06/2016
Romain traînait une immense sensation de fatigue dans les linéaires du
supermarché. L'angoisse qui comprimait sa tête et qu'il
tentait de raisonner depuis ce matin, avait reflué en fin d'après
dans le bas de son dos et pesait maintenant sur ses reins. Devant les
bouteilles de Coca-Cola, une vendeuse qui venait de réassortir le
rayon avait laissé un tabouret. Il eut envie de s'asseoir au pied du mur de bouteilles rouges et noires, d'y
asseoir sa fatigue, d'y asseoir les chaines pesantes de son anxiété.
Bizarrement, dans la situation où il se trouvait, c'est-à-dire
impuissant à changer quoique ce soit dans le cours des choses, le
supermarché offrait comme un havre de paix à son esprit bousculé.
« Garantie des prix les plus bas » ; « Ici, on
a gagné 2000 euros ». Tout et n'importe quoi plutôt que
l'angoisse de l'attente. Cette zone commerciale offrait une bulle
émotionnellement neutre qui était en-soi une forme de douceur pour son cœur en panique.
Il essaya de
se composer un repas pour le soir ; il sera seul au dîner.
Il jeta un coup d’œil sur son portable ; pas de message ;
pas de réseau, non plus. Il mit dans le caddy un paquet de Fettuccini fraîches pour 2/3 personnes et fila encore une fois au rayon des
nappes et serviettes en papier et des petits ustensiles de cuisine.
C'était le seul endroit du magasin où il y avait un peu de réseau;
deux barres, des fois trois quand on était au présentoirs des sacs
pour aspirateurs.
Il colla
presque sa joue contre les sacs Electrolux; toujours pas de message.
- Pourquoi
est-ce si long ? .
Pourquoi
est-ce si long ? Il consulta sa montre: deux heures qu'il
était entré au bloc opératoire; deux heures passées de dix minutes
maintenant, même. Pourquoi est-ce si long ?
« Intermarché
les prix les plus bas », et son moral qui descendait en flèche,
plus bas encore que les prix les plus bas. Il revint vers les
linéaires des produits alimentaires, prit un pot de sauce bolognaise
et un petit sachet de Parmigiano. Il se dirigea en direction des caisses en repassant
par les sacs d'aspirateur pour consulter pour la trois milliardième
fois son portable depuis qu'il était entré dans le supermarché.
Sur l'icone sms de l'écran d'accueil, un petit rond orange
avec un '1' blanc était affiché maintenant et semblait l'attendre. Son cœur s'emballa ; un
grand silence envahi sa tête. Ça aura fait finalement deux heures
trente au bloc, un peu plus que ce qu'avait dit le chirurgien, mais pas tant que ça, finalement. C'était presque rassurant. Il fit glisser à l'écran la page des sms. En haut de liste se trouvait le nouveau message. A droite du
surlignage blanc indiquant que le sms n'avait pas encore été ouvert, il lu Celio, « Fêtes des pères, ... ». La
stupéfaction le laissa littéralement KO. De rage, il ouvrir le message pour faire disparaitre le petit rond orange de l'écran
d'accueil.
« Fêtes
des pères, vacances … toutes les occasions sont bonnes pour
profiter des ventes privées Celio jusqu'au 21/06 en mag ou sur
celio.com. Stop sms au 3600 »
Une colère
froide montait en lui. Il la ravala ; pas le temps d'être en
colère aujourd'hui, mais il se promit de s'occuper de monsieur Celio
plus tard sur le 3600.
Il fila les
épaules plus basses que jamais aux caisses automatiques. Le
code-barres des Fettucini ne passait pas. La personne qui surveillait les caisses
vint l'aider. Elle badgea à la caisse, saisi le code et,
d'un doigt agile sur le clavier de l'écran tactile, redonna la main
à Romain. Elle lui dit avec un sourire:
-Voilà,
monsieur, c'est arrangé. Vous pouvez continuer.
Du fond de
sa tête où il s'était terré, Romain entendit sa bouche dire
'merci',
Il sortit du
magasin. Des gens sortaient en même temps que lui, d'autres
entraient, s'affairaient de leurs vies comme si chacun suivait des
rails, sûr de son avenir. Il consulta son portable une fois de plus; aucun nouveau rond
orange à l'écran. Comme il posait son cabat dans la coffre de sa voiture, il entendit la sonnerie dans sa pochette en bandoulière.
C'était Greg.
- Romain ! Il est sorti du bloc. Il est en salle de réveil. Je viens de voir le chirurgien
à l'instant. Tout s'est très bien passé, Fréro!
Aubevoye - 06/2016

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