Jan 20, 2016

Relire


Graffiblog - 01/2016

Il était là devant lui, sur l’étagère. Il regardait Romain fixement depuis le début de la semaine. Mais il était à cette place depuis des mois dans la bibliothèque, seulement maintenant il lui faisait signe. Les objets comme les amants connaissent et utilisent les mêmes stratégies de séduction que nous, pour que nous les aimions, pour que nous les reprenions.

Romain rouvrit la Recherche du Temps perdu. Le gros pavé était hérissé de marques-page adhésifs de couleur. La relecture de la Recherche, il y a deux ans, avait été pour lui une redécouverte de l’œuvre, en profondeur. Les petits marques-page de plastique rouge, vert et jaune qui sortaient du livre en témoignaient. Le volume posé sur le bureau, ils formaient comme les marches inégalement réparties d’un escalier gravissant la tranche du livre. C’était là toute l’histoire de la relecture, matérialisée dans ses rythmes, ses découvertes, ses excitations au fil des pages.

Il semblait que la Recherche s’était un peu livrée à Romain lors de cette deuxième lecture. Il avait découvert alors dans cette œuvre si vaste et si riche, comme un fil conducteur, comme une basse continue qui le ramenait toujours à l’Ethique de Spinoza. Comme dans l’Ethique, la Recherche parcourait un monde immanent. Il avait semblé à Romain que l’Au-delà, la transcendance divine et plus généralement la métaphysique, n’avait pas le droit de cité dans l’œuvre de Proust. Les métaphores de la Recherche étaient toujours relatives au monde physique. Les histoires d’amour s’y déployait suivant des lois proches de celles de la botanique, la lutte des idées et des sentiments des personnages, leur vie psychologique, était comme mue par des pressions et des contre-pressions, révélée ou nimbée dans des jeux d’ombres et de lumière et des phénomènes de diffraction.

Romain disait, non sans une pointe de fierté, que lire la Recherche ou lire l’Ethique, c’était la même chose ! Si les trois cents pages de l’Ethique s’offraient dans une aridité toute minérale, les trois mille de la Recherche étaient une aventure dans la profusion et l’enchevêtrement floral d’une forêt tropicale, sous des canopées luxuriantes. Mais au bout du compte, ça semblait être le même voyage.

Romain rouvrit le livre et tomba au hasard sur le passage où le narrateur évoquait la mémoire volontaire et sa quasi-cécité quand elle se retournait vers les années passées de notre vie. Que se rappelle-t-on des premières heures, des premiers jours de notre existence ? Rien !Notre passé est comme un immense gouffre insondable, d’un noir profond, où seules jaillissent, éparses, quelques bribes de souvenirs, quelques éclairs que la mémoire volontaire a pauvrement fixés avec des noms de rue et des noms de personnes presque artificiellement cousus à des petits récits figés. Hors ces flashes, une profondeur abyssale opaque. A quelle profondeur dans le passé s’enfonçaient cette béance sous notre esprit? Jusqu’à notre naissance ? Jusqu’à la vie intra-utérine ? Jusqu’à des vies antérieures ? Si les vies antérieures ne pouvaient être prouvées, du moins leurs existences pouvaient être raisonnablement supposées puisque, dans la nuit de notre mémoire, qu’aucunes bornes, aucunes limites ne venaient entraver cette hypothèse.

Romain fut surpris de la teneur de ce passage. Il ne se souvenait pas avoir jamais lu ces spéculations métaphysiques.

Il poursuivi sa promenade dans l’œuvre. La chambre où il était, le bureau sur lequel il s’accoudait n’existaient plus maintenant. La Recherche l’avait enlacé et ravit à la réalité de ce début de matinée d’hiver. Il s’arrêta sur la page faisant le récit de la mort de Bergotte. Il connaissait bien ce passage avec le fameux petit pan de mur jaune dans la Vue de Delft de Vermeer, le petit pan qui avait échappé à Bergotte, lui qui croyait pourtant bien connaitre cette peinture. Romain lu le passage jusqu’au bout, c’est-à-dire plus loin que ce qu’on en rappelle habituellement, et fut encore une fois surprit que les pensées de l’auteur, s’élevant du récit factuel de la mort de Bergotte, filaient vers de nouvelles spéculations métaphysiques. Rien en ce monde n’avait obligé Vermeer à couvrir ce petit pan de mur jaune d’une précieuse matière. Rien si ce n’est, peut-être les règles d’un autre monde que notre monde terrestre. Un monde d’où nous venons à la naissance et où nous repartirons peut-être après la mort. Un monde qui a versé en nous le désir de beauté, d’équité, de bienveillance et dont nous rapportons au fond de nous les enseignements dans ce monde ci. Romain était à nouveau stupéfait ! Il découvrait un Proust plus platonicien que spinoziste.

Romain était avec la Recherche comme Bergotte avec la Vue de Delft. Il avait eu la faiblesse de croire qu’il avait percé la trame philosophique dominante et monolithique sur laquelle l’auteur avait tendu toute la narration, et voilà qu’il découvrait en butinant dans le texte, d’autres pollens, d’autres saveurs sous les mots, une trame avec des nuances, des singularités, des exceptions, des ouvertures, des petits pans de mur jaunes philosophiques blottis au détour d’un paragraphe.

Et c’est alors qu’il eut la certitude qu’il relirait un jour, pour la troisième fois, la Recherche du Temps perdu.

Val de Reuil 01/2016
Relire : Laure Murat
http://www.franceculture.fr/emission-hors-champs-relire-15-laure-murat-2015-12-28

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