Showing posts with label Proust. Show all posts
Showing posts with label Proust. Show all posts

Jan 15, 2017

Petit pan de mur jaune

Vernon - matin - 01/2017


...un critique ayant écrit que dans la Vue de Delphes de Ver Meer (prêté par le musée de La Haye pour une exposition hollandaise), le tableau qu'il adorait et croyait connaître très bien, un petit pan de mur jaune (qu'il ne se rappelait pas) était si bien peint qu'il était, si on le regardait seul, comme une précieuse oeuvre d'art chinoise, d'une beauté qui se suffisait à elle-même, Bergotte mangea quelques pommes de terre, sortit et entra à l'exposition. Dès les premières marches qu'il eut à gravir, il fut pris d'étourdissements. Il passa devant plusieurs tableaux et eut l'impression de la sécheresse et de l'inutilité d'un art si factice, et qui ne valait pas les courants d'air et le soleil d'un palazzo de Venise, ou d'une simple maison en bord de mer. Enfin il fut devant le Ver Meer qu'il se rappelait plus éclatant, plus différent de tout ce qu'il connaissait, mais où, grâce à l'article du critique, il remarqua pour la première fois des petits personnages en bleu, que le sable était rose, et enfin la précieuse matière du tout petit pan de mur jaune. Ses étourdissements augmentaient; il attachait son regard comme un enfant à un papillon jaune qu'il veut saisir, au précieux petit pan de mur. "C'est ainsi que j'aurais dû écrire, disait-il. Mes derniers livres sont trop secs, il aurait fallu passer plusieurs couches de couleur, rendre ma phrase en elle-même précieuse, comme ce petit pan de mur jaune"
(...)
il n'y a aucune raison dans nos conditions de vie sur cette terre pour que nous nous croyions obligés à faire bien, à être délicats, même à être polis, ni pour l'artiste athée à ce qu'il se croie obligé de recommencer vingt fois un morceau dont l'admiration qu'il excitera importera peu à son corps mangé par les vers, comme la pan de mur jaune que peignit avec tant de science et de raffinement un artiste à jamais inconnu, à peine identifié sous le nom de Ver Meer. Touts ces obligations qui n'ont pas leur sanction dans la vie présente semblent appartenir à un monde différent, fondé sur la bonté, le scrupule, le sacrifice, un monde entièrement différent de celui-ci, et dont nous sortons pour naître à cette terre, avant peut-être d'y retourner revivre sous l'empire de ces lois inconnues auxquelles nous avons obéi parce que en portions l'enseignement en nous, sans savoir qui les avait tracées, ces lois dont le travail profond de l'intelligence nous rapproche et qui sont invisibles seulement - et encore! - pour les sots...

La Prisonnière - La Recherche du Temps perdu - Marcel Proust

May 12, 2016

Beauté et bonheur

Fontaine la Verte - 05/2016

Le paysage devint accidenté, abrupt, le train s'arrêta à une petite gare entre deux montagnes. On ne voyait au fond de la gorge, au bord du torrent, qu'une maison de garde enfoncée dans l'eau qui coulait au ras des fenêtres. Si un être peut être le produit d'un sol dont on goûte en lui le charme particulier, plus encore que la paysanne que j'avais tant désiré voir apparaître quand j'errais seul du côté de Méseglise, dans les bois de Boussainville, ce devait être la grande fille que je vis sortir de cette maison et, sur le sentier qu'illuminait obliquement le soleil levant, venir vers la gare en portant une jarre de lait. Dans la vallée à qui ces hauteurs cachaient le reste du monde, elle ne devait jamais voir personne que ces trains qui ne s’arrêtaient qu'un instant. Elle longea les wagons, offrant du café au lait à quelques voyageurs réveillés. Empourpré des reflets du matin, son visage était plus rose que le ciel. Je ressenti devant elle ce désir de vivre qui renaît en nous chaque fois que nous prenons de nouveau conscience de la beauté et du bonheur. Nous oublions toujours qu'ils sont individuels et, leur substituant dans notre esprit un type de convention que nous formons en faisant une sorte de moyenne entre les différents visages qui nous ont plu, entre les plaisirs que nous avons connus, nous n'avons que des images abstraites qui sont languissantes et fades parce qu'il leur manque précisément ce caractère d'une chose nouvelle, différent de ce que nous avons connu, ce caractère qui est propre à la beauté et au bonheur. Et nous portons sur la vie un jugement  pessimiste et que nous supposons juste, car nous avons cru y faire entrer en ligne de compte le bonheur et la beauté, quand nous les avons omis et remplacés par des synthèses où  d'eux il n'y a aucun atome. C'est ainsi que bâille d'avance d'ennui un lettré à qui on parle d'un nouveau "beau livre", parce qu'il imagine une sorte de composé de tous les beaux livres qu'il a lus, tandis qu'un beau livre est particulier, imprévisible, et n'est pas fait de la somme de tous les chefs-d'oeuvre précédents mais de quelque chose que s'être parfaitement assimilé à cette somme ne suffit nullement à faire trouver, car c'est justement en dehors d'elle.

 A l'ombre des jeunes filles en fleurs - Marcel Proust - Editions Gallimard

Jan 23, 2016

Grain de beauté

Encre et pastels secs - 11/2015

Moi qui avais admiré Saint-Loup quand il avait appelé tout naturellement le petit chemin de fer d’intérêt local le tortillard, à cause des innombrables détours qu’il faisait, j’étais intimidé par la facilité avec laquelle Albertine disait le « tram », le «tacot ». Je sentais sa maîtrise dans un mode de désignations où j’avais peur qu’elle ne constatât et ne méprisât mon infériorité. Encore la richesse de synonymes que possédait la petite bande pour désigner ce chemin de fer ne m’était-elle pas encore révélée. En parlant, Albertine gardait la tête immobile, les narines serrées, ne faisait remuer que le bout des lèvres. Il en résultait ainsi un son traînard et nasal dans la composition duquel entraient peut-être des hérédités provinciales, une affectation juvénile de flegme britannique, les leçons d’une institutrice étrangère et une hypertrophie congestive de la muqueuse du nez. Cette émission, qui cédait bien vite du reste quand elle connaissait plus les gens et redevenait naturellement enfantine, aurait pu passer pour désagréable. Mais elle était particulière et m’enchantait. Chaque fois que j’étais quelques jours sans la rencontrer, je m’exaltais en me répétant : « On ne vous voit jamais au golf », avec le ton nasal sur lequel elle l’avait dit, toute droite, sans bouger la tête. Et je pensais alors qu’il n’existait pas de personne plus désirable.

Nous formions ce matin-là un de ces couples qui piquent çà et là la digue de leur conjonction, de leur arrêt, juste le temps d’échanger quelques paroles avant de se désunir pour reprendre séparément chacun sa promenade divergente. Je profitai de cette immobilité pour regarder et savoir définitivement où était situé le grain de beauté. Or, comme une phrase de Vinteuil qui m’avait enchanté dans la Sonate et que ma mémoire faisait errer de l’andante au finale jusqu’au jour où, ayant la partition en main, je pus la trouver et l’immobiliser dans mon souvenir à sa place, dans le scherzo, de même le grain de beauté que je m’étais rappelé tantôt sur la joue, tantôt sur le menton, s’arrêta à jamais sur la lèvre supérieure au-dessous du nez. C’est ainsi encore que nous rencontrons avec étonnement des vers que nous savons par cœur, dans une pièce où nous ne soupçonnions pas qu’ils se trouvassent. 


A l'ombre des jeunes filles en fleurs - M. Proust

Une des inspirations possibles de Proust pour la sonate de Vinteuil:
Gabriel Fauré, ballade for piano et orchestre op. 19
https://www.youtube.com/watch?v=5gN0DazZFGo

Grand-mère

Chandelier - 1963

Elle portait une robe de chambre de percale qu’elle revêtait à la maison chaque fois que l’un de nous était malade (parce qu’elle s’y sentait plus à l’aise, disait-elle, attribuant toujours à ce qu’elle faisait des mobiles égoïstes), et qui était pour nous soigner, pour nous veiller, sa blouse de servante et de garde, son habit de religieuse. Mais tandis que les soins de celles-là, la bonté qu’elles ont, le mérite qu’on leur trouve et la reconnaissance qu’on leur doit augmentent encore l’impression qu’on a d’être, pour elles, un autre, de se sentir seul, gardant pour soi la charge de ses pensées, de son propre désir de vivre, je savais, quand j’étais avec ma grand’mère, si grand chagrin qu’il y eût en moi, qu’il serait reçu dans une pitié plus vaste encore ; que tout ce qui était mien, mes soucis, mon vouloir, serait, en ma grand’mère, étayé sur un désir de conservation et d’accroissement de ma propre vie autrement fort que celui que j’avais de moi-même ; et mes pensées se prolongeaient en elle sans subir de déviation parce qu’elles passaient de mon esprit dans le sien sans changer de milieu, de personne. Et – comme quelqu’un qui veut nouer sa cravate devant une glace sans comprendre que le bout qu’il voit n’est pas placé par rapport à lui du côté où il dirige sa main, ou comme un chien qui poursuit à terre l’ombre dansante d’un insecte – trompé par l’apparence du corps comme on l’est dans ce monde où nous ne percevons pas directement les âmes, je me jetai dans les bras de ma grand’mère et je suspendis mes lèvres à sa figure comme si j’accédais ainsi à ce cœur immense qu’elle m’ouvrait. Quand j’avais ainsi ma bouche collée à ses joues, à son front, j’y puisais quelque chose de si bienfaisant, de si nourricier, que je gardais l’immobilité, le sérieux, la tranquille avidité d’un enfant qui tette. Je regardais ensuite sans me lasser son grand visage découpé comme un beau nuage ardent et calme, derrière lequel on sentait rayonner la tendresse. Et tout ce qui recevait encore, si faiblement que ce fût, un peu de ses sensations, tout ce qui pouvait ainsi être dit encore à elle, en était aussitôt si spiritualisé, si sanctifié que de mes paumes je lissais ses beaux cheveux à peine gris avec autant de respect, de précaution et de douceur que si j’y avais caressé sa bonté. Elle trouvait un tel plaisir dans toute peine qui m’en épargnait une, et, dans un moment d’immobilité et de calme pour mes membres fatigués quelque chose de si délicieux, que quand, ayant vu qu’elle voulait m’aider à me coucher et me déchausser, je fis le geste de l’en empêcher et de commencer à me déshabiller moi-même, elle arrêta d’un regard suppliant mes mains qui touchaient aux premiers boutons de ma veste et de mes bottines.

– Oh, je t’en prie, me dit-elle. C’est une telle joie pour ta grand’mère. Et surtout ne manque pas de frapper au mur si tu as besoin de quelque chose cette nuit, mon lit est adossé au tien, la cloison est très mince. D’ici un moment quand tu seras couché fais-le, pour voir si nous nous comprenons bien.

Et, en effet, ce soir-là, je frappai trois coups – que une semaine plus tard quand je fus souffrant je renouvelai pendant quelques jours tous les matins parce que ma grand’mère voulait me donner du lait de bonne heure. Alors quand je croyais entendre qu’elle était réveillée – pour qu’elle n’attendît pas et pût, tout de suite après, se rendormir – je risquais trois petits coups, timidement, faiblement, distinctement malgré tout, car si je craignais d’interrompre son sommeil dans le cas où je me serais trompé et où elle eût dormi, je n’aurais pas voulu non plus qu’elle continuât d’épier un appel qu’elle n’aurait pas distingué d’abord et que je n’oserais pas renouveler. Et à peine j’avais frappé mes coups que j’en entendais trois autres, d’une intonation différente de ceux-là, empreints d’une calme autorité, répétés à deux reprises pour plus de clarté et qui disaient : « Ne t’agite pas, j’ai entendu, dans quelques instants je serai là » ; et bientôt après ma grand’mère arrivait. Je lui disais que j’avais eu peur qu’elle ne m’entendît pas ou crût que c’était un voisin qui avait frappé ; elle riait :

– Confondre les coups de mon pauvre chou avec d’autres, mais entre mille sa grand’mère les reconnaîtrait ! Crois-tu donc qu’il y en ait d’autres au monde qui soient aussi bêtas, aussi fébriles, aussi partagés entre la crainte de me réveiller et de ne pas être compris. Mais quand même elle se contenterait d’un grattement on reconnaîtrait tout de suite sa petite souris, surtout quand elle est aussi unique et à plaindre que la mienne. Je l’entendais déjà depuis un moment qui hésitait, qui se remuait dans le lit, qui faisait tous ses manèges.

Elle entr’ouvrait les persiennes ; à l’annexe en saillie de l’hôtel, le soleil était déjà installé sur les toits comme un couvreur matinal qui commence tôt son ouvrage et l’accomplit en silence pour ne pas réveiller la ville qui dort encore et de laquelle l’immobilité le fait paraître plus agile. Elle me disait l’heure, le temps qu’il ferait, que ce n’était pas la peine que j’allasse jusqu’à la fenêtre, qu’il y avait de la brume sur la mer, si la boulangerie était déjà ouverte, quelle était cette voiture qu’on entendait : tout cet insignifiant lever de rideau, ce négligeable introït du jour auquel personne n’assiste, petit morceau de vie qui n’était qu’à nous deux, que j’évoquerais volontiers dans la journée devant Françoise ou des étrangers en parlant du brouillard à couper au couteau qu’il y avait eu le matin à six heures, avec l’ostentation non d’un savoir acquis, mais d’une marque d’affection reçue par moi seul ; doux instant matinal qui s’ouvrait comme une symphonie par le dialogue rythmé de mes trois coups auquel la cloison pénétrée de tendresse et de joie, devenue harmonieuse, immatérielle, chantant comme les anges, répondait par trois autres coups, ardemment attendus, deux fois répétés, et où elle savait transporter l’âme de ma grand’mère tout entière et la promesse de sa venue, avec une allégresse d’annonciation et une fidélité musicale.

A la recherche du temps perdu - A l'ombre des jeunes filles en fleurs - M. Proust

Jan 20, 2016

Relire


Graffiblog - 01/2016

Il était là devant lui, sur l’étagère. Il regardait Romain fixement depuis le début de la semaine. Mais il était à cette place depuis des mois dans la bibliothèque, seulement maintenant il lui faisait signe. Les objets comme les amants connaissent et utilisent les mêmes stratégies de séduction que nous, pour que nous les aimions, pour que nous les reprenions.

Romain rouvrit la Recherche du Temps perdu. Le gros pavé était hérissé de marques-page adhésifs de couleur. La relecture de la Recherche, il y a deux ans, avait été pour lui une redécouverte de l’œuvre, en profondeur. Les petits marques-page de plastique rouge, vert et jaune qui sortaient du livre en témoignaient. Le volume posé sur le bureau, ils formaient comme les marches inégalement réparties d’un escalier gravissant la tranche du livre. C’était là toute l’histoire de la relecture, matérialisée dans ses rythmes, ses découvertes, ses excitations au fil des pages.

Il semblait que la Recherche s’était un peu livrée à Romain lors de cette deuxième lecture. Il avait découvert alors dans cette œuvre si vaste et si riche, comme un fil conducteur, comme une basse continue qui le ramenait toujours à l’Ethique de Spinoza. Comme dans l’Ethique, la Recherche parcourait un monde immanent. Il avait semblé à Romain que l’Au-delà, la transcendance divine et plus généralement la métaphysique, n’avait pas le droit de cité dans l’œuvre de Proust. Les métaphores de la Recherche étaient toujours relatives au monde physique. Les histoires d’amour s’y déployait suivant des lois proches de celles de la botanique, la lutte des idées et des sentiments des personnages, leur vie psychologique, était comme mue par des pressions et des contre-pressions, révélée ou nimbée dans des jeux d’ombres et de lumière et des phénomènes de diffraction.

Romain disait, non sans une pointe de fierté, que lire la Recherche ou lire l’Ethique, c’était la même chose ! Si les trois cents pages de l’Ethique s’offraient dans une aridité toute minérale, les trois mille de la Recherche étaient une aventure dans la profusion et l’enchevêtrement floral d’une forêt tropicale, sous des canopées luxuriantes. Mais au bout du compte, ça semblait être le même voyage.

Romain rouvrit le livre et tomba au hasard sur le passage où le narrateur évoquait la mémoire volontaire et sa quasi-cécité quand elle se retournait vers les années passées de notre vie. Que se rappelle-t-on des premières heures, des premiers jours de notre existence ? Rien !Notre passé est comme un immense gouffre insondable, d’un noir profond, où seules jaillissent, éparses, quelques bribes de souvenirs, quelques éclairs que la mémoire volontaire a pauvrement fixés avec des noms de rue et des noms de personnes presque artificiellement cousus à des petits récits figés. Hors ces flashes, une profondeur abyssale opaque. A quelle profondeur dans le passé s’enfonçaient cette béance sous notre esprit? Jusqu’à notre naissance ? Jusqu’à la vie intra-utérine ? Jusqu’à des vies antérieures ? Si les vies antérieures ne pouvaient être prouvées, du moins leurs existences pouvaient être raisonnablement supposées puisque, dans la nuit de notre mémoire, qu’aucunes bornes, aucunes limites ne venaient entraver cette hypothèse.

Romain fut surpris de la teneur de ce passage. Il ne se souvenait pas avoir jamais lu ces spéculations métaphysiques.

Il poursuivi sa promenade dans l’œuvre. La chambre où il était, le bureau sur lequel il s’accoudait n’existaient plus maintenant. La Recherche l’avait enlacé et ravit à la réalité de ce début de matinée d’hiver. Il s’arrêta sur la page faisant le récit de la mort de Bergotte. Il connaissait bien ce passage avec le fameux petit pan de mur jaune dans la Vue de Delft de Vermeer, le petit pan qui avait échappé à Bergotte, lui qui croyait pourtant bien connaitre cette peinture. Romain lu le passage jusqu’au bout, c’est-à-dire plus loin que ce qu’on en rappelle habituellement, et fut encore une fois surprit que les pensées de l’auteur, s’élevant du récit factuel de la mort de Bergotte, filaient vers de nouvelles spéculations métaphysiques. Rien en ce monde n’avait obligé Vermeer à couvrir ce petit pan de mur jaune d’une précieuse matière. Rien si ce n’est, peut-être les règles d’un autre monde que notre monde terrestre. Un monde d’où nous venons à la naissance et où nous repartirons peut-être après la mort. Un monde qui a versé en nous le désir de beauté, d’équité, de bienveillance et dont nous rapportons au fond de nous les enseignements dans ce monde ci. Romain était à nouveau stupéfait ! Il découvrait un Proust plus platonicien que spinoziste.

Romain était avec la Recherche comme Bergotte avec la Vue de Delft. Il avait eu la faiblesse de croire qu’il avait percé la trame philosophique dominante et monolithique sur laquelle l’auteur avait tendu toute la narration, et voilà qu’il découvrait en butinant dans le texte, d’autres pollens, d’autres saveurs sous les mots, une trame avec des nuances, des singularités, des exceptions, des ouvertures, des petits pans de mur jaunes philosophiques blottis au détour d’un paragraphe.

Et c’est alors qu’il eut la certitude qu’il relirait un jour, pour la troisième fois, la Recherche du Temps perdu.

Val de Reuil 01/2016
Relire : Laure Murat
http://www.franceculture.fr/emission-hors-champs-relire-15-laure-murat-2015-12-28

Jan 18, 2016

Petit pan de mur jaune

Vue de Delphes - Vermmer - 1660

Il mourut dans les circonstances suivantes: une crise d'urémie assez légère était cause qu'on lui avait prescrit le repos. Mais un critique ayant écrit que dans la Vue de Delphes de Ver Meer (prêté par le musée de La Haye pour une exposition hollandaise), le tableau qu'il adorait et croyait connaître très bien, un petit pan de mur jaune (qu'il ne se rappelait pas) était si bien peint qu'il était, si on le regardait seul, comme une précieuse oeuvre d'art chinoise, d'une beauté qui se suffisait à elle-même, Bergotte mangea quelques pommes de terre, sortit et entra à l'exposition. Dès les premières marches qu'il eut à gravir, il fut pris d'étourdissements. Il passa devant plusieurs tableaux et eut l'impression de la sécheresse et de l'inutilité d'un art si factice, et qui ne valait pas les courants d'air et le soleil d'un palazzo de Venise, ou d'une simple maison en bord de mer. Enfin il fut devant le Ver Meer qu'il se rappelait plus éclatant, plus différent de tout ce qu'il connaissait, mais où, grâce à l'article du critique, il remarqua pour la première fois des petits personnages en bleu, que le sable était rose, et enfin la précieuse matière du tout petit pan de mur jaune. Ses étourdissements augmentaient; il attachait son regard comme un enfant à un papillon jaune qu'il veut saisir, au précieux petit pan de mur. "C'est ainsi que j'aurais dû écrire, disait-il. Mes derniers livres sont trop secs, il aurait fallu passer plusieurs couches de couleur, rendre ma phrase en elle-même précieuse, comme ce petit pan de mur jaune". Cependant la gravité de ses étourdissements ne lui échappait pas. Dans une céleste balance lui apparaissait, chargeant l'un des plateaux, sa propre vie, tandis que l'autre contenait contenait le petit pan de mur si bien peint en jaune. Il sentait qu'il avait imprudemment donné la première pour le second". "Je ne voudrais pourtant pas, se dit-il, être dans les journaux du soir le fait divers de cette exposition." Il se répétait: "Petit pan de mur jaune avec auvent, petit pan de mur". Cependant il s'abattit sur le canapé circulaire.; aussi brusquement il cessa de penser que sa vie était en jeu et, revenant optimisme, se dit: "C'est une simple indigestion que m'ont donné ces pommes de terres pas assez cuites, ce n'est rien." Un nouveau coup l'abattit, il roula du canapé par terre où accoururent tous les visiteurs et gardiens. Il était mort. Mort à jamais? Qui peut le dire? Certes, les expériences spirites pas plus que les dogmes religieux n'apportent de preuve que l'âme subsiste. Ce qu'on peut dire, c'est que tout se passe dans notre vie comme si nous entrions avec le faix d'obligations contractées dans une vie antérieure; il n'y a aucune raison dans nos conditions de vie sur cette terre pour que nous nous croyions obligés à faire bien, à être délicats, même à être polis, ni pour l'artiste athée à ce qu'il se croie obligé de recommencer vingt fois un morceau dont l'admiration qu'il excitera importera peu à son corps mangé par les vers, comme la pan de mur jaune que peignit avec tant de science et de raffinement un artiste à jamais inconnu, à peine identifié sous le nom de Ver Meer. Touts ces obligations qui n'ont pas leur sanction dans la vie présente semblent appartenir à un monde différent, fondé sur la bonté, le scrupule, le sacrifice, un monde entièrement différent de celui-ci, et dont nous sortons pour naître à cette terre, avant peut-être d'y retourner revivre sous l'empire de ces lois inconnues auxquelles nous avons obéi parce que en portions l'enseignement en nous, sans savoir qui les avait tracées, ces lois dont le travail profond de l'intelligence nous rapproche et qui sont invisibles seulement - et encore! - pour les sots. De sorte que l'idée que Bergotte n'était pas mort à jamais est sans invraisemblance.

La Prisonnière - La Recherche du Temps perdu - Marcel Proust