Nous arrivons à 26 sur la position. Prestigieux décor de maisons croulantes et de barricades éventrées. Il faut nettoyer ça. Je revendique l'honneur de toucher un couteau à cran. On en distribue une dizaine et quelques grosses bombes à la mélinite. Me voici l'eustache à la main. C'est à ça qu'aboutit toute cette immense machine de guerre. Des femmes se crèvent dans les usines. Un peuple d'ouvriers trime à outrance au fond des mines. Des savants, des inventeurs s'ingénient. La merveilleuse activité humaine est prise à tribut. La richesse d'un siècle de travail intensif. L’expérience de plusieurs civilisations. Sur toute la surface de la terre on ne travaille que pour moi. Les minerais viennent du Chili, les conserves d'Australie, les cuirs d'Afrique. L'Amérique nous envoie des machines-outils, la Chine de la main-d'oeuvre. Le cheval de la roulante est né dans les pampas de l'Argentine. Je fume du tabac arabe. J'ai dans ma musette du chocolat de Batavia. Des mains d'hommes et de femmes ont fabriqué tout ce que je porte sur moi. Toutes les races, toutes les croyances y ont collaboré. Les plus anciennes traditions et les procédés les plus modernes. On a bouleversé les entrailles du globe et les mœurs; on a exploité des régions encore vierges et appris un métier inexorable à des êtres inoffensifs. Des pays entiers ont été transformés en un seul jour. L'eau, l'air,le feu, l’électricité, la radiographie, l'acoustique, les mathématiques, la métallurgie, la mode, les arts, les superstitions, la lampe, les voyages, la table, la famille, l'histoire universelle sont cet uniforme que je porte (...)
J'ai tué - Blaise Cendrars - © Miriam Cendrars 2005 - Editions Zoè 2015