Chandelier - 1963
Elle
portait une robe de chambre de percale qu’elle revêtait à la
maison chaque fois que l’un de nous était malade (parce
qu’elle s’y sentait plus à l’aise, disait-elle, attribuant
toujours à ce qu’elle faisait des mobiles égoïstes), et qui
était pour nous soigner, pour nous veiller, sa blouse de servante
et de garde, son habit de religieuse. Mais tandis que les soins de
celles-là, la bonté qu’elles ont, le mérite qu’on leur trouve
et la reconnaissance qu’on leur doit augmentent encore l’impression
qu’on a d’être, pour elles, un autre, de se sentir seul, gardant
pour soi la charge de ses pensées, de son propre désir de vivre, je
savais, quand j’étais avec ma grand’mère, si grand chagrin
qu’il y eût en moi, qu’il serait reçu dans une pitié plus
vaste encore ; que tout ce qui était mien, mes soucis, mon vouloir,
serait, en ma grand’mère, étayé sur un désir de conservation et
d’accroissement de ma propre vie autrement fort que celui que
j’avais de moi-même ; et mes pensées se prolongeaient en elle
sans subir de déviation parce qu’elles passaient de mon esprit
dans le sien sans changer de milieu, de personne. Et – comme
quelqu’un qui veut nouer sa cravate devant une glace sans
comprendre que le bout qu’il voit n’est pas placé par rapport à
lui du côté où il dirige sa main, ou comme un chien qui poursuit à
terre l’ombre dansante d’un insecte – trompé par l’apparence
du corps comme on l’est dans ce monde où nous ne percevons pas
directement les âmes, je me jetai dans les bras de ma grand’mère
et je suspendis mes lèvres à sa figure comme si j’accédais ainsi
à ce cœur immense qu’elle m’ouvrait. Quand j’avais ainsi ma
bouche collée à ses joues, à son front, j’y puisais quelque
chose de si bienfaisant, de si nourricier, que je gardais
l’immobilité, le sérieux, la tranquille avidité d’un enfant
qui tette. Je regardais ensuite sans me lasser son grand visage
découpé comme un beau nuage ardent et calme, derrière lequel on
sentait rayonner la tendresse. Et tout ce qui recevait encore, si
faiblement que ce fût, un peu de ses sensations, tout ce qui pouvait
ainsi être dit encore à elle, en était aussitôt si spiritualisé,
si sanctifié que de mes paumes je lissais ses beaux cheveux à peine
gris avec autant de respect, de précaution et de douceur que si j’y
avais caressé sa bonté. Elle trouvait un tel plaisir dans toute
peine qui m’en épargnait une, et, dans un moment d’immobilité
et de calme pour mes membres fatigués quelque chose de si délicieux,
que quand, ayant vu qu’elle voulait m’aider à me coucher et me
déchausser, je fis le geste de l’en empêcher et de commencer à
me déshabiller moi-même, elle arrêta d’un regard suppliant mes
mains qui touchaient aux premiers boutons de ma veste et de mes
bottines.
– Oh,
je t’en prie, me dit-elle. C’est une telle joie pour ta
grand’mère. Et surtout ne manque pas de frapper au mur si tu
as besoin de quelque chose cette nuit, mon lit est adossé au tien,
la cloison est très mince. D’ici un moment quand tu seras couché
fais-le, pour voir si nous nous comprenons bien.
Et,
en effet, ce soir-là, je frappai trois coups – que une semaine
plus tard quand je fus souffrant je renouvelai pendant quelques jours
tous les matins parce que ma grand’mère voulait me donner du lait
de bonne heure. Alors quand je croyais entendre qu’elle était
réveillée – pour qu’elle n’attendît pas et pût, tout de
suite après, se rendormir – je risquais trois petits coups,
timidement, faiblement, distinctement malgré tout, car si je
craignais d’interrompre son sommeil dans le cas où je me serais
trompé et où elle eût dormi, je n’aurais pas voulu non plus
qu’elle continuât d’épier un appel qu’elle n’aurait
pas distingué d’abord et que je n’oserais pas renouveler.
Et à peine j’avais frappé mes coups que j’en entendais
trois autres, d’une intonation différente de ceux-là,
empreints d’une calme autorité, répétés à deux reprises
pour plus de clarté et qui disaient : « Ne t’agite pas, j’ai
entendu, dans quelques instants je serai là » ; et bientôt
après ma grand’mère arrivait. Je lui disais que j’avais eu peur
qu’elle ne m’entendît pas ou crût que c’était un voisin qui
avait frappé ; elle riait :
– Confondre
les coups de mon pauvre chou avec d’autres, mais entre mille
sa grand’mère les reconnaîtrait ! Crois-tu donc qu’il y en
ait d’autres au monde qui soient aussi bêtas, aussi fébriles,
aussi partagés entre la crainte de me réveiller et de ne pas
être compris. Mais quand même elle se contenterait d’un
grattement on reconnaîtrait tout de suite sa petite souris,
surtout quand elle est aussi unique et à plaindre que la mienne. Je
l’entendais déjà depuis un moment qui hésitait, qui se remuait
dans le lit, qui faisait tous ses manèges.
Elle entr’ouvrait les persiennes ; à l’annexe en saillie de l’hôtel, le soleil était déjà installé sur les toits comme un couvreur matinal qui commence tôt son ouvrage et l’accomplit en silence pour ne pas réveiller la ville qui dort encore et de laquelle l’immobilité le fait paraître plus agile. Elle me disait l’heure, le temps qu’il ferait, que ce n’était pas la peine que j’allasse jusqu’à la fenêtre, qu’il y avait de la brume sur la mer, si la boulangerie était déjà ouverte, quelle était cette voiture qu’on entendait : tout cet insignifiant lever de rideau, ce négligeable introït du jour auquel personne n’assiste, petit morceau de vie qui n’était qu’à nous deux, que j’évoquerais volontiers dans la journée devant Françoise ou des étrangers en parlant du brouillard à couper au couteau qu’il y avait eu le matin à six heures, avec l’ostentation non d’un savoir acquis, mais d’une marque d’affection reçue par moi seul ; doux instant matinal qui s’ouvrait comme une symphonie par le dialogue rythmé de mes trois coups auquel la cloison pénétrée de tendresse et de joie, devenue harmonieuse, immatérielle, chantant comme les anges, répondait par trois autres coups, ardemment attendus, deux fois répétés, et où elle savait transporter l’âme de ma grand’mère tout entière et la promesse de sa venue, avec une allégresse d’annonciation et une fidélité musicale.
Elle entr’ouvrait les persiennes ; à l’annexe en saillie de l’hôtel, le soleil était déjà installé sur les toits comme un couvreur matinal qui commence tôt son ouvrage et l’accomplit en silence pour ne pas réveiller la ville qui dort encore et de laquelle l’immobilité le fait paraître plus agile. Elle me disait l’heure, le temps qu’il ferait, que ce n’était pas la peine que j’allasse jusqu’à la fenêtre, qu’il y avait de la brume sur la mer, si la boulangerie était déjà ouverte, quelle était cette voiture qu’on entendait : tout cet insignifiant lever de rideau, ce négligeable introït du jour auquel personne n’assiste, petit morceau de vie qui n’était qu’à nous deux, que j’évoquerais volontiers dans la journée devant Françoise ou des étrangers en parlant du brouillard à couper au couteau qu’il y avait eu le matin à six heures, avec l’ostentation non d’un savoir acquis, mais d’une marque d’affection reçue par moi seul ; doux instant matinal qui s’ouvrait comme une symphonie par le dialogue rythmé de mes trois coups auquel la cloison pénétrée de tendresse et de joie, devenue harmonieuse, immatérielle, chantant comme les anges, répondait par trois autres coups, ardemment attendus, deux fois répétés, et où elle savait transporter l’âme de ma grand’mère tout entière et la promesse de sa venue, avec une allégresse d’annonciation et une fidélité musicale.
A
la recherche du temps perdu - A l'ombre des jeunes filles en fleurs -
M. Proust

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