Croquis - Roma - 07/2014
Pas facile
de faire des croquis sur le vif. Les gens paraissent immobiles, mais
bougent tout le temps en fin de compte. Pas facile, parce qu'il y a aussi le regard fixe et pénétrant de celui qui dessine, ce
regard qui cherche à posséder le motif. Les gens le sentent. Ce
n'est peut-être pas qu'une question de regard d’ailleurs.
Rationnellement, on pourrait avancer que c'est la présence immobile du dessinateur qui attire l'attention des badauds dans la
rue, parce que, normalement, tout le monde bouge, alors quelqu'un
d'immobile dans le coin de l’œil, c'est bizarre. C'est un mort, un
endormi ou une vague menace. Ça réveille quelque-chose d'ancestral
qu'on a peut-être encore tous en nous : des warnings qui
s'allument en rouge au fond de notre tête, quelque-part dans le
cerveau reptilien : présence d'un prédateur. Pourtant, Jeanne a toujours pensé qu'il y avait autre chose qui opérait dans les relations inconscientes entre les gens, y compris dans la rue, des genres de petites antennes secrètes plus ou moins déployées et en émission-réception permanente. Les gens qu'on dessine finissent par savoir qu'on les dessine, assez rapidement.
Pas facile de croquer dans la rue. Jeanne ne s'était pas assise à la bonne place à la terrasse du
café. Trop près de la porte, le serveur jetait un coup d’œil sur
son carnet de croquis à chaque aller et venue, à chaque commande prise ou
servie. Il est même sorti une fois pour rien, dans un moment de
calme, comme pour guetter le client depuis la rue, juste devant elle,
et Jeanne était presque certaine qu'il prenait la pose, qu'il
essayait de lui chiner un croquis, une entrée en matière pour
l'aborder. Prédateur ? Avec les hommes, il y a toujours plus ou
moins le doute. Faut rester prudente.
Les
coups d’œil indiscrets du serveur l’avait déconcentré ;
encore une histoire de regards. Tout est regard dans une rue
commerçante d'une grande ville, un samedi après-midi d'été. Combien de regards Jeanne
a-t-elle échangés alors qu'elle remontait la grande rue piétonne ?
Il a eu ce couple : lui, le nez au vent et elle qui a posé sur
Jeanne ce regard appuyé. Les femmes se reconnaissent et s’apprécient
quand elles sont séduisantes, et Jeanne était séduisante cet
après-midi. Belle ? Non ! Elle n'aurait jamais pensé ça
(et pourtant elle l'était terriblement), mais séduisante dans sa
robe légère qui dégageait sa ligne d'épaule, ça oui ! Elle le savait. Elle avait relevé ses cheveux sur sa nuque
avec une grosse pince. Ça lui donnait un charmant port de tête XIXième, comme ce
modèle aux cheveux roux que Lautrec à peint si souvent.
Jeanne avait 38 ans et, à cet age, une femme sait ce qu'elle doit
porter pour être à son avantage.
Il y a eu
aussi le regard de cet homme dans la librairie ou elle est entrée.
Il était timide et intrépide, et discret à la fois. Ils ont
échangé un sourire, simplement, comme deux amoureux de littérature
qui se reconnaissent. C'est tout. La ville permettait ça.
En sortant
de la librairie, Jeanne avait rejoint la terrasse du café et avait
sorti son carnet de croquis. Pas facile de dessiner sur le
vif. Les gens paraissent immobiles, mais bougent tout le temps comme
on disait tout à l'heure, sauf que Jeanne avait remarqué que dans
cette pseudo-immobilité, ils ne prenaient en fin de compte que trois
ou quatre positions qui revenaient à tour de rôle. Clic-clic, comme des automates. Elle avait alors
essayé de mener trois ou quatre croquis de front pour ce
garçon et cette fille assis sur le bord du trottoir de l'autre côté
de la rue. Lui était venu voir son amie. Il avait l'air triste et
fatigué. Il restait immobile et prostré. Plutôt facile à dessiner
du coup. Elle, elle avait pris sa pause et était sorti du magasin
pour fumer une cigarette et le retrouver. Elle était volubile. Elle croisait et
décroisait tout le temps ses jambes. L'horreur à dessiner !
Les croquis étaient tous bons à jeter.
C'était pas évident
de travailler plusieurs dessins en parallèle. Ce n'était plus vraiment du dessin sur le vif. Ça
perdait de sa force. Mieux valait capter la pose en une seule fois. Jeanne avait perdu de son agilité pour ça. La main ne répondait plus aussi bien que du temps où, à l'atelier, elle enchaînait des dizaines de croquis rapides d'après modèle. Rapide, ça voulait dire, genre, trente secondes, parfois encore moins! Elle sortait épuisée du cours de dessin mais sa main avait fini par acquérir une adresse surprenante. Son trait avait à l'époque de la souplesse sans être mou, de la force sans être raide. Mais faute de continuer à travailler la rapidité, la main était redevenu maladroite. Le croquis rapide est une question d'entrainement.
Et puis le croquis rapide, c'est aussi l'outil. C'est le bâton de pastel, le marqueur, le feutre qui 'crache'. Quelque-chose adapté à un
geste vif. Jeanne voulait un beau trait du premier coup. Jeanne travaillait
avec des crayons aquarelle. Le crayon aquarelle était sa découverte du début d'été. Ça lui permettait, une fois la posture
captée en deux ou trois gestes souples, de mouiller le trait avec un
pinceau chargé d'eau dans un deuxième temps, pour étirer des
aplats d'ombre. Elle commençait à se sentir à l'aise avec cet outil,
comme elle se sentait à l'aise dans sa robe légère. En fait, je crois qu'à cette époque, Jeanne se sentait à l'aise dans sa vie.