Encre et pastels secs - 11/2015
Moi
qui avais admiré Saint-Loup quand il avait appelé tout
naturellement le petit chemin de fer d’intérêt local le
tortillard, à cause des innombrables détours qu’il faisait,
j’étais intimidé par la facilité avec laquelle Albertine disait
le « tram », le «tacot ». Je sentais sa maîtrise dans un mode de
désignations où j’avais peur qu’elle ne constatât et ne
méprisât mon infériorité. Encore la richesse de synonymes que
possédait la petite bande pour désigner ce chemin de fer ne
m’était-elle pas encore révélée. En parlant, Albertine gardait
la tête immobile, les narines serrées, ne faisait remuer que le
bout des lèvres. Il en résultait ainsi un son traînard et nasal
dans la composition duquel entraient peut-être des hérédités
provinciales, une affectation juvénile de flegme britannique, les
leçons d’une institutrice étrangère et une hypertrophie
congestive de la muqueuse du nez. Cette émission, qui cédait bien
vite du reste quand elle connaissait plus les gens et redevenait
naturellement enfantine, aurait pu passer pour désagréable. Mais
elle était particulière et m’enchantait. Chaque fois que j’étais
quelques jours sans la rencontrer, je m’exaltais en me répétant :
« On ne vous voit jamais au golf », avec le ton nasal sur lequel
elle l’avait dit, toute droite, sans bouger la tête. Et je pensais
alors qu’il n’existait pas de personne plus désirable.
Nous
formions ce matin-là un de ces couples qui piquent çà et là la
digue de leur conjonction, de leur arrêt, juste le temps d’échanger
quelques paroles avant de se désunir pour reprendre séparément
chacun sa promenade divergente. Je profitai de cette immobilité pour
regarder et savoir définitivement où était situé le grain de
beauté. Or, comme une phrase de Vinteuil qui m’avait enchanté
dans la Sonate et que ma mémoire faisait errer de l’andante au
finale jusqu’au jour où, ayant la partition en main, je pus la
trouver et l’immobiliser dans mon souvenir à sa place, dans le
scherzo, de même le grain de beauté que je m’étais rappelé
tantôt sur la joue, tantôt sur le menton, s’arrêta à jamais sur
la lèvre supérieure au-dessous du nez. C’est ainsi encore que
nous rencontrons avec étonnement des vers que nous savons par cœur,
dans une pièce où nous ne soupçonnions pas qu’ils se
trouvassent.
A l'ombre des jeunes filles en fleurs -
M. Proust
Une des inspirations possibles de Proust pour la sonate de Vinteuil:
Gabriel Fauré, ballade for piano et orchestre op. 19
https://www.youtube.com/watch?v=5gN0DazZFGo

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