Venables - 12/2015
P…. de journée de m….
La
journée de travail avait été épuisante et pour couronner le tout,
Romain s'était pris la tête avec G. en fin d’après-midi. Le
ton était monté en réunion jusqu'au clash. G, avait hurlé
d'un coup "Yaaaaaarrhh!", comme un animal qu'on saigne par surprise, et avait jeté
tous ses documents en l'air dans la salle dans un grand mouvement de
bras, très théâtral. Les papiers étaient retombés comme des
feuilles mortes à l'automne sur les participants médusés. Ambiance
fin de cursus universitaire quand on sort du dernier cours en jetant
ses cahiers, mais en mode ultra- glacial.
Romain
se senti complètement vidé en quittant la salle. Sa tête était
lourde et comme étouffant sous une immense enveloppe molle qui
aurait pris beaucoup d’extension dans la dispute avec G. ,
tellement la pression était montée, et qui se dégonflait et
retombait maintenant lourdement sur ses pensées. Ça lui donnait des
envies de bailler. Il ne traina pas, pris ses clés de voiture et
sortit. Il s'arrêta prendre du pain à la boulangerie. A cette
heure, on pouvait avoir la toute dernière fournée. Les baguettes
étaient chaudes et encore molles. Ses pensées étaient toujours en
prise avec l’apothéose de la fin de journée. P.... de journée de
m…. ! Il croqua machinalement dans sa baguette croustillante.
Un énorme bout s’en détacha. Il traversa la rue avec le
presque-quart de baguette qui disparaissait entre ses dents petit à
petit, au fur et à mesure de la mastication. Il mangeait comme une
bête, sans les mains, et avait les yeux hagards. Il passa au feu
devant une femme en voiture qui le dévisageait. Oui ! il avait
l'air dérangé. Il s'en rendait compte, effectivement !
Quand
Romain arriva dans sa rue, il y avait les pompiers devant le portail
des voisins. Les gyrophares éclairaient les façades et donnaient un
tour tragique à chaque fenêtre aux volets clos. La voisine avait dû
encore chuter chez elle. La dernière fois qu'elle était tombée,
son mari avait téléphoné pour avoir de l'aide. Romain s'était
déplacé lui et sa vertèbre dans l’intervention: la voisine pesait plus de 130kg. Ses voisins formaient un drôle
de couple. Elle, souriante, affable, bonne vivante, toujours prête à
faire la fête, un peu follette, dynamique, malgré son obésité.
Lui, maigrichon, tatillon, agacé d'un rien, ordonné et méticuleux.
Ils semblaient cultiver entre-eux les différences. Les couples
pouvaient être des énigmes.
Puisque
les pompiers étaient là, Romain se dit qu'il était urgent de
rentrer chez lui et de ne plus ressortir ce soir. Sa vertèbre avait
été remise en place et il avait fait pas mal de kiné pour ça.
'Fallait plus prendre de risque avec ça maintenant, et il ne se
sentait pas l'âme d'un super héros ce soir. Il rentra sa voiture
dans le sous-sol, monta à l'étage et posa ses clés sur la tablette
de l'entrée. Jeanne vint l'embrasser :
- La
voisine est tombée. Son mari a appelé les pompiers.
- Oui,
je les ai vus devant la cour ; je me suis douté.
-Virgile
est là-bas.
- Virgile ?
Qu'est-ce qu'il fait chez eux ?
- Ils
ont d'abord appelé ici. Virgile est parti les aider. Je lui ai dit
qu’il ne pourrait rien faire, mais il ne m’écoute pas. Que
veux-tu qu'il fasse : elle pèse deux-fois son poids ! Il
n'est pas encore rentré. Il va finir par rater son train. Tu ne
veux-pas aller voir ce qui se passe et le ramener ? Je suis
bloquée avec la petite.
- … Ok,
j'y vais.
Pour
une soirée où il était conseillé de rester planqué aux abris,
c'était raté ! Romain ressortit maussade.
- Pourquoi
faut-il toujours qu'ils nous fassent ch... avec leurs histoires ?
Pensa-t-il, oubliant sa bienveillance habituelle - Ils ont l'art de
toujours nous impliquer dans leurs histoires. Faut qu'on colle à
leur destin. Ils font vraiment ch...
Romain
repensait à cet été et aux légumes jetées tous les jours dans
le jardin, par-dessus la haie.
- Je
vous ai donné des salades, Romain.
- Merci
Ghislaine. ('marre de voir notre allée jonchée de salades,
carottes, choux tous les soir ! C’est pas Rungis ici,
bordel !)
En
entrant dans la maison, Romain trouva sa voisine couchée dans
l'escalier. Elle avait roulé depuis l'étage et s'était coincée
dans le virage en angle droit au milieu de la volée de marches. On
ne voyait que le haut de son corps en sortie de virage, une masse
énorme, informe ! Comme ça, à la regarder, on avait
l’impression que sa tête n’appartenait pas à ce qu’on
apercevait du gros corps. On aurait pu croire que c'était grave mais il n'y avait rien de très méchant
apparemment, sinon l’encastrement complet entre les murs. Elle
n'avait rien de cassé, ne saignait pas, n’avait mal nulle part,
pouvait bouger ses orteils. Elle était bien consciente ; Elle
était même souriante :
- Bonsoir
Romain … désolée de vous recevoir dans cette position. Hi !
Hi ! Il faut toujours que je me mette dans des coups tordus,
Hi ! Hi ! Hi !
La
situation de la voisine alarma Romain. - Oh, mon dieu ! Comment
ne s'est-elle pas brisée la colonne dans la chute ? Comment
vont-ils faire pour la sortir de là sans risques ?
Virgile
était, lui, bloqué en haut de l'escalier.
- Papa,
je suis-là !
Le
pauvre gosse était du mauvais côté de la voisine pour pouvoir
espérer prendre son train à l'heure; il n'osait pas passer
par-dessus. « Comment a-t-il fait pour se retrouver de ce
côté ? » se demanda Romain. Il avait dû tenter quelque
chose par en haut alors que la voisine n’était pas encore
complètement encastrée. Les trois pompiers volontairs étaient,
eux, en bas des marches. Ils étaient très jeunes et pas plus épais
que Virgile. Ils n'avaient rien pu faire non plus, sinon demander du renfort à
la caserne. Ils étaient silencieux. On attendait la deuxième
escouade.
- Je
vais rater mon train, Papa !
- Monte
sur moi Virgile ! Ne rate pas ton train ! Monte sur moi
pour descendre !
- Non
m'dame ! J'peux pas !
Le
chat descendit les marches devant Virgile, agile et la queue en
l’air. Il escalada sa maitresse en trois petits bonds, comme si
elle avait toujours été là et fila dans la cuisine après avoir
regardé les pompiers de travers.
- Mais
si, tu peux ! Dites-lui Romain, qu'il peut me monter dessus, le
pauvre chéri ! Hi ! Hi ! Quelle histoire !
Monte-moi dessus Virgile !
Les
pompiers demandèrent à Virgile de ne pas bouger. Hors de question
de ‘monter’ sur la victime. On risquait d’aggraver une
éventuelle blessure.
- Restez
où vous êtes pour le moment! Les renforts viennent avec la grande
échelle. Ça peut prendre du temps de dégager la victime, mais on
vous sortira par l’étage.
La
voisine s’effraya à l’idée que l’on sortirait Virgile par la
grande échelle.
- Pauvre
petit ! Tu vas faire des acrobaties à cause de moi ! Je
suis vraiment désolée !
- C’est
rien madame, j’ai pas le vertige. (En fait, si, il l'avait et
Romain le savait bien, mais Virgile était un gentil garçon. Romain
le savait aussi)
- Ça
va aller ! Ça va aller !
Romain n'avait trouvé que ça à
dire. Ces
mots pouvaient s'adresser indifféremment à la voisine ou à
Virgile. C'était très con comme paroles, il s'en rendait compte,
mais il ne savait pas quoi dire. Il fallait qu’il se pose cinq
minutes pour analyser la situation. Il lui fallait juste cinq minutes
de calme.
- Je
disais à Loulou qu'il est urgent que nous transformions l'atelier
d’en bas en chambre à coucher. Je serai au rez-de-chaussée,
parce que là, je vais finir par me casser le cou pour de bon !
Il est où, Loulou ?
Romain
trouva Loulou beaucoup plus loin, dans le salon, assis dans le canapé, les
épaules basses. Lui aussi attendait. Tout le monde attendait dans la
maison. Quand Loulou vit Romain, il leva ses bras de grand singe
maigre, pour s'exclamer, ou protester, ou peut-être même pour
louer la venue de Romain, on ne sait pas parce qu’il les laissa
aussitôt retomber et ça a fait deux flop flop sur le cuir du
canapé. Il était complètement découragé, ouvrant la bouche sans
qu’un son n'en sorte. Romain essaya de lui parler mais manquait
toujours autant d’à-propos :
- Ça
va aller ! Ça va aller ! (P…., faut que je trouve autre
chose à dire !)
Le
voisin s'élança dans une nouvelle tentative de communication
mais elle fut aussi infructueuse que la première. Il ne sortit qu’un
petit ‘couic’ désespéré de sa bouche. Ses yeux roulaient
derrière les verres grossissants de ses lunettes comme des yeux de
poissons rouges. C'était beaucoup trop d'émotions pour lui d'un
seul coup, et la perspective de perdre son atelier pour en faire une
chambre pour sa femme venait peut-être d’ajouter un surcroit
d’émotions à l'émotion.
Romain
ressortit pour donner à Jeanne des nouvelles de Virgile. Il vit que
les renforts avec la grande échelle étaient arrivés et venaient de
s’engager dans la rue étroite, mais le camion était bloqué par
des voitures mal stationnées. La moitié arrière était encore sur
le boulevard. Des pompiers étaient descendus pour arrêter la
circulation afin que le camion puisse reculer et reprendre un virage
moins serré pour s’engager dans la rue. Un véhicule du SAMU
suivait derrière, bloqué aussi.
- Et
elle est va nous coincer tout le quartier ! Pensa Romain.
La
situation était vraiment merdique et s'aggravait comme si des
dieux s'amusaient à chamboule-tout dans ce quartier de la ville. Si
Romain s'était toujours désolé jusqu'alors des capacités de sa
voisine à les impliquer contre leur gré dans leurs histoires,
l'accident d'aujourd'hui l'avait ému. La pagaille
générale se propageait peu à peu dans tout le quartier et semait
le trouble jusque dans la tête de Romain. Ce n'était bien sûr pas
de sa faute à la pauvre femme, mais Romain ne pouvait s'empêcher de
lui attribuer le mérite de la paralysie progressive de ce coin de la ville, ce soir. Une
pointe d’admiration naissait dans ses pensées.
Aubevoye 12/2015

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