Jul 23, 2016

Ted (8)

Paris - 07/2016

Cette question sur la grange de Sam Backer m'a complètement déstabilisée. Du moins ai-je dû moins manifester une surprise non feinte. C'était pas plus mal ainsi. Je marquais peut-être des points devant cet inspecteur du FBI après en avoir sûrement beaucoup perdus avec mon excessive retenue et le malaise évident que cette confrontation provoquait en moi. Mais je n'ai pas analysé la situation comme ça sur le coup. Non, après la révélation de la location de la grange, j'ai perdu pieds complètement. Ted ne m'avait pas tout dit! Quelles autre s surporises m'attendaient encore dans cette histoire? Des digues intérieures fragilisées ces derniers jours se sont brusquement éventrées, ouvrant en moi un boulevard aux flots de la panique. J'étais comme un enfant perdu dans les linéaires d'un supermarché, butant sur l'absence brutale et inexplicable de ses parents au détour de chaque tête de gondole, butant sur le vide.

J'ai pensé alors à ma fille Lisa. Lisa ! Lisa ! Au secours, ma Lisa ! Les pères perdus se raccrochent à leurs enfants comme ils se sont raccrochés, enfant, à leurs parents. Dans le dénuement moral de la panique, on cherche à saisir un lien familial fort pour se cramponner alors quand on se sent happé par le gouffre de la peur. J'ai toujours imaginé que mon dernier jour venu, la dernière heure, la dernière minute à vivre, en détresse, j'appellerai  ma fille Lisa. Je ne suis pas sûr d'être capable de basculer dans la mort en paix sans sa présence réconfortante. Cet après-midi là, chez Jeff Woodburn, je basculais dans ma vie et envoyais à Lisa des SOS.

J'ai repensé à cette soirée que j'avais offerte à Lisa ; deux places pour la finale du Super Bowl en 93 au Rose Bawl Stadium. C'était les Buffalo Bills contre les Dallas Cowboys. Lisa soutenait les Dallas à l'époque. Ce fut une merveilleuse soirée avec la victoire des Dallas. Je me rappelle très bien cette photo que j'avais faite de Lisa. Nous étions cote à cote dans les tribunes. Le soir tombait sur le stade. Lisa qui n'aimait pas se faire prendre en photo à l'époque s'est malgré tout retournée vers moi au moment où j'ai déclenché et m'a adressé un merveilleux sourire. J'ai rappelé l'image à l'écran; Lisa y était magnifique ! J'étais heureux et surpris d'avoir fait une belle photo de ma fille avec mon petit appareil à 75 dollars. Mais ce n'est qu'après coup que j'ai réalisé combien cette photo était troublante et mystérieuse, parce que j''ai essayé à nouveau de faire d'autres photos de Lisa dans la foulée. Les joueurs venaient de reprendre le deuxième quart-temps. Lisa ne me regardait plus et fixait le terrain tout sourire. Je shootais son profil attentif, mais je n'ai jamais pu refaire une seule belle photo. Elles étaient toutes bougées (je ne mets jamais le flash). Comment avais-je bien pu faire ce superbe premier cliché où Lisa me regardait, nette, m'adressant un sourire baigné d'une lumière d'ange, quand tout les arrières-plans autour d'elle était logiquement flous et filés par le long temps de pose (le bras de sa voisine de tribune qui s'agitait, les projecteurs dans les hauteurs des gradins en arrière-plan, …)? Lisa et ce sourire angélique, car il s'agissait bien d'ange ici. J'ai pensé à ce moment que, oui, les anges existaient vraiment ! J'ai pensé que l'ange caché en Lisa avait choisi de se montrer, de venir à la surface du visage de ma fille pour m'offrir ce soir-là, comme le font aussi parait-il les fantômes, le temps d'une seule et unique photo, le sourire d'une douce séduction spirituelle, telle la Sainte Anne de Léonard de Vinci, les pommettes hautes et rondes témoignant d'une espiègle félicité. Je crois aux anges depuis cette soirée, depuis cette photo. Ce monde est peuplé d'anges ... et de diables aussi. Quel diable parmi les diables de ce monde avait enterré Jodie à côté du transformateur électrique? On pouvait voir les choses côté anges ou côté diables, et Ted, par ses révélations brutales sur le sort de Jodie, avait tourné pour un temps mon regard loin du ciel.

J'ai paniqué pendant l'entretien avec monsieur Fox, c'est vrai. J'ai longtemps cherché depuis le côté positif, le côté angélique que cette sombre affaire pouvait avoir, même s'il me semblais qu'il n'y avait que du noir profond. J'ai pensé sur le moment dans un sursaut de ressaisissement qu'il fallait que je tourne à nouveau mes yeux vers les anges, avant que cette histoire ne m'engloutisse.

Eh bien j'en ai fini avec cet entretien monsieur Sainsbury ... Vous m'avez l'air fatigué ! Je comprends que ça fasse un choc de déterrer un corps ! Reposez-vous ! Allez courir pour évacuer l'émotion! J'ai vu monsieur Belmont ce matin. Il m'a semblé soulagé que je lui déconsigne son matériel et votre pelleteuse !

Le mot pelleteuse fut comme une formule magique, comme un ordre donné à un génie gardien du temps, jusque là resté immobile et silencieux, peut-être les bras croisés sur sa poitrine dans l'attente, un ordre pour qu'il me saisisse illico par le col du blouson en jean que je portais en 1993 dans les tribunes du Rose Bowl Stadium, m'arracher à mon ange Lisa et me ramener à travers les temps et les espaces dans ce bureau en face de Monsieur Fox. Il était debout me tendant la main ; j'étais encore assis. Je quittais les mondes célestes pour retomber dans les profondeurs de la terre et le caveau improvisé de Jodie que j'avais descellé à la demande de Ted. Monsieur Fox me tendait maintenant la main pour un au revoir courtois.

- J'espère vous croiser en baskets très bientôt monsieur Sainsbury ! Si vous avez des parcours en campagne dans les environs, je suis preneur ! Je préfère ne pas trop courir sur le bitume.

Aubevoye - 07/2016

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