Cherbourg - 02/2016
Rien ne me
donne plus la pêche qu'un bon footing matinal. C'est toujours un peu
dur de sortir de la maison (surtout qu'à cette saison il fait encore
nuit le matin) mais une fois parti je n'ai jamais de regrets. Le footing,
c'est mon corps qui me le demande, pas moi. Ca peut même le prendre
quand je suis allongé dans le canapé à bouquiner. Je sens qu'il a
besoin de courir, besoin d'exercice. C'est con à dire, mais c'est
comme ça. Ca me fait comme des fourmillements dans les guibolles et
je me dis :
-Je mets
le réveil plus tôt et je vais courir demain matin.
Par contre,
il y a un truc qui ne met pas du tout en forme le matin, c'est de
trouver dans sa boite une convocation chez le Shérif. J'avais
jamais encore testé ça et je peux dire que c'est pas cool du tout pour bien démarrer sa journée. Ça m'a gâché la mienne entière.
J'ai dis au
patron que j'étais convoqué demain chez Jeff Woodburn, suite à la
découverte du corps sur le chantier. Le patron a dit distraitement :
- Ok,
vas-y. Prends ton après-midi. Qu'est-ce que tu fous encore là si
t'es convoqué ? (on n'était que le matin)
J'en
demandais pas tant ! Le patron venait d'obtenir l'autorisation de
retirer les engins restés consignés par le FBI sur le chantier. Ça été visiblement un grand soulagement pour lui, et je
crois qu'on aurait pu lui demander n'importe quoi aujourd'hui! C'était le moment ou jamais de demander des congés ou une
augmentation ! Ça nous a fait marrer avec Tom, les largesses
soudaines du patron. Tom et Gareth étaient eux-aussi convoqués; normal.
Normal, tout
ça était bien normal, ces convocations pour nous qui avions
découvert le corps.
Normal,
normal, normal! J'avais beau me dire que c'était normal, j'arrivais
pas à me sortir de la tête une grosse inquiétude qui planait dans
le ciel de mes pensées comme un premier nuage très banal mais résolument
scotché très haut dans le bleu de ciel. J'ai entendu la voix de mon
père me dire sa phrase habituelle, celle qu'il m'a si souvent dite
quand j'étais enfant et peut-être plus souvent encore quand j'ai
été ado et puis jeune adulte.
- Romain,
dans la vie, rien n'est jamais une formalité !
Je peux dire
que je l'ai entendue et entendue, cette phrase! Je l'ai malheureusement
plus entendu que méditée. Je me souviendrai toujours de notre
défaite en demi-final de la coupe du conté contre l'équipe de
Whittburgh. On aurait dû gagner haut la main ce match et gagner
ensuite en finale contre l'équipe de Deerwood qui n'étaient pas
meilleure que Wittburgh, et puis on a perdu ! On est pas rentré
dans le match. On était trop sûr de nous parce qu'on était archifavoris et que dans notre tête on l'avait tous déjà gagné ce match. Après la défaite, à
la sortie du vestiaire, mon père m'attendait sur le parking. Il ne
m'a pas ressorti sa phrase fétiche parce qu'il savait se taire quand
il le fallait, mais quand on s'est regardé, elle était écrite en
grand dans une sorte de fêlure de l'émail de ses pupilles. Alors,
tout ça pour dire que je me suis dit que cette convocation chez le shérif et ses hôtes du FBI ne serait
peut-être pas une simple formalité. Tom et Gareth avaient l'air
complètement à l'aise avec la leur, seulement eux, ils
n'avaient pas reçue les confidences du vieux Ted.
J'ai posé
l'enveloppe et la feuille à entête du FBI sur la console dans
l'entrée pour ne plus la voir. Elle m'a quand même gâché ma
soirée. Je n'ai pas eu le courage de me cuisiner quelque chose ce
soir là. J'ai sorti deux saucisses de congélo que j'ai jetée
direct dans la casserole d'eau bouillante et je me suis fait deux
hot-dogs arrosés d'une Penn Gold. Quand on vit seul, manger varié
et équilibré tous les jours est un vrai boulot qui demande beaucoup
d'énergie et de constance. J'avais ni l'une ni l'autre ce soir. Bien
bouffer quand on vit seul est loin d'être une formalité.
Aubevoye - 07/2016

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