Jul 24, 2016

Ted (9)

Saint-Etienne-du-Vauvray - 07/2016

Le génie gardien du temps reposa Romain sur le lino crasseux du petit bureau. Romain rembobina les derniers mots de monsieur Fox-FBI. Tous les deux étaient debout face à face dans la pièce.

Ah, dites-moi, j'ai vu votre pelleteuse ce matin. Je n'avais jamais vu un godet aussi étroit !

Romain saisit la question au vol et tenta de reprendre tant bien que mal le cours des événements avec une réponse technique à sa portée dans l'état où il se trouvait.

C'est un godet de tranché. Normalement, pour décaisser l'entrée du parking, j'aurais dû mettre le godet de terrassement, mais en ville, quand le chantier est un peu confiné, le godet de terrassement n'est finalement pas le plus pratique.

- Ca m'a toujours impressionné la dextérité que les gars comme vous montrent aux manettes de ces monstres !

- Les commandes hydrauliques donnent beaucoup de puissance, mais aussi beaucoup de douceur et de précision. En ville, il faut faire attention, car le sous-sol est encombré de toutes sortes de canalisation, gaz, eau, tout-à-l'égout et toutes sortes de câbles électriques, fibres optiques, téléphone. Maintenant, on enterre des filets de balisage en couleurs mais quand on creuse dans des endroits aménagés il y a pas mal d'année là où on a retrouvé le corps, il faut être prudent parce qu'à l'époque on enfouissait aucun balisage. 'Faut faire gaffe et suivre le plan de chantier pour pas prendre de risque.

Romain reprenait confiance en parlant de son métier. La pression chutait. Les mots affluaient dans sa bouche. 

- Hum ! Je comprends … Pourtant, j'ai jeté un œil sur le plan de chantier ce matin (J'ai demandé à votre patron de me l'apporter). Et en allant sur le terrain, je me suis posé des questions, mais je me trompe peut-être parce que je ne suis pas du métier. En fait, j'ai l'impression que vous avez creusé au moins quatre ou cinq mètres plus loin que la zone délimitée par le plan, non ?

Bam ! Romain pris cette question comme un uppercut. A moitié sonné, il répondit :

- Les bords du trou se sont effondrés du côté transformateur et j'ai dû élargir l'excavation pour les stabiliser. J'ai eu peur pour les gars en bas sur le chantier.

- Du coup, vous risquiez de leur ouvrir une canalisation de gaz sous le nez, non ? 

- Si vous voulez insinuer que j'ai commis une faute professionnelle, alors oui, je pense qu'on peut dire que j'ai fait preuve d'imprudence ! Je pense qu'il y a moyen de me faire sauter ma prime de ce mois-ci avec ça. Il faisait un temps exécrable ; les gars glissaient dans la boue ; j'ai pensé faire au mieux pour eux.

- Je ne prétends pas vous apprendre votre métier Monsieur Sainsbury ! Pardonnez ma question un peu naïve! Je sais bien que (et mon métier me le rappelle tous les jours), je sais bien que chaque situation professionnelle est unique et souvent complexe à gérer. Je ne vous embête plus avec tout ça, promis ! Au revoir et à bientôt peut-être dans les rues d'Elisabeth-Town.

Quand je suis rentré chez moi, tellement rincé, que je me suis dit que ce soir j'allais j'aurais juste assez d'énergie pour jeter deux saucisses dans l'eau bouillante. A ce rythme d'émotions, peut-être devrais-je prévoir d'acheter mes Knaki par palette et me payer un appareil à hot-dog de professionnel. J'ai débouché une bière et je me suis  affalé comme un sac dans le canapé. Qu'est-ce qu'il fallait penser de tout ça ? L'acte de vente retrouvé sur Jodie? Qu'y avait-il encore dans cette pochette plastique retrouvée sur le corps ? Pourquoi l'inspecteur lui avait-il révélé, à lui, une partie de son contenu ? Et les questions qu'il avait posées ? Faisait-il normalement son boulot ou cherchait-il quelque chose en particulier ? Pourquoi demander le plan de chantier? Reniflait-il sur moi une entrée de terrier ?

J'ai sorti mon téléphone. Il y avait un message. C'était Jenny qui me rappelait qu'ils jouaient le Requiem de Mozart ce soir à l'église Bon-Secours. J'avais complètement oublié le concert ! J'ai dîné avec une autre bière et mes deux saucisses tartinées de moutarde dans deux buns décongelés. J'ai pris une douche brûlante. Ca m'a fait du bien. Le jet massait mon dos entre mes omoplates, là où il me semblait que toute ma fatigue nerveuse se concentrait. C'était des sensations entre démangeaison et douleur.

J'ai essayé ensuite de m'habiller un peu class pour ce concert. Ça m'a agacé parce que je n'avais rien qui allait pour sortir. Je réalisais subitement que ma belle veste pied de poule était complètement démodée. Les pans trop longs tombaient à mi-cuisse et ses très larges épaulettes me donnaient une silhouette des années 90 ( Mon Dieu, comment a-t-on pu porter des vestes aux épaules si larges ?).

Finalement, je suis parti au concert en jean avec mon blouson en cuir en laissant toute ma garde-robe minable en vrac sur le lit. Tout le budget de ma tenue était concentré ce soir-là dans la chemise Valentino blanche, cintrée, que j'avais achetée à Rome l'année dernière (la boutique m'avait fait quarante pour cents de remise quand j'ai sorti mon cash en dollars). En tournant vers l'église j'ai vu l'affiche du concert et j'ai eu à nouveau la sensation d'être emporté par les événements. Je sortais d'une convocation du FBI au sujet d'une morte sortie de terre, et j'allais ce soir écouter une messe destinée au retour en terre des morts. Quand donc allais-je m'échapper de ces histoires macabres ?

Je ne suis pas arrivé très en avance à l'église mais j'ai trouvé une place assise pas trop loin de la scène, sur le côté. J'ai attendu, la tête vide. Autour de moi, les gens papotaient, se saluaient. Certains étaient concentrés tête baissée sur leur portable dans le brouhaha de l'avant concert. Si ce n''était le téléphone dans leur main et le glissement de leur doigt sur l'écran, on aurait pu les croire en pleine contrition ; un type dérangea une rangée entière déjà assises pour aller aux toilettes. Et puis les musiciens et les choristes sont entrés en scène. Le monsieur revenu des toilettes a dérangé une nouvelle fois la rangée qui s'était rassise et le silence se fit dans la nef.

Jenny était en robe noire et les cheveux relevés qui dégageaient sa jolie nuque et mettait en valeur son port de tête 1900. Jenny aurait inspiré les peintres impressionnistes. Jenny s'est placé à gauche sur l'estrade avec les autres sopranos et a jeté un regard panoramique sur le public jusqu'à ce que ses beaux yeux s'arrêtent sur moi. J'ai essayé de sourire et j'ai fais un petit coucou de la main. Elle m'a sourit, apparemment heureuse de me savoir présent, et puis j'ai vu subitement comme une ombre d’inquiétude dans ses yeux. Je devais avoir une sale tête ! C'est sûr! J'étais raccord pour un requiem ; pas de faute de goût de ce côté-là.

Le concert fut splendide. Les musiciens et les solistes étaient des professionnels et le chœur composé d'amateurs comme Jenny. Peut-être que le chef aurait pu mieux contenir la fougue du chœur. La trentaine de chanteurs dégageait une puissance impressionnante dans le chant. On les sentait par moment euphoriques et grisés par leur propre énergie. Ils avaient tendance à s'emballer. C'est peut-être par-là que le côté amateur se montrait. L'interprétation de vrais professionnels aurait libéré la puissance du cœur en en gardant le contrôle. C'était peut-être aussi toute la problématique de l'art que de donner la pleine puissance du geste tout en gardant son contrôle. Je repensait à Ted quand il attrapait un mouton pour le tondre ; le geste était précis et puissant mais sans brutalité ; ça forçait le respect; le mouton ne bronchait pas. Dans le terrassement comme dans l'art, puissance et maîtrise du geste ne vont pas de soi, mais dans le terrassement, on a le contrôle par l'hydraulique. Ces pensées ramenèrent Romain à la conversation avec l'inspecteur du FBI. Ce retour chez le shérif dans la nef inondée de musique le glaça, puis les sopranos posèrent une note aérienne qui monta jusqu'aux clés de voûte;  Romain fut saisi par la pureté du chant. Il oublia sa journée et revint à la musique.

Jenny et les autres soprano enchantèrent Romain. Leur voix d'ange, aériennes et profondes le rendirent ce soir-là au monde céleste. Un monde où le temps est suspendu à l'art ; des moments sans temporalité dans une pure et sublime éternité partagée. Romain se promis de chercher des trucs sur le temps quand il serait un peu plus tranquille, quand l'affaire Jodie se sera tassée. Pour ce qui est de l'affaire Jodie, car on pouvait parler maintenant d'une affaire Jodie, Romain se promis aussi d'inviter Tom un Duchess, histoire d'en savoir un peu plus, si possible, sur l'affaire Jodie. Tom et Jeff Woodburn se voyaient toute l'année dans l'association de pêche d'Elisabeth-Town, et même si l'hiver la pêche était fermée, ils avaient toujours mille choses à faire ensemble : réparer un ponton, refaire de la résine et de la fibre de verre sur les barques, curer le bief qui alimentait l'étang d'Elisabeth-Town avec les eaux de la Tahoma Creek river. Jeff finissait toujours par raconter des trucs à Tom sur les affaires en cours, ponctuées de "Mais là, je n'ai pas le droit de t'en dire plus !" Au final, on avait pas mal d'info quand même, parfois même tous les dessous d'une affaire!

Aubevoye - 07/2016




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