C'était vers la fin du printemps, au crépuscule du soir. Un très beau crépuscule que nous avons souvent: gentiane et or. On se préparait aux grands travaux d'été et, présentement, on farfouillait un tout petit peu dans les jardins potagers au lieu-dit Pré-Villars, dans la boucle de Saint-Maurice (...)
Il ne s'agissait pas, ni à cette heure ni en cette saison, de travaux rapides ou qui accaparent votre attention; c'étaient des rigoles d'arrosage qu'on faisait, ou bien on buttait; ce qui permet de lever souvent la tête. Surtout dans ces beaux soirs de velours.
C'est ainsi qu'on vit déboucher de la tranchée un cavalier qui venait de Saint-Maurice. Il montait un cheval vraiment très attirant dans lequel on sentait beaucoup de nerfs, de courbettes et de pétarades que le cavalier dominait fort bien, n'en laissant passer d'entre les jambes que juste que ce qu'il fallait pour une très jolie parade. Le cavalier était en redingote boutonnée jusqu'au cou, sanglé très étroit, sans brandebourgs mais un gibus tromblon d'une insolence rare. Les dimensions, les courbures, le poil, la façon dont il était posé de côté, quoique un peu sur le front, l'habileté qu'il fallait pour le porter en équilibre constant dans les voltes et passes à droite du cheval, faisait de ce chapeau comme un coup de pied au cul collectif et circulaire à tous ceux qui le regardaient.
Jean Giono - Un roi sans divertissement - Gallimard 1948

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