Saint-Etienne-du-Vauvray - 07/2016
Le
génie gardien du temps reposa Romain sur le lino crasseux du petit
bureau. Romain rembobina les derniers mots de monsieur Fox-FBI.
Tous les deux étaient debout face à face dans la pièce.
- Ah,
dites-moi, j'ai vu votre pelleteuse ce matin. Je n'avais jamais vu un
godet aussi étroit !
Romain
saisit la question au vol et tenta de reprendre tant bien
que mal le cours des événements avec une réponse
technique à sa portée dans l'état où il se trouvait.
- C'est
un godet de tranché. Normalement, pour décaisser l'entrée du
parking, j'aurais dû mettre le godet de terrassement, mais en ville,
quand le chantier est un peu confiné, le godet de terrassement n'est finalement pas le
plus pratique.
- Ca
m'a toujours impressionné la dextérité que les gars comme vous
montrent aux manettes de ces monstres !
- Les
commandes hydrauliques donnent beaucoup de puissance, mais aussi
beaucoup de douceur et de précision. En ville, il faut faire attention, car le
sous-sol est encombré de toutes sortes de canalisation, gaz, eau,
tout-à-l'égout et toutes sortes de câbles électriques,
fibres optiques, téléphone. Maintenant, on enterre des filets de
balisage en couleurs mais quand on creuse dans des endroits aménagés
il y a pas mal d'année là où on a retrouvé le corps, il faut être prudent parce qu'à l'époque
on enfouissait aucun balisage. 'Faut faire
gaffe et suivre le plan de chantier pour pas prendre de risque.
Romain
reprenait confiance en parlant de son métier. La pression chutait.
Les mots affluaient dans sa bouche.
- Hum !
Je comprends … Pourtant, j'ai jeté un œil sur le plan de chantier
ce matin (J'ai demandé à votre patron de me l'apporter). Et en
allant sur le terrain, je me suis posé des questions, mais je me
trompe peut-être parce que je ne suis pas du métier. En fait, j'ai
l'impression que vous avez creusé au moins quatre ou cinq mètres
plus loin que la zone délimitée par le plan, non ?
Bam !
Romain pris cette question comme un uppercut. A moitié sonné,
il répondit :
- Les
bords du trou se sont effondrés du côté transformateur et j'ai dû
élargir l'excavation pour les stabiliser. J'ai eu peur pour les gars
en bas sur le chantier.
- Du
coup, vous risquiez de leur ouvrir une canalisation de gaz sous le
nez, non ?
- Si
vous voulez insinuer que j'ai commis une faute professionnelle, alors
oui, je pense qu'on peut dire que j'ai fait preuve d'imprudence !
Je pense qu'il y a moyen de me faire sauter ma prime de ce mois-ci avec ça. Il faisait un temps exécrable ;
les gars glissaient dans la boue ; j'ai pensé faire au mieux
pour eux.
- Je
ne prétends pas vous apprendre votre métier Monsieur Sainsbury !
Pardonnez ma question un peu naïve! Je sais bien que (et mon métier
me le rappelle tous les jours), je sais bien que chaque situation
professionnelle est unique et souvent complexe à gérer. Je ne vous
embête plus avec tout ça, promis ! Au revoir et à bientôt
peut-être dans les rues d'Elisabeth-Town.
Quand
je suis rentré chez moi, tellement rincé, que je me suis dit que ce soir
j'allais j'aurais juste assez d'énergie pour jeter deux saucisses dans l'eau bouillante. A ce
rythme d'émotions, peut-être devrais-je prévoir d'acheter mes
Knaki par palette et me payer un appareil à hot-dog de
professionnel. J'ai débouché une bière et je me suis affalé comme un sac dans le
canapé. Qu'est-ce qu'il fallait penser de tout ça ? L'acte de
vente retrouvé sur Jodie? Qu'y avait-il encore dans cette pochette
plastique retrouvée sur le corps ? Pourquoi l'inspecteur lui
avait-il révélé, à lui, une partie de son contenu ? Et les
questions qu'il avait posées ? Faisait-il normalement son
boulot ou cherchait-il quelque chose en particulier ?
Pourquoi demander le plan de chantier? Reniflait-il sur moi une entrée de terrier ?
J'ai
sorti mon téléphone. Il y avait un message. C'était Jenny
qui me rappelait qu'ils jouaient le Requiem de
Mozart ce soir à l'église Bon-Secours. J'avais
complètement oublié le concert ! J'ai dîné avec une autre
bière et mes deux saucisses tartinées de moutarde dans deux
buns décongelés. J'ai pris une douche brûlante. Ca m'a fait
du bien. Le jet massait mon dos entre mes omoplates, là où
il me semblait que toute ma fatigue nerveuse
se concentrait. C'était des sensations entre démangeaison
et douleur.
J'ai
essayé ensuite de m'habiller un peu class pour ce
concert. Ça m'a agacé parce que je n'avais rien qui
allait pour sortir. Je réalisais subitement que ma belle
veste pied de poule était complètement démodée.
Les pans trop longs tombaient à mi-cuisse et ses très larges
épaulettes me donnaient une silhouette des années 90 ( Mon Dieu,
comment a-t-on pu porter des vestes aux épaules si larges ?).
Finalement,
je suis parti au concert en jean avec mon blouson en cuir en laissant
toute ma garde-robe minable en vrac sur le lit. Tout le budget de ma
tenue était concentré ce soir-là dans la chemise Valentino blanche, cintrée, que j'avais achetée à Rome
l'année dernière (la boutique m'avait fait quarante pour cents de
remise quand j'ai sorti mon cash en dollars). En tournant vers l'église j'ai vu l'affiche du concert et j'ai eu à
nouveau la sensation d'être emporté par les événements.
Je sortais d'une convocation du FBI au sujet d'une morte sortie de
terre, et j'allais ce soir écouter une messe destinée au retour en
terre des morts. Quand donc allais-je m'échapper de ces histoires
macabres ?
Je
ne suis pas arrivé très en avance à l'église mais j'ai trouvé
une place assise pas trop loin de la scène, sur le côté. J'ai
attendu, la tête vide. Autour de moi, les gens papotaient, se
saluaient. Certains étaient concentrés tête baissée sur leur
portable dans le brouhaha de l'avant concert. Si ce n''était le
téléphone dans leur main et le glissement de leur doigt sur
l'écran, on aurait pu les croire en pleine contrition ; un type
dérangea une rangée entière déjà assises pour aller aux
toilettes. Et puis les musiciens et les choristes sont entrés en
scène. Le monsieur revenu des toilettes a dérangé une nouvelle
fois la rangée qui s'était rassise et le silence se fit dans la
nef.
Jenny
était en robe noire et les cheveux relevés qui dégageaient sa
jolie nuque et mettait en valeur son port de tête 1900. Jenny aurait
inspiré les peintres impressionnistes. Jenny s'est placé à
gauche sur l'estrade avec les autres sopranos et a jeté un
regard panoramique sur le public jusqu'à ce que ses beaux yeux s'arrêtent sur moi. J'ai essayé de sourire et j'ai fais un petit coucou de la main. Elle m'a sourit, apparemment heureuse de me savoir
présent, et puis j'ai vu subitement comme une
ombre d’inquiétude dans ses yeux. Je devais avoir une sale tête ! C'est sûr! J'étais raccord pour un
requiem ; pas de faute de goût de ce côté-là.
Le
concert fut splendide. Les musiciens et les solistes étaient des
professionnels et le chœur composé d'amateurs comme
Jenny. Peut-être que le chef aurait pu mieux contenir la fougue
du chœur. La trentaine de chanteurs dégageait une puissance
impressionnante dans le chant. On les sentait par moment
euphoriques et grisés par leur propre énergie. Ils avaient tendance
à s'emballer. C'est peut-être par-là que le côté amateur se
montrait. L'interprétation de vrais professionnels aurait libéré
la puissance du cœur en en gardant le contrôle. C'était peut-être
aussi toute la problématique de l'art que de donner la pleine
puissance du geste tout en gardant son contrôle. Je repensait à Ted
quand il attrapait un mouton pour le tondre ; le
geste était précis et puissant mais sans brutalité ; ça
forçait le respect; le mouton ne bronchait pas. Dans le
terrassement comme dans l'art, puissance et maîtrise du
geste ne vont pas de soi, mais dans le terrassement, on a le contrôle
par l'hydraulique. Ces pensées ramenèrent Romain à la conversation avec l'inspecteur du FBI. Ce retour chez le shérif dans la nef inondée de musique le
glaça, puis les sopranos posèrent une note aérienne qui monta jusqu'aux clés de voûte; Romain fut saisi par la pureté du chant. Il oublia sa journée et revint à la musique.
Jenny
et les autres soprano enchantèrent Romain. Leur voix d'ange,
aériennes et profondes le rendirent ce soir-là au monde céleste. Un monde où le temps est suspendu à l'art ; des moments sans
temporalité dans une pure et sublime éternité partagée. Romain se
promis de chercher des trucs sur le temps quand il serait un peu plus
tranquille, quand l'affaire Jodie se sera tassée. Pour ce qui est de
l'affaire Jodie, car on pouvait parler maintenant d'une affaire
Jodie, Romain se promis aussi d'inviter Tom un Duchess,
histoire d'en savoir un peu plus, si possible, sur l'affaire Jodie. Tom et Jeff Woodburn
se voyaient toute l'année dans l'association de pêche
d'Elisabeth-Town, et même si l'hiver la pêche était fermée, ils avaient toujours mille choses à faire ensemble : réparer un ponton, refaire de la
résine et de la fibre de verre sur les barques, curer le bief qui
alimentait l'étang d'Elisabeth-Town avec les eaux de la Tahoma Creek
river. Jeff finissait toujours par raconter des trucs à Tom sur les
affaires en cours, ponctuées de "Mais là, je n'ai pas le droit
de t'en dire plus !" Au final, on avait pas mal d'info
quand même, parfois même tous les dessous d'une affaire!
Aubevoye
- 07/2016

No comments:
Post a Comment