Paris - 07/2016
Cette
question sur la grange de Sam Backer m'a complètement déstabilisée.
Du moins ai-je dû moins manifester une surprise non feinte. C'était
pas plus mal ainsi. Je marquais peut-être des points devant cet inspecteur du FBI après en
avoir sûrement beaucoup perdus avec mon
excessive retenue et le malaise évident que cette confrontation
provoquait en moi. Mais je n'ai pas analysé la
situation comme ça sur le coup. Non, après la révélation de la
location de la grange, j'ai perdu pieds complètement. Ted ne m'avait pas tout dit! Quelles autre s surporises m'attendaient encore dans cette histoire? Des digues
intérieures fragilisées ces derniers jours se sont brusquement éventrées, ouvrant en moi un
boulevard aux flots de la panique. J'étais comme un enfant perdu
dans les linéaires d'un supermarché, butant sur l'absence brutale
et inexplicable de ses parents au détour de chaque tête de
gondole, butant sur le vide.
J'ai
pensé alors à ma fille Lisa. Lisa ! Lisa ! Au secours, ma
Lisa ! Les pères perdus se raccrochent à leurs enfants comme ils se
sont raccrochés, enfant, à leurs parents. Dans le dénuement moral de
la panique, on cherche à saisir un lien familial fort pour se cramponner alors quand on se
sent happé par le gouffre de la peur. J'ai toujours imaginé que mon dernier jour venu, la dernière heure, la dernière minute à vivre, en détresse, j'appellerai ma fille Lisa. Je ne suis pas sûr d'être capable de basculer dans la mort en paix sans sa présence réconfortante. Cet après-midi là, chez Jeff Woodburn, je basculais dans ma vie et envoyais à Lisa des SOS.
J'ai
repensé à cette soirée que j'avais offerte à Lisa ; deux
places pour la finale du Super Bowl en 93 au Rose Bawl Stadium. C'était
les Buffalo Bills contre les Dallas Cowboys. Lisa
soutenait les Dallas à l'époque. Ce fut une merveilleuse
soirée avec la victoire des Dallas. Je me rappelle très bien
cette photo que j'avais faite de Lisa. Nous étions cote à cote dans
les tribunes. Le soir tombait sur le stade. Lisa qui n'aimait pas se
faire prendre en photo à l'époque s'est malgré tout retournée
vers moi au moment où j'ai déclenché et m'a adressé un merveilleux sourire. J'ai rappelé l'image à l'écran; Lisa y était
magnifique ! J'étais heureux et surpris d'avoir fait une belle photo de ma
fille avec mon petit appareil à 75 dollars. Mais ce n'est qu'après coup que j'ai réalisé combien cette
photo était troublante et mystérieuse, parce que j''ai essayé à nouveau de faire
d'autres photos de Lisa dans la foulée. Les joueurs venaient de reprendre le
deuxième quart-temps. Lisa ne me regardait plus et fixait le
terrain tout sourire. Je shootais son profil attentif, mais je
n'ai jamais pu refaire une seule belle photo. Elles étaient toutes
bougées (je ne mets jamais le flash). Comment avais-je bien pu faire
ce superbe premier cliché où Lisa me regardait, nette,
m'adressant un sourire baigné d'une lumière d'ange, quand tout les arrières-plans autour
d'elle était logiquement flous et filés par le long temps de pose
(le bras de sa voisine de tribune qui s'agitait, les projecteurs dans les hauteurs des gradins en arrière-plan, …)? Lisa et ce sourire
angélique, car il s'agissait bien d'ange ici. J'ai pensé à ce moment que, oui, les anges existaient vraiment ! J'ai pensé que l'ange caché en Lisa
avait choisi de se montrer, de venir à la surface du visage de ma
fille pour m'offrir ce soir-là, comme le font aussi parait-il les fantômes, le temps d'une seule et unique
photo, le sourire d'une douce séduction spirituelle, telle la Sainte
Anne de Léonard de Vinci, les pommettes hautes et rondes témoignant
d'une espiègle félicité. Je crois aux anges depuis cette
soirée, depuis cette photo. Ce monde est peuplé d'anges ... et de diables aussi. Quel diable
parmi les diables de ce monde avait enterré Jodie à côté du
transformateur électrique? On pouvait voir les choses côté anges ou côté
diables, et Ted, par ses révélations brutales sur le sort de Jodie,
avait tourné pour un temps mon regard loin du ciel.
J'ai
paniqué pendant l'entretien avec monsieur Fox, c'est vrai. J'ai longtemps cherché depuis le côté positif, le côté angélique que
cette sombre affaire pouvait avoir, même s'il me semblais qu'il n'y
avait que du noir profond. J'ai pensé sur le moment dans un sursaut de
ressaisissement qu'il fallait que je tourne à nouveau mes yeux vers
les anges, avant que cette histoire ne m'engloutisse.
- Eh
bien j'en ai fini avec cet entretien monsieur Sainsbury ... Vous m'avez
l'air fatigué ! Je comprends que ça fasse un choc de déterrer
un corps ! Reposez-vous ! Allez courir pour évacuer l'émotion!
J'ai vu monsieur Belmont ce matin. Il m'a semblé soulagé que je lui déconsigne son matériel et votre
pelleteuse !
Le
mot pelleteuse fut comme une formule magique, comme un ordre donné à un génie gardien du temps, jusque là resté immobile et silencieux, peut-être les bras croisés sur sa poitrine dans l'attente, un ordre pour qu'il me
saisisse illico par le col du blouson en jean que je portais en 1993 dans les tribunes du Rose Bowl
Stadium, m'arracher à mon ange Lisa et me ramener à travers les
temps et les espaces dans ce bureau en face de Monsieur Fox. Il était
debout me tendant la main ; j'étais encore assis. Je quittais
les mondes célestes pour retomber dans les profondeurs de
la terre et le caveau improvisé de Jodie que j'avais descellé à la demande de Ted. Monsieur Fox me tendait maintenant la
main pour un au revoir courtois.
-
J'espère vous croiser en baskets très bientôt monsieur Sainsbury !
Si vous avez des parcours en campagne dans les environs, je suis
preneur ! Je préfère ne pas trop courir sur le bitume.
Aubevoye - 07/2016

No comments:
Post a Comment