Jan 23, 2016

Lumières

Claude Monet - La Seine à Limetz-Villez - 1894 - Tate Gallery London - 07/2014

L’odeur de sa maison, on ne la sent que quand on revient d’un séjour à l’extérieur. On a voyagé ; on a passé du temps dans une autre maison, dans des hôtels, chez les autres, et puis on revient chez soi, on tourne la clé dans la serrure, on ouvre et, paf ! On sent à pleines narines cette odeur du domicile qui, comme concentrée dans l’entrée, à côté du porte-manteau, nous attendait derrière la porte au devant des meubles endormis. On réalise alors que durant nos pérégrinations, on a inconsciemment troqué les repères olfactifs de son chez soi pour d’autres repères. On rentre de vacances avec le nez étalonné sur les odeurs et les parfums des lointains d’où nous revenons, et qui nous laissent encore pour un temps sur une position de surplomb, à distance, pour goûter en étranger les saveurs de la maison retrouvée. Mais ça ne dure pas, notre nez reprend vite ses aises dans ses pénates, et le temps d'ouvrir les volets et de relever le courrier, il ne sentira plus rien de particulier dans la maison; il sera à nouveau chez lui.

Mais ces parfums de vacances que nous avons rapportés et qui se sont si vite effacés pour ceux de la maison, nous les retrouvons à nouveau en défaisant les valises, quand nous plongeons machinalement le nez dans les pulls avant de les mettre dans le bac à linge sale, parce qu'à ce moment là nous aurons déjà changé de trottoir en quelque sorte, parce que ce seront les parfums de chez nous qui, maintenant, nous offrirons la position de surplomb, et comme à distance, sur les fragrances extérieures rapportées du voyage.

A la sortie de Port-Mort - Mercredi 20/01/2016

Il l’avait reconnue tout de suite cette lumière de Normandie, cette lumière si particulière qu’il ne remarquait maintenant que parce qu’il était parti depuis plusieurs jours de Vernon. Le voyage en voiture, la traversée du Channel et de la campagne anglaise jusqu'à Londres avaient ré-étalonné progressivement ses yeux sur d'autres lumières, comme un nez qui voyage se recale sur d'autres odeurs. Et là, dans la salle des Impressionistes de la Tate Gallery, il reconnu immédiatement ce coin de campagne et le fleuve à la seule lumière saisie par le peintre. Cet air opalescent comme de l’agate à la surface de l'eau, ces feuillages vert bouteille et ce petit soleil rose qu’il n'avait jamais vraiment remarqué quand il revenait par la route de Notre Dame de l'Isle, les longs soirs de Juin après l'atelier, lui apparaissaient ici dans toute leur consistance, familiers et amicaux. Il fut ému et joyeux comme un voyageur solitaire qui rencontre par hasard un compatriote dans des contrées lointaines. C’était comme si on avait détaché un gros morceau de campagne depuis les quais de Rolleboise jusqu'aux berges de Vernonnet, avec toute la colline de Giverny et les prés des environs de Limetz-Villez, et qu’on l’avait emporté jusqu'à Londres dans la toile de Monet. Monet avait en quelque sorte l’œil absolu, comme certain musicien l'oreille, et avait perçu cette lumière si particulière et toujours un peu nostalgique de ce coin de pays entre Vernon et Rolleboise. Mais il avait fallu la lumière de Londres pour que Romain, qui lui n'avait pas l’œil absolu, reconnaisse les familiers parfums lumineux des bords de Seine à Giverny.

Aubevoye - 01/2016


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