La castration d'Ouranos - 11/2015
Au début
était la Béance, que les Grecs appelaient Chaos ;
un abîme, une chute sans fin, une profondeur obscure
Puis il y
eut les divinités primordiales: Gaïa, la Terre qui enfanta Ouranos, le ciel, et
Pontos, la mer. Puis il y eu
Eros, l'amour primordial, le moteur de la création dans le Monde
Puis il y
eut les premiers dieux: les Titans, Cronos était le plus jeune, les
Cyclopes et les Hekatonchires, les Cent-bras,
que Gaïa portait tous en son sein, étouffée par Ouranos qui la couvrait sans relâche
Alors Cronos, dans le ventre de Gaïa, castra Ouranos
Et Ouranos, hurlant de douleur, lâcha prise sur Gaïa et alla se fixer pour toujours là-haut, devenant le ciel d'aujourd'hui. Il libérait Gaïa de son étreinte; il libérait l'espace et le temps dans le monde; il libérait les enfants que Gaïa portait en elle.
Le Monde pouvait avoir enfin un avenir, un destin
Puis il y
eut la guerre entre les dieux
Puis il y
eut d'autres dieux, les dieux de l'Olympe ainsi que les hommes
Et il y eut la stabilisation du
Monde
Et le Monde né
du Chaos se fixa dans une harmonie appelée
Cosmos
Mais sous
Gaïa, ce solide plancher des vaches, se trouve encore « Chaos
souterrain, dans le Tartare brumeux, où rien n'est
distinct, où il n'y a pas de direction, béance ouverte dans le fond
de la terre. (…) Au début, on s'en souvient, il y eut Chaos.
Ensuite Terre. Gaïa, la mère nourricière, est de fait le
contraire du Chaos mais, en même temps, elle tient du Chaos ;
non seulement parce que dans ses profondeurs, par le Tartare,
par l'Erèbe, se trouve un élément chaotique, mais aussi
parce qu'elle surgit juste après lui.» (1)
Et puis
quelques milliers d'années passèrent ...
Une
particule quantique, c'est-à-dire toute particule de matière ou
d'énergie à l'échelle subatomique, est entièrement et
complètement définie par sa fonction d'onde. La fonction d'onde,
c'est une équation ayant le formalisme de l'équation d'une onde, Comme les rides à la surface d'un lac au repos où on aurait jeté une petite pierre. et décrivant le devenir de la particule dans
l'espace et dans le temps. Mais ce n'est pas directement la propagation de la particule que décrit la fonction d'onde.
La
fonction d'onde d'une particule n'est pas une onde au sens de la propagation d'une perturbation, d'une information, d'une déformation, d'une particule, comme le son dans l'air, les vagues concentriques à la surface de l'eau qui rayonnent autour de la petite pierre, comme le rayon lumineux qui file dans le vide intersidéral. La
fonction d'onde n'est rien de tout ça ; elle n'est rien de
physique; la fonction d'onde est une sorte de grille de lecture de la probabilité
de présence de la particule dans l'espace et dans le temps. C'est une clé, un cheat code spatio-temporel donnant en tout point de l'espace et à
tout moment, les chances d'y trouver la particule. Cette clé, dans sa forme la plus simple, s'écrit comme l'équation d'une onde classique pour un instant (t) et une position (r)
dans l'espace :
Ou encore, en notation exponentielle
ψ(r,t)
= A.ei(ωt-kr)
Avec (A)
l'amplitude maximale de l'onde ; (ω) sa pulsation, homogène à la périodicité de l'onde dans
le temps et (k) le nombre d'onde dans l'espace, homogène à sa
périodicité spatiale de l'onde, c'est-à-dire la longueur de ses
enjambées dans l'espace (par exemple la distance entre deux maximum
à un instant t).
Quelles sont
les chances dP de trouver la particule à l'instant (t) dans un
volume dV de l'espace ? Pour le savoir, il suffit de calculer le
module au carré (une probabilité est toujours positive) de la fonction d'onde ψ(r,t),
notre clé de pistage de la particule, pour l'instant (t) à la
position (r).
dP
= |ψ(r,t)|2.dV
La matière
est une présence qui donne des assurances régulièrement
fluctuantes. Elle ne donne que des rendez-vous probables et vous
dit que vous aurez plus de chance de la trouver ici que là, encore
qu'ici, il sera plus au moins probable de la trouver selon l'heure à
laquelle vous arrivez, mais que les grandes et les faibles chances de la trouver reviendront
périodiquement dans le temps et dans l'espace. La matière est une amante régulièrement
enthousiasmante et régulièrement exaspérante. Mais ce que l'on sait de
façon certaine, c'est que la particule est présente quelque part
dans l'univers, c'est-à-dire que sa probabilité de présence y est dans
ce cas, nécessairement égale à 1 :
dP = ∫univers
|ψ(r,t)|2.dV
= 1
S'il n'est pas difficile de croire à la présence effective d'une bordure de
trottoir dans la rue commerçante de Cherbourg (qui oserait sans crainte y lancer un grand coup de pied?), il est en revanche plus dur à admettre que ce bloc de béton
si dur est constituée de milliards de milliard de grains de matière
probablement là, et probablement pas là.
Aux tréfonds des granits les plus solides de la grande de Colignon, la matière seulement probable, régulièrement fuyante, régulièrement présente, comme l'intuition de la Béance souterraine des Grecs ?
(1) Jean-Pierre Vernant. L'univers, les
dieux, les hommes - Récits grecs des origines – Points Essais
Aubevoye 01/2016