Graffiblog - 01/2016
Il était là devant lui, sur l’étagère. Il regardait Romain fixement depuis le début de la semaine. Mais il était à cette place depuis des mois
dans la bibliothèque, seulement maintenant il lui faisait signe. Les
objets comme les amants connaissent et utilisent les mêmes
stratégies de séduction que nous, pour que nous les aimions, pour
que nous les reprenions.
Romain
rouvrit la Recherche du Temps perdu.
Le gros pavé était hérissé de marques-page adhésifs de couleur.
La relecture de la Recherche,
il y a deux ans, avait été pour lui une redécouverte de l’œuvre,
en profondeur. Les petits marques-page de plastique rouge, vert et
jaune qui sortaient du livre en témoignaient. Le volume posé sur le
bureau, ils formaient comme les marches inégalement réparties d’un
escalier gravissant la tranche du livre. C’était là toute
l’histoire de la relecture, matérialisée dans ses rythmes, ses
découvertes, ses excitations au fil des pages.
Il semblait
que la Recherche
s’était un peu livrée à Romain lors de cette deuxième lecture.
Il avait découvert alors dans cette œuvre si vaste et si riche,
comme un fil conducteur, comme une basse continue qui le ramenait
toujours à l’Ethique
de Spinoza. Comme dans l’Ethique,
la Recherche
parcourait un monde immanent. Il avait semblé à Romain que
l’Au-delà, la
transcendance divine
et plus généralement la métaphysique,
n’avait pas le droit de cité dans l’œuvre de Proust. Les
métaphores de la Recherche
étaient toujours relatives au monde physique. Les histoires d’amour
s’y déployait suivant des lois proches de celles de la botanique,
la lutte des idées et des sentiments des personnages, leur vie
psychologique, était comme mue par des pressions et des
contre-pressions, révélée ou nimbée dans des jeux d’ombres et
de lumière et des phénomènes de diffraction.
Romain
disait, non sans une pointe de fierté, que lire la Recherche
ou lire l’Ethique,
c’était la même chose ! Si les trois cents pages de
l’Ethique
s’offraient dans une aridité toute minérale, les trois mille de
la Recherche étaient une aventure dans la profusion et
l’enchevêtrement floral d’une forêt tropicale, sous des
canopées luxuriantes. Mais au bout du compte, ça semblait être le
même voyage.
Romain
rouvrit le livre et tomba au hasard sur le passage où le narrateur
évoquait la mémoire volontaire et sa quasi-cécité quand elle se
retournait vers les années passées de notre vie. Que se
rappelle-t-on des premières heures, des premiers jours de notre
existence ? Rien !Notre passé est comme un immense gouffre
insondable, d’un noir profond, où seules jaillissent, éparses,
quelques bribes de souvenirs, quelques éclairs que la mémoire
volontaire a pauvrement fixés avec des noms de rue et des noms de
personnes presque artificiellement cousus à des petits récits
figés. Hors ces flashes, une profondeur abyssale opaque. A quelle
profondeur dans le passé s’enfonçaient cette béance sous
notre esprit? Jusqu’à notre naissance ? Jusqu’à la vie
intra-utérine ? Jusqu’à des vies antérieures ? Si les
vies antérieures ne pouvaient être prouvées, du moins leurs
existences pouvaient être raisonnablement supposées puisque, dans
la nuit de notre mémoire, qu’aucunes bornes, aucunes limites ne
venaient entraver cette hypothèse.
Romain fut
surpris de la teneur de ce passage. Il ne se souvenait pas avoir
jamais lu ces spéculations métaphysiques.
Il poursuivi
sa promenade dans l’œuvre. La chambre où il était, le bureau sur
lequel il s’accoudait n’existaient plus maintenant. La
Recherche l’avait enlacé et ravit à la
réalité de ce début de matinée d’hiver. Il s’arrêta sur la
page faisant le récit de la mort de Bergotte. Il connaissait bien ce
passage avec le fameux petit pan de mur jaune dans la Vue
de Delft de Vermeer,
le petit pan qui avait échappé à Bergotte, lui qui croyait
pourtant bien connaitre cette peinture. Romain lu le passage jusqu’au
bout, c’est-à-dire plus loin que ce qu’on en rappelle
habituellement, et fut encore une fois surprit que les pensées de
l’auteur, s’élevant du récit factuel de la mort de Bergotte,
filaient vers de nouvelles spéculations métaphysiques. Rien en ce
monde n’avait obligé Vermeer à couvrir ce petit pan de mur jaune
d’une précieuse matière. Rien si ce n’est, peut-être les
règles d’un autre monde que notre monde terrestre. Un monde d’où
nous venons à la naissance et où nous repartirons peut-être après
la mort. Un monde qui a versé en nous le désir de beauté,
d’équité, de bienveillance et dont nous rapportons au fond de
nous les enseignements dans ce monde ci. Romain était à nouveau
stupéfait ! Il découvrait un Proust plus platonicien que
spinoziste.
Romain était
avec la Recherche
comme Bergotte avec la Vue de Delft.
Il avait eu la faiblesse de croire qu’il avait percé la trame
philosophique dominante et monolithique sur laquelle l’auteur avait
tendu toute la narration,
et voilà qu’il découvrait en butinant dans le texte, d’autres
pollens, d’autres saveurs sous les mots, une trame avec des
nuances, des singularités, des exceptions, des ouvertures, des
petits pans de mur jaunes philosophiques blottis au détour d’un
paragraphe.
Et c’est
alors qu’il eut la certitude qu’il relirait un jour, pour la
troisième fois, la Recherche du Temps perdu.
Val de Reuil
01/2016
Relire : Laure Murat
http://www.franceculture.fr/emission-hors-champs-relire-15-laure-murat-2015-12-28