Jan 15, 2016

Ecrire chez soi

Tourville la rivière - 01/2016

Il peut arriver qu'on se sente plus chez soi devant son carnet et son stylo à la terrasse d'un café que dans son propre chez soi. Il y a un chez soi pour la vie de tous les jours et il y a un chez soi pour écrire. C'est peut-être le propre des écrivains professionnels de réunir en un même lieu ces deux chez soi, mais Romain qui n'était, lui, qu'un petit écrivailleur du dimanche, ne rassemblerait peut-être jamais lieux de vie et de lieux de création littéraire.

Le chez soi pour écrire, c'était pour Romain l'univers minimaliste du carnet Moleskine ouvert sur la table lisse d'une brasserie, un bon stylo (un Pilot B2P, noir pointe 0,7mm, ou un Ball Pentel ; tout récemment, un élégant petit stylo Muji), le demi de bière et le ticket de caisse ('Les Camélias' – 3,90€ - Service: Joachim – Merci à bientôt). C'était pas grand chose en soi, mais c'était tout ce qu'il fallait pour faire venir la bulle de silence de l'écriture dans le brouhaha de la brasserie ; la bulle de silence où les bruits de la salle venaient s'amortir contre ses idées. Parfois, les parois de cette bulle, comme un filtre à café, condensait l'arôme d'une bribe de conversation, intensifiait le timbre d'une fourchette contre une assiette, relevait la saveur de l'attitude d'un type accoudé contre le comptoir. Ces reliefs dans le fond sonore ambiant étaient nécessaires à la concentration tranquille de Romain.

A l'extérieur de la bulle en cette fin d'après-midi : un couple qui papotaient (vu les sacs, ils avaient fait les soldes), trois copines mortes de rire, un type seul qui étudiait Tiercé-magazine et les serveurs qui s'affairaient : mots brefs échangés dans des entrechoquements de soucoupes à café qu'on envoyait à la plonge, bonjour fanfaron (mais légèrement servile) à l'adresse d'un client bien connu qui venait d'entrer et s’avançait vers le comptoir, promesse à tenir avec la dame du fond qui demandait l'addition. Romain se sentait dans la brasserie en paix pour travailler, exactement comme il se sentait en paix pour écrire, en extérieur, adossé à son tilleul préféré, dans un petit coin de campagne où il allait souvent marcher et prendre l'air du temps.

Il finit sa Grimbergen et rangea le stylo et le carnet dans son sac. Il se demanda pourquoi le tilleul et la brasserie, lieux si différents en soi, étaient-ils également propices à l'écriture ? 

Romain n'avait pas de réponse à cette question.

Aubevoye - 01/2016

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