Dec 12, 2015

Esquisse romanesque (voisinage)


 Venables  - 12/2015
P…. de journée de m….

La journée de travail avait été épuisante et pour couronner le tout, Romain s'était pris la tête avec G. en fin d’après-midi. Le ton était monté en réunion jusqu'au clash. G, avait hurlé d'un coup "Yaaaaaarrhh!", comme un animal qu'on saigne par surprise, et avait jeté tous ses documents en l'air dans la salle dans un grand mouvement de bras, très théâtral. Les papiers étaient retombés comme des feuilles mortes à l'automne sur les participants médusés. Ambiance fin de cursus universitaire quand on sort du dernier cours en jetant ses cahiers, mais en mode ultra- glacial.

Romain se senti complètement vidé en quittant la salle. Sa tête était lourde et comme étouffant sous une immense enveloppe molle qui aurait pris beaucoup d’extension dans la dispute avec G. , tellement la pression était montée, et qui se dégonflait et retombait maintenant lourdement sur ses pensées. Ça lui donnait des envies de bailler. Il ne traina pas, pris ses clés de voiture et sortit. Il s'arrêta prendre du pain à la boulangerie. A cette heure, on pouvait avoir la toute dernière fournée. Les baguettes étaient chaudes et encore molles. Ses pensées étaient toujours en prise avec l’apothéose de la fin de journée. P.... de journée de m…. ! Il croqua machinalement dans sa baguette croustillante. Un énorme bout s’en détacha. Il traversa la rue avec le presque-quart de baguette qui disparaissait entre ses dents petit à petit, au fur et à mesure de la mastication. Il mangeait comme une bête, sans les mains, et avait les yeux hagards. Il passa au feu devant une femme en voiture qui le dévisageait. Oui ! il avait l'air dérangé. Il s'en rendait compte, effectivement !

Quand Romain arriva dans sa rue, il y avait les pompiers devant le portail des voisins. Les gyrophares éclairaient les façades et donnaient un tour tragique à chaque fenêtre aux volets clos. La voisine avait dû encore chuter chez elle. La dernière fois qu'elle était tombée, son mari avait téléphoné pour avoir de l'aide. Romain s'était déplacé lui et sa vertèbre dans l’intervention: la voisine pesait plus de 130kg.  Ses voisins formaient un drôle de couple. Elle, souriante, affable, bonne vivante, toujours prête à faire la fête, un peu follette, dynamique, malgré son obésité. Lui, maigrichon, tatillon, agacé d'un rien, ordonné et méticuleux. Ils semblaient cultiver entre-eux les différences. Les couples pouvaient être des énigmes.

Puisque les pompiers étaient là, Romain se dit qu'il était urgent de rentrer chez lui et de ne plus ressortir ce soir. Sa vertèbre avait été remise en place et il avait fait pas mal de kiné pour ça. 'Fallait plus prendre de risque avec ça maintenant, et il ne se sentait pas l'âme d'un super héros ce soir. Il rentra sa voiture dans le sous-sol, monta à l'étage et posa ses clés sur la tablette de l'entrée. Jeanne vint l'embrasser :

- La voisine est tombée. Son mari a appelé les pompiers.
 
- Oui, je les ai vus devant la cour ; je me suis douté.
 
-Virgile est là-bas.
 
- Virgile ? Qu'est-ce qu'il fait chez eux ?
 
- Ils ont d'abord appelé ici. Virgile est parti les aider. Je lui ai dit qu’il ne pourrait rien faire, mais il ne m’écoute pas. Que veux-tu qu'il fasse : elle pèse deux-fois son poids ! Il n'est pas encore rentré. Il va finir par rater son train. Tu ne veux-pas aller voir ce qui se passe et le ramener ? Je suis bloquée avec la petite.
 
- Ok, j'y vais.

Pour une soirée où il était conseillé de rester planqué aux abris, c'était raté ! Romain ressortit maussade.

- Pourquoi faut-il toujours qu'ils nous fassent ch... avec leurs histoires ? Pensa-t-il, oubliant sa bienveillance habituelle - Ils ont l'art de toujours nous impliquer dans leurs histoires. Faut qu'on colle à leur destin. Ils font vraiment ch...



Romain repensait à cet été et aux légumes jetées tous les jours dans le jardin, par-dessus la haie.


- Je vous ai donné des salades, Romain.
 
- Merci Ghislaine. ('marre de voir notre allée jonchée de salades, carottes, choux tous les soir ! C’est pas Rungis ici, bordel !)

En entrant dans la maison, Romain trouva sa voisine couchée dans l'escalier. Elle avait roulé depuis l'étage et s'était coincée dans le virage en angle droit au milieu de la volée de marches. On ne voyait que le haut de son corps en sortie de virage, une masse énorme, informe ! Comme ça, à la regarder, on avait l’impression que sa tête n’appartenait pas à ce qu’on apercevait du gros corps. On aurait pu croire que c'était grave mais il n'y avait rien de très méchant apparemment, sinon l’encastrement complet entre les murs. Elle n'avait rien de cassé, ne saignait pas, n’avait mal nulle part, pouvait bouger ses orteils. Elle était bien consciente ; Elle était même souriante :

- Bonsoir Romain … désolée de vous recevoir dans cette position. Hi ! Hi ! Il faut toujours que je me mette dans des coups tordus, Hi ! Hi ! Hi !

La situation de la voisine alarma Romain. - Oh, mon dieu ! Comment ne s'est-elle pas brisée la colonne dans la chute ? Comment vont-ils faire pour la sortir de là sans risques ?

Virgile était, lui, bloqué en haut de l'escalier.

- Papa, je suis-là !

Le pauvre gosse était du mauvais côté de la voisine pour pouvoir espérer prendre son train à l'heure; il n'osait pas passer par-dessus. « Comment a-t-il fait pour se retrouver de ce côté ? » se demanda Romain. Il avait dû tenter quelque chose par en haut alors que la voisine n’était pas encore complètement encastrée. Les trois pompiers volontairs étaient, eux, en bas des marches. Ils étaient très jeunes et pas plus épais que Virgile. Ils n'avaient rien pu faire non plus, sinon demander du renfort à la caserne. Ils étaient silencieux. On attendait la deuxième escouade.

- Je vais rater mon train, Papa !
 
- Monte sur moi Virgile ! Ne rate pas ton train ! Monte sur moi pour descendre !
 
- Non m'dame ! J'peux pas !

Le chat descendit les marches devant Virgile, agile et la queue en l’air. Il escalada sa maitresse en trois petits bonds, comme si elle avait toujours été là et fila dans la cuisine après avoir regardé les pompiers de travers.

- Mais si, tu peux ! Dites-lui Romain, qu'il peut me monter dessus, le pauvre chéri ! Hi ! Hi ! Quelle histoire ! Monte-moi dessus Virgile !

Les pompiers demandèrent à Virgile de ne pas bouger. Hors de question de ‘monter’ sur la victime. On risquait d’aggraver une éventuelle blessure.

- Restez où vous êtes pour le moment! Les renforts viennent avec la grande échelle. Ça peut prendre du temps de dégager la victime, mais on vous sortira par l’étage.

La voisine s’effraya à l’idée que l’on sortirait Virgile par la grande échelle.

- Pauvre petit ! Tu vas faire des acrobaties à cause de moi ! Je suis vraiment désolée !

- C’est rien madame, j’ai pas le vertige. (En fait, si, il l'avait et Romain le savait bien, mais Virgile était un gentil garçon. Romain le savait aussi)


- Ça va aller ! Ça va aller !

Romain n'avait trouvé que ça à dire. Ces mots pouvaient s'adresser indifféremment à la voisine ou à Virgile. C'était très con comme paroles, il s'en rendait compte, mais il ne savait pas quoi dire. Il fallait qu’il se pose cinq minutes pour analyser la situation. Il lui fallait juste cinq minutes de calme.

- Je disais à Loulou qu'il est urgent que nous transformions l'atelier d’en bas en chambre à coucher. Je serai au rez-de-chaussée, parce que là, je vais finir par me casser le cou pour de bon ! Il est où, Loulou ?

Romain trouva Loulou beaucoup plus loin, dans le salon, assis dans le canapé, les épaules basses. Lui aussi attendait. Tout le monde attendait dans la maison. Quand Loulou vit Romain, il leva ses bras de grand singe maigre, pour s'exclamer, ou protester, ou peut-être même pour louer la venue de Romain, on ne sait pas parce qu’il les laissa aussitôt retomber et ça a fait deux flop flop sur le cuir du canapé. Il était complètement découragé, ouvrant la bouche sans qu’un son n'en sorte. Romain essaya de lui parler mais manquait toujours autant d’à-propos :

- Ça va aller ! Ça va aller ! (P…., faut que je trouve autre chose à dire !)

Le voisin s'élança dans une nouvelle tentative de communication mais elle fut aussi infructueuse que la première. Il ne sortit qu’un petit ‘couic’ désespéré de sa bouche. Ses yeux roulaient derrière les verres grossissants de ses lunettes comme des yeux de poissons rouges. C'était beaucoup trop d'émotions pour lui d'un seul coup, et la perspective de perdre son atelier pour en faire une chambre pour sa femme venait peut-être d’ajouter un surcroit d’émotions à l'émotion.

Romain ressortit pour donner à Jeanne des nouvelles de Virgile. Il vit que les renforts avec la grande échelle étaient arrivés et venaient de s’engager dans la rue étroite, mais le camion était bloqué par des voitures mal stationnées. La moitié arrière était encore sur le boulevard. Des pompiers étaient descendus pour arrêter la circulation afin que le camion puisse reculer et reprendre un virage moins serré pour s’engager dans la rue. Un véhicule du SAMU suivait derrière, bloqué aussi.

- Et elle est va nous coincer tout le quartier ! Pensa Romain.

La situation était vraiment merdique et s'aggravait comme si des dieux s'amusaient à chamboule-tout dans ce quartier de la ville. Si Romain s'était toujours désolé jusqu'alors des capacités de sa voisine à les impliquer contre leur gré dans leurs histoires, l'accident d'aujourd'hui l'avait ému. La pagaille générale se propageait peu à peu dans tout le quartier et semait le trouble jusque dans la tête de Romain. Ce n'était bien sûr pas de sa faute à la pauvre femme, mais Romain ne pouvait s'empêcher de lui attribuer le mérite de la paralysie progressive de ce coin de la ville, ce soir. Une pointe d’admiration naissait dans ses pensées.
 
Aubevoye 12/2015

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