Val de Rueil - 01/2016
Je peux dire que j'ai été très très mal la nuit d'avant le
jour où j'ai dû démarrer le chantier du parking. J'étais
terrorisé ! J'avais aussi de la colère envers Ted pour ce
qu'il m'avait demandé de faire et parce qu'il m'avait lâché
aussi. Ted ne m'avait jamais rien demandé auparavant. C'était pas
le genre à se plaindre. Une fois, une seule je l'ai entendu pester
contre quelqu'un. C'était un jour où je m'étais arrêté lui
donner le bonjour ; il était là à rassembler toutes sortes de
papiers pour préparer son dossier de retraite auprès de son
assureur. La table de la cuisine était recouverte de formulaires divers et variés. Ted avait chaussé ses lunettes (je ne l'avais encore jamais vu avec des lunettes). Il y avait des feuilles plus
grises que les autres sur la table. Comme je lui en faisais la
remarque, Ted me dit que c'était ses feuilles de paie du temps où
il travaillait pour les Richardson.
- Des radins de première, j'te le dis Romain ! Ils tirent sur tout, sur les camions comme sur le papier. Tous ceux qui ont travaillé chez eux ont ces mêmes feuilles de paie sur papier gris recyclé. J'ai toujours connu ce sale papier chez eux. Dieu seul sait combien de ramettes ils ont en stock. L'encre bave, c'est à peine lisible. Y a des lois pour ça, pour fournir des documents administratifs lisibles, mais les Richardson ont toujours été au-dessus des lois!
Il était en rogne contre ses employeurs mais je savais qu'il ne leur avait jamais rien demandé. Ted ne demandait rien à personne. Il était plutôt de genre à rester silencieux, à distance et puis se tirer quand la coupe était pleine. Ted ne demandait jamais rien à personne et là, il avait fallu qu'il se décide à avoir besoin de quelqu'un pour que ça tombe sur moi ! On a parfois la nette impression que les autres vous emportent dans leur destin sans que vous ayez eu le temps de dire quoique ce soit. On ne maîtrise jamais rien dans la vie.
- Des radins de première, j'te le dis Romain ! Ils tirent sur tout, sur les camions comme sur le papier. Tous ceux qui ont travaillé chez eux ont ces mêmes feuilles de paie sur papier gris recyclé. J'ai toujours connu ce sale papier chez eux. Dieu seul sait combien de ramettes ils ont en stock. L'encre bave, c'est à peine lisible. Y a des lois pour ça, pour fournir des documents administratifs lisibles, mais les Richardson ont toujours été au-dessus des lois!
Il était en rogne contre ses employeurs mais je savais qu'il ne leur avait jamais rien demandé. Ted ne demandait rien à personne. Il était plutôt de genre à rester silencieux, à distance et puis se tirer quand la coupe était pleine. Ted ne demandait jamais rien à personne et là, il avait fallu qu'il se décide à avoir besoin de quelqu'un pour que ça tombe sur moi ! On a parfois la nette impression que les autres vous emportent dans leur destin sans que vous ayez eu le temps de dire quoique ce soit. On ne maîtrise jamais rien dans la vie.
J'ai compté
toutes les heures de cette horrible nuit d'avant ma rencontre avec Jodie Chouinard. Je peux dire que cette
Jodie, je l'ai fait sortir de terre des
dizaines de fois avant que le ciel blanchisse à l'ouest derrière
les granges de Sam Baker. Elle est revenue au jour avec des cheveux
longs et pas de cheveux du tout, avec un pull rouge, avec une petite
robe vert d'eau, un corps frais ou momifiée, de face ou de dos ; j'ai tout
imaginé. A quatre heures, je me suis levé. Je ne suis pas passé
par la cuisine ; estomac noué. Je n'aurais pas pu avaler un
verre d'eau. J'ai pris une douche et je me suis rasé de près. J'ai
mis du parfum, j'ai arrangé mes ongles tout cassés. J'ai finalement
passé un bon bout de temps dans la salle de bain. J'avais
l'impression qu'il fallait que je sois plus soigné et plus propre
que d'habitude pour me présenter ce matin à Jodie Chouinard. Je me préparais pour une cérémonie très particulière, une cérémonie avec pelleteuse. Je
me disais en me rasant :
-Où je suis ? Mais où je suis, bordel ? Je rêve ! Je vais me réveiller, c'est pas possible autrement !
-Où je suis ? Mais où je suis, bordel ? Je rêve ! Je vais me réveiller, c'est pas possible autrement !
Et puis, j'ai aussi pensé ce matin là qu'il y avait plus pitoyable que moi. Il y avait cette pauvre femme sous quelques pelletés de terre. Il y avait Ted impuissant à faire quoique ce soit, là où il gisait maintenant. Alors connaissant Ted, j'ai alors pensé que s'il m'avait demandé de faire ce truc de fou, c'est qu'il devait être arrivé au bout du bout du désespoir. Pauvre Ted ! J'ai calmé ma colère avec cette idée. Moi, j'étais vivant. Je pouvais encore me débattre dans ce merdier, pas eux. Cette idée m'a beaucoup aidé ; la sensation d'être vivant en puissance. Je me suis habillé, j’ai mis mes chaussures et mon manteau et puis j’ai attendu le lever du jour, plus immobile qu'une statue de pierre dans mon fauteuil.
J'en
menais pas large à l'idée d'avoir à saluer les collègues ce
matin-là. Quand votre programme de la journée débute par un mort à
déterrer, mieux vaut faire bonne figure en arrivant devant eux,
histoire de ne pas les entendre dire ensuite aux enquêteurs :
-Romain ? Il n’avait vraiment pas l'air d'être dans son assiette ce matin.
-Romain ? Il n’avait vraiment pas l'air d'être dans son assiette ce matin.
Heureusement,
le vent est monté dans la nuit ; un putain de blizzard que j'ai
béni pour la première fois de ma vie parce
que je savais qu'on planquerait tous nos têtes emmitouflé sous la
capuche de nos vestes de chantier et qu'on ne laisserait pas dépasser
grand ‘chose au-dessus de nos cols relevés. Après,
quand le corps de Jodie serait mis à jour, on pourrait tous avoir
des gueules défaites ; je pourrais alors montrer la mienne; elle serait raccord avec celles des
autres, point barre. J'ai pensé que Ted s'était sûrement arrangé
avec les dieux là-haut pour nous envoyer ce sale temps afin que je
ne sois pas trop en galère avec sa maudite mission spéciale, mais
quand je me suis mis aux commandes de la pelleteuse, un autre
blizzard s'est mis à souffler dans ma tête. Un blizzard brûlant du
sang qui pulsait de ma poitrine à mon crane et me faisait trembler
comme une feuille. Dehors, la neige fondue cinglait contre les vitres
de la cabine. Ca soufflait dur sur le chantier ; les mecs gueulaient pour se
faire entendre. Dans cette purée de pois, en temps normal j'aurais eu peur
d'en accrocher un avec le bras de la pelleteuse, mais ce matin là j'y pensais pas, j'étais tout à cette femme que j'allais rencontrer
d'un instant à l’autre.
- Où je
suis ?
J'ai pelleté
au début dans la zone à décaisser qu’on avait balisée et puis
ça c'est éboulé à gauche, côté transfo. J'ai pas eu à trop me
poser de question ; il a fallu consolider les bords du trou de
ce côté-ci en l’élargissant et dès le troisième coup de godet,
j'ai aperçu une tache de couleur bleue, comme un tissu dans la terre
blonde. J'ai pas pris le risque de toucher Jodie avec le
godet de la pelleteuse. J'ai continué à creuser plus loin comme si
j'avais rien remarqué. C'est Gareth qui en bas, a donné l'alerte.
- Arrête de
creuser Romain ! Il y a un truc dans le trou !
Le ‘truc, Gareth l'a dégagé avec Tom . C’était comme un
gros paquet oblong en bâche plastique bleu ficelé serré. En haut,
dans ma cabine j’ai pensé à une chrysalide. La chrysalide de
Jodie pour renaitre dans le royaume des morts, ou des vivants comme
dirait plutôt notre bon pasteur. Ca m’a fait en choc ! Si
j’étais dans un cauchemar à ce moment là, j’ai eu l’impression
alors de me réveiller dans ce cauchemar. Passé l'effroi de la bache bleue, je me suis senti soudain soulagé. J’avais fait le job de Ted. J'avais réussi! Je pouvais montrer maintenant ma tête
en vrac à côté de celles de mes autres collègues. J’avais fait
le job, déclenché un truc irréversible dans l’histoire
d’Elisabeth-Town. Cette affaire ne me concernait plus maintenant. J'ai pas connu Jodie Chouinard, moi.
Aubevoye - 07/2016

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