Showing posts with label Giono. Show all posts
Showing posts with label Giono. Show all posts

Feb 21, 2019

Itinéraire



Techniques mixtes - 2017


- Je t'ai expliqué, dit Louiset. D'ici ça va tout seul, regarde: tu vas jusqu'à ces hêtres; tu descends dans la combe et là c'est franc, tu suis le ruisseau jusqu'au bout. Là tu trouves un chemin. Ce n'est pas le chemin, c'est un chemin. En tout cas tu le prends et vas-y. Il monte et il descend, il fait les montagnes russes. Et pas d'arbres, note bien; c'est seulement à un endroit où le chemin est à peine marqué que tu trouves les châtaigniers. ..
" Jusqu'aux châtaigniers c'est parfait se dit Tringlot, mais après? Il m'a dit les bouleaux? Des arbres blancs? Je ne vois rien du tout (il n'y avait plus de chemin). Il m'avait dit; des murs ou des sortes de murs; alors, là, pour se dépêtrer! Ah! oui, voilà, il a raison: ce sont des ruines d'une bergerie à l'orée de la châtaigneraie.
A la sortie du bois, Tringlot se trouva davant une étendue pierreuse couverte de buis. "Si tu tombes sur des buis, c'est que tu t'es trompé, avait dit Louiset; sinon tu verras déjà Quelt, là-bas devant toi, loin mais visible." Il ne voyait rien du tout, que des buis.

J Giono - L'iris de Suse - Éditions Gallimard 1970

Feb 19, 2019

L'iris de Suze




         Maintenant l'été s'étalait lourdement. Les vallées sombraient sous une lumière violette. Des orages grommelaient dans le fond. Les sommets restèrent longtemps clairs et acides mais la chaleur monta; enfin, elle passa la lisière haute de la forêt et elle trembla à cinquante mètres de l'abreuvoir; son air dépoli brouilla l'herbe et les rochers. Les insectes stridents s'exaspérèrent, même la nuit.
          Un beau jour, ils se turent d'un coup. "Nous avons de la visite", dit-il. C'était un nuage couleur de vin. Il surmontait la montagne. Il arrivait à toute vitesse. Il éclata contre les rochers; il s’effilocha en soufflant comme un chat. Il jeta une poignée de pluie presque sèche, plus dure que du gravier et il s'enfuit en lambeaux dans un azur brusquement écartelé de safran. Les bruit des insectes reprit en hésitant; quelques grosses sauterelles s'envolèrent; leurs ailes rouges éclataient.
         Des moutons quittèrent les pâturages du sommet; ils s'approchèrent de la maison. Ils vinrent renifler Louiset. Ils restèrent immobiles; ils interrogeaient; "Et alors, leur dit Louiset, qu'est-ce que vous voulez que j'y fasse?" Ils s'en allèrent la tête basse.
          Pendant la nuit tout le troupeau redescendit. Au matin il s'était entassé dans une cuvette, loin des rochers. Il n'y avait pas le moindre vent; les plus minces brins d'herbe étaient raides comme des pointes de herse; le pelage des hêtres qui, d'ordinaire, chatoie à la plus légère haleine restait immobile, métallique et glacé.
          Tout le mouvement était dans le ciel. Les nuages paraissaient animés de leur propre colère; ils continuaient à arriver à bride abattue, difforment et gesticulants, traînant avec eux une lumière décomposée. Les moutons se cachaient dans la laine du troupeau et se serraient de plus en plus les uns contre les autres; les chiens tendaient le nez comme pour hurler mais ne donnaient qu’un jappement bref.
          Un nuage gras se dandina lentement. il tomba sur la montagne comme un plomb. Il se traîna sur le rocher en lui arrachant des étincelles éparses; une foudre lente sauta à ras de terre comme un crapaud.
       Louiset eu juste le temps de dire:"ça va dégringoler!". Ils furent abasourdis par un silence particulier, puis le fracas fut entonné à pleine voix par toutes les vallées. Quelques énormes gouttes grêlèrent comme des noix et un vent furieux emporta des blocs de pluie entrechoqués. Les claquements du fouet de la foudre ne cessaient pas, ni, de tous les côtés, la galopade des tombereaux de tonnerre.
         Alexandre cria.
- Qu'est-ce que tu dis? répondit Tringlot.
         Alexandre avait la bouche grande ouverte mais le vacarme couvrait sa voix.

L'iris de Suse - J. Giono 1970

Dec 30, 2015

Un roi sans divertissement

En haut de la cote de Saint-Etienne sous Bailleul - 12/2015
 
     Frédéric a la scierie sur la route d'Avers. Il y succède à son père, à son grand-père, a son arrière-grand-père, à tous les Frédéric.
     C'est juste au virage, dans l'épingle à cheveux, au bord de la route. Il y a là un hêtre; je suis bien persuadé qu'il n'en existe pas de plus beau; c'est l'Apollon-citharède des hêtres. (...) Il est hors de doute qu'il se connait et qu'il se juge. Comment tant de justice pourrait-elle être inconsciente? Quand il suffit d'un frisson de bise, d'une mauvaise utilisation de la lumière du soir, d'un porte-à-faux dans l'inclinaison des feuilles pour que la beauté, renversée, ne soit plus du tout étonnnate.
    En 1843-44-45, M. V. se servit beaucoup de ce hêtre.
(...)
Un jour, deux jours, trois jours, vingt jours de neige; jusqu'aux environs du 16 décembre. On ne sait pas exactement le date, mais enfin, 15, 16 ou 17, c'est un de ces trois jours-là, le soir, qu'on ne trouva plus Marie Chazottes.
     - Comment, on ne la trouve plus?
     - Non, disparue.
     - Qu'est-ce que vous me dites là?
    - Disparue depuis trois heures de l'après-midi.
On a d'abord cru qu'elle était allée chez sa commère, non; chez une telle, non. On ne l'a vue nulle part.
     Le lendemain, à travers la neige qui continue à tomber dru, on voit passer Bergues avec ses raquettes, et il descend du côté du cimetière des protestants, vers les Adrets. On en voit un autre qui monte vers la Plainie par le chemin des chèvres; et un troisième qui file à Saint-Maurice pour, de là, après avoir cherché dans les vallons, aller prevenir les gendarmes.
     Car, Marie Chazottes a bel et bien disparu. Elle est sortie de chez elle vers les trois heures de l'après-midi, juste avec un fichu, et sa mère a même dû la rappeler pour qu'elle mette ses sabots; elle sortait en chaussons, n'allant, dit-elle, que jusqu'au hangar de l'autre côté de la grange. Elle a tourné l'angle du mur et, depuis, plus rien.
 
Jean Giono - Un roi sans divertissement - Editions Gallimard - 1948


Nov 29, 2015

Parole de conteur

Lavis et pastels - détail - 2013

43 (1800 évidemment). Décembre. L'hiver qui avait commencé tôt et depuis, dare-dare, sans démarrer. Chaque jour la bise; les nuages s'entassent dans le fer à cheval entre l'Archat, le Jocond, la Plainie, le mont des Pâtres et l'Avers. Aux nuages d'octobre déjà noirs se sont ajoutés les nuages de novembre encore plus noirs, puis ceux de décembre par-dessus, très noirs et très lourds. Tout se tasse sur nous, sans bouger. La lumière est verte, puis boyau de lièvre, puis noire avec cette particularité que, malgré ce noir, elle a des ombres d'un pourpre profond.

Jean Giono - Un roi sans divertissement - Gallimard 1948

Mar 19, 2015

Un roi sans divertissement


C'était vers la fin du printemps, au crépuscule du soir. Un très beau crépuscule que nous avons souvent: gentiane et or. On se préparait aux grands travaux d'été et, présentement, on farfouillait un tout petit peu dans les jardins potagers au lieu-dit Pré-Villars, dans la boucle de Saint-Maurice (...)

Il ne s'agissait pas, ni à cette heure ni en cette saison, de travaux rapides ou qui accaparent votre attention; c'étaient des rigoles d'arrosage qu'on faisait, ou bien on buttait; ce qui permet de lever souvent la tête. Surtout dans ces beaux soirs de velours.

C'est ainsi qu'on vit déboucher de la tranchée un cavalier qui venait de Saint-Maurice. Il montait un cheval vraiment très attirant dans lequel on sentait beaucoup de nerfs, de courbettes et de pétarades que le cavalier dominait fort bien, n'en laissant passer d'entre les jambes que juste que ce qu'il fallait pour une très jolie parade. Le cavalier était en redingote boutonnée jusqu'au cou, sanglé très étroit, sans brandebourgs mais un gibus tromblon d'une insolence rare. Les dimensions, les courbures, le poil, la façon dont il était posé de côté, quoique un peu sur le front, l'habileté qu'il fallait pour le porter en équilibre constant dans les voltes et passes à droite du cheval, faisait de ce chapeau comme un coup de pied au cul collectif et circulaire à tous ceux qui le regardaient.

Jean Giono - Un roi sans divertissement - Gallimard 1948