Jun 5, 2016

Intérieur nuit

Vernon 01 et 05/2016

Trois conversations s'entrechoquaient à la porte de ses oreilles distraites. A la table, Jeanne n'était plus là. 

Politique actuelle du gouvernement, mouvements sociaux, droit de l'Homme, droit à penser ce qu'on pense, les discussions s'animaient. Jeanne savait que les échanges partiraient bientôt en live, que personne ne voudra lâcher sur ce qu'il sait ou croit savoir, parce qu'on veut toujours avoir raison quand on est a jeun et que ça ne s'arrange pas généralement, quand on arrive un peu pété en fin de repas. Le ton allait rapidement monter; on se fâchera comme d'habitude, et tout le monde s'enfermera sur ses positions après le café, avant que chacun ne reparte à la maison. Au seuil de son regard évadé, un oeil perspicace aurait pu lire dans les yeux de Jeanne une profonde lassitude.

A côté d'elle, Jean-Patrick n'arrivait pas à se faire entendre du noyau dur des amis qui menaient les débats. Ça faisait déjà quatre fois qu'il avait attaqué un "Moi je pense que malgré tout, et je suis bien placé pour le savoir, ..." et personne n'écoutait Jean-Patrick. C'était pathétique et rigolo parce qu'il jetait l'éponge à chaque fois juste après le 'bien placé pour le savoir". Ça faisait un peu ... jouet détraqué. Cinquième round, Noyau-dur vainqueur de Jean-Patrick par KO. KO? Pas tout à fait, parce L'homme bien placé pour le savoir s'était relevé et, désespérément inaudible, s'était rabattu sur Jeanne pour faire entendre son opinion:

- Moi je pense que malgré tout, et je suis bien placé pour le savoir, quand la liberté d'expression est bafouée, ça justifie la violence! C'est quand même un droit fondamental de la République, non? On doit se battre pour ça! Tu ne crois pas Jeanne?

La question était cimentée de certitudes et n'appelait absolument aucun débat contradictoire. Parler à Jeanne, c'était juste le besoin irrépressible de moi-moi-c'est-très-important-ce-que-je-pense-et-il-faut-que-quelqu'un-l'entende-à-tout-prix! Il s'était satisfait de Jeanne, sans porter la moindre attention à elle, comme il se serait satisfait distraitement de Micheline, Jocelyne, Paul, Jacques, Robert, ou Diego de la Vega et Bernardo son valet, peu importait! Il n'y aurait vu aucune différence du moment qu'il y avait quelqu'un pour recevoir sa précieuse opinion. Quelqu'un, il lui fallait quelqu'un, quelqu'un comme en miroir pour qu'il se regarde parler. Rien de plus.

La bouche de Jeanne sourit (comment avait-elle réussi cette prouesse? se dit-elle) et répondit poliment un truc très généraliste et très vaseux, car il y avait longtemps que Jeanne s'était échappée de la table des amis. Jean-Patrick lui parlait mais elle était si loin. Jeanne venait de se poser sur cette nuit si particulière où elle était assise au milieu d'un immense carré de lumière que la lune découpait sur le sol sombre.

Aubevoye - 06/2016

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