je n'en finissais pas avec mes études, ça ne pouvait durer.

(*) un bateau pour l'Afrique
L.F. Céline - Le voyage au bout de la nuit - 1932

Dec 28, 2015

Molly

Encre et lavis - 12/2015
Un soir, comme ça, à propos de rien, elle m'a offert cinquante dollars. Je l'ai regardé d'abord. J'osais pas. Je pensais à ce que ma mère aurait dit dans un cas semblable. Et puis je me suis réfléchi que ma mère, la pauvre, ne m'en avait jamais offert autant. Pour lui faire plaisir à Molly, tout de suite, j'ai acheté avec ses dollars un beau complet beige pastel (four piece suit) comme c'était la mode au printemps de cette année-là. (...)
Après nous allâmes au cinéma avec Molly pour étrenner mon complet neuf. Elle me demandait si je n'étais pas jaloux, parce que le complet me donnait l'air triste, et l'envie aussi de ne plus retourner à l'usine. Un complet neuf, ça vous bouleverse les idées. Elle m'embrassait mon complet à petits baisers passionnés, quand les gens ne nous regardaient pas. (...)

"N'allez donc plus chez Ford! qu'elle me décourageait au surplus Molly. Cherchez-vous plutôt un petit emploi dans un bureau ... Comme traducteur par exemple, c'est votre genre ... Les livres ça vous plaît ..."
Elle me conseillait ainsi bien gentiment, elle voulait que je soye heureux. pour la première fois un être humain s'intéressait à moi, du dedans si j'ose dire, à mon égoïsme, se mettait à ma place à moi et pas seulement me jugeait de la sienne comme tous les autres.
Voyage au bout de la nuit - L. F.  Céline

Oct 8, 2015

Mort à crédit

Croquis d'atelier encre et calame

Où qu'il était notre atelier, comme ça en plein sous les ardoises, ça donnait une terrible chaleur, même qu'à la fin du mois de septembre il faisait encore si crevant qu'on arrêtait pas de picoler.
(...)
A peine on était entrés, elle ferme la lourde, elle boucle tout, en plus elle met deux loquets... Elle me précède, elle passe dans la chambre ... Elle me fait signe aussi de venir ... Je me rapproche ... Je me demande ce qui arrive ... Elle se met à me faire des papouilles ... Elle me souffle dans le nez ... "Ah! Ah!" qu'elle me fait. Ça l'émoustille ... Je la tripote un peu aussi ....

Louis Ferdinand Céline - Mort à Crédit - Ed. Gallimard 1952

Dec 18, 2013

Mort à crédit


L'oncle Édouard, si ingénieux, qu'avait tant de ficelles à son arc... Il avait déjà bassiné à peu près tous ses copains de mes chichis, mes déboires... Il en avait un peu marre... Je butais dans tous les obstacles... J'avais quelque chose d'insolite... Je commençais même à courir.
(...)
Mon oncle était pas d'avis qu'on s'entête dans les rigueurs:
(..)
"Moi, il me semble pas qu'il le fasse exprès d'être aussi malencontreux... Il a pas de mauvaises intentions, je l'observe depuis toujours... mais il est plutôt abruti... Il comprend pas bien ce qu'on lui demande... Ça doit être les 'végétations' (...)... Il faudrait qu'il aille au grand air et qu'il y reste assez longtemps... D'ailleurs votre médecin l'a bien dit... Moi, je l'enverrais en Angleterre (...)".

Mort à crédit - Louis-Ferdinand Céline