Claude Monet - La Seine à Limetz-Villez - 1894 - Tate Gallery London - 07/2014
L’odeur de sa maison, on ne la sent que quand on
revient d’un séjour à l’extérieur. On a voyagé ; on a
passé du temps dans une autre maison, dans des hôtels, chez les
autres, et puis on revient chez soi, on tourne la clé dans la
serrure, on ouvre et, paf ! On sent à pleines narines cette odeur du domicile qui, comme concentrée dans l’entrée, à côté
du porte-manteau, nous attendait derrière la porte au devant des meubles endormis. On réalise
alors que durant nos pérégrinations, on a inconsciemment troqué
les repères olfactifs de son chez soi pour d’autres repères. On
rentre de vacances avec le nez étalonné sur les odeurs et les
parfums des lointains d’où nous revenons, et qui nous laissent
encore pour un temps sur une position de surplomb, à
distance, pour goûter en étranger les saveurs de la maison retrouvée. Mais ça ne dure pas, notre nez reprend vite ses aises
dans ses pénates, et le temps d'ouvrir les volets et de relever le
courrier, il ne sentira plus rien de particulier dans la maison; il
sera à nouveau chez lui.
Mais ces
parfums de vacances que nous avons rapportés et qui se sont si vite effacés pour ceux de la maison, nous
les retrouvons à nouveau en défaisant les valises, quand nous plongeons
machinalement le nez dans les pulls avant de les mettre dans le bac à
linge sale, parce qu'à ce moment là nous aurons déjà changé
de trottoir en quelque sorte, parce que ce
seront les parfums de chez nous qui, maintenant, nous offrirons la
position de surplomb, et comme à distance, sur les fragrances
extérieures rapportées du voyage.
A la sortie de Port-Mort - Mercredi 20/01/2016
Il l’avait
reconnue tout de suite cette lumière de Normandie, cette lumière si
particulière qu’il ne remarquait maintenant que parce qu’il était parti
depuis plusieurs jours de Vernon. Le voyage en voiture, la traversée
du Channel et de la
campagne anglaise jusqu'à Londres avaient ré-étalonné
progressivement ses yeux sur d'autres lumières, comme un nez qui
voyage se recale sur d'autres odeurs. Et là, dans la salle des Impressionistes de la Tate
Gallery, il reconnu immédiatement ce coin de
campagne et le fleuve à la seule lumière saisie par le peintre. Cet air opalescent comme de l’agate à la surface de
l'eau, ces feuillages vert bouteille et ce petit soleil rose qu’il n'avait jamais vraiment remarqué quand il revenait par la route de Notre Dame de l'Isle, les longs soirs de Juin après l'atelier, lui apparaissaient ici dans toute leur consistance, familiers et amicaux. Il fut ému et
joyeux comme un voyageur solitaire qui rencontre par hasard un compatriote dans des contrées lointaines. C’était comme
si on avait détaché un gros morceau de campagne depuis les quais de
Rolleboise jusqu'aux
berges de Vernonnet, avec toute la colline de Giverny
et les prés des environs de Limetz-Villez,
et qu’on l’avait emporté jusqu'à Londres dans la toile de Monet. Monet avait en
quelque sorte l’œil absolu, comme certain musicien l'oreille, et
avait perçu cette lumière si particulière et toujours un peu nostalgique de ce coin de pays entre Vernon et Rolleboise. Mais il avait fallu la lumière de Londres pour que Romain, qui lui n'avait
pas l’œil absolu, reconnaisse les familiers parfums lumineux des bords de Seine à
Giverny.
Aubevoye - 01/2016


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