Jan 29, 2016

Béance

La castration d'Ouranos - 11/2015 


Au début était la Béance, que les Grecs appelaient Chaos ; un abîme, une chute sans fin, une profondeur obscure

Puis il y eut les divinités primordiales: Gaïa, la Terre qui enfanta Ouranos, le ciel, et Pontos, la mer. Puis il y eu Eros, l'amour primordial, le moteur de la création dans le Monde

Puis il y eut les premiers dieux: les Titans, Cronos était le plus jeune, les Cyclopes et les Hekatonchires, les Cent-bras, que Gaïa portait tous en son sein, étouffée par Ouranos qui la couvrait sans relâche

Alors Cronos, dans le ventre de Gaïa, castra Ouranos

Et Ouranos, hurlant de douleur, lâcha prise sur Gaïa et alla se fixer pour toujours là-haut, devenant le ciel d'aujourd'hui. Il libérait Gaïa de son étreinte; il libérait l'espace et le temps dans le monde; il libérait les enfants que Gaïa portait en elle. 

Le Monde pouvait avoir enfin un avenir, un destin

Puis il y eut la guerre entre les dieux

Puis il y eut d'autres dieux, les dieux de l'Olympe ainsi que les hommes 

Et il y eut la stabilisation du Monde

Et le Monde né du Chaos se fixa dans une harmonie appelée Cosmos

Mais sous Gaïa, ce solide plancher des vaches, se trouve encore « Chaos souterrain, dans le Tartare brumeux, où rien n'est distinct, où il n'y a pas de direction, béance ouverte dans le fond de la terre. (…) Au début, on s'en souvient, il y eut Chaos. Ensuite Terre. Gaïa, la mère nourricière, est de fait le contraire du Chaos mais, en même temps, elle tient du Chaos ; non seulement parce que dans ses profondeurs, par le Tartare, par l'Erèbe, se trouve un élément chaotique, mais aussi parce qu'elle surgit juste après lui.» (1)

Et puis quelques milliers d'années passèrent ...

Une particule quantique, c'est-à-dire toute particule de matière ou d'énergie à l'échelle subatomique, est entièrement et complètement définie par sa fonction d'onde. La fonction d'onde, c'est une équation ayant le formalisme de l'équation d'une onde, Comme les rides à la surface d'un lac au repos où on aurait jeté une petite pierre. et décrivant le devenir de la particule dans l'espace et dans le temps. Mais ce n'est pas directement la propagation de la particule que décrit la fonction d'onde.

La fonction d'onde d'une particule n'est pas une onde au sens de la propagation d'une perturbation, d'une information, d'une déformation, d'une particule, comme le son dans l'air, les vagues concentriques à la surface de l'eau qui rayonnent autour de la petite pierre, comme le rayon lumineux qui file dans le vide intersidéral. La fonction d'onde n'est rien de tout ça ; elle n'est rien de physique; la fonction d'onde est une sorte de grille de lecture de la probabilité de présence de la particule dans l'espace et dans le temps. C'est une clé, un cheat code spatio-temporel donnant en tout point de l'espace et à tout moment, les chances d'y trouver la particule. Cette clé, dans sa forme la plus simple, s'écrit comme l'équation d'une onde classique pour un instant (t) et une position (r) dans l'espace :

ψ(r,t) = A.cos(ωt-kr)

Ou encore, en notation exponentielle

ψ(r,t) = A.ei(ωt-kr)

Avec (A) l'amplitude maximale de l'onde  ; (ω) sa pulsation, homogène à la périodicité de l'onde dans le temps et (k) le nombre d'onde dans l'espace, homogène à sa périodicité spatiale de l'onde, c'est-à-dire la longueur de ses enjambées dans l'espace (par exemple la distance entre deux maximum à un instant t).

Quelles sont les chances dP de trouver la particule à l'instant (t) dans un volume dV de l'espace ? Pour le savoir, il suffit de calculer le module au carré (une probabilité est toujours positive) de la fonction d'onde ψ(r,t), notre clé de pistage de la particule, pour l'instant (t) à la position (r).

dP = |ψ(r,t)|2.dV

La matière est une présence qui donne des assurances régulièrement fluctuantes. Elle ne donne que des rendez-vous probables et vous dit que vous aurez plus de chance de la trouver ici que là, encore qu'ici, il sera plus au moins probable de la trouver selon l'heure à laquelle vous arrivez, mais que les grandes et les faibles chances de la trouver reviendront périodiquement dans le temps et dans l'espace. La matière est une amante régulièrement enthousiasmante et régulièrement exaspérante. Mais ce que l'on sait de façon certaine, c'est que la particule est présente quelque part dans l'univers, c'est-à-dire que sa probabilité de présence y est dans ce cas, nécessairement égale à 1 :

dP = univers |ψ(r,t)|2.dV = 1

S'il n'est pas difficile de croire à la présence effective d'une bordure de trottoir dans la rue commerçante de Cherbourg (qui oserait sans crainte y lancer un grand coup de pied?), il est en revanche plus dur à admettre que ce bloc de béton si dur est constituée de milliards de milliard de grains de matière probablement là, et probablement pas là.

Aux tréfonds des granits les plus solides de la grande de Colignon, la matière seulement probable, régulièrement fuyante, régulièrement présente, comme l'intuition de la Béance souterraine des Grecs ?


(1) Jean-Pierre Vernant. L'univers, les dieux, les hommes - Récits grecs des origines – Points Essais

Aubevoye 01/2016

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