Rust
(True Detective – saison 1)
- Là où
règne l'Eternité, où le temps n'existe pas, rien ne peut advenir,
rien ne peut évoluer, rien ne change jamais. C'est pour ça que la
Mort a crée le temps, pour que se développe les choses qu'elle va
tuer. Et chacun d'entre-nous renaît, mais continuellement dans la
même vie, celle qu'on vit depuis toujours. Combien de fois on a eut
cette conversation, messieurs ? … Qui sait ? On ne peut
pas se souvenir de nos vies antérieures ; on ne peut pas les
changer. Ce destin terrible et secret est celui de toute vie. On est
pris au piège ; c'est comme un cauchemar dans lequel on se
réveille sans cesse.
-Monsieur
Cohle …
-… (Rust
est dans ses pensées)
- Monsieur
Cohle ! Qu'est-ce qui s'est passé en 2002 ?
Epicure
(lettre à Hérodote)
- Rien ne
nait de rien, autrement tout pourrait naître de tout sans avoir
besoin d'aucune semence. (…) l'univers a toujours été le même
qu'il est maintenant et sera le même dans toute l'éternité (…)
L'univers est infini (…) les atomes se meuvent continuellement de
toute éternité, et les uns s'écartent loin des autres, les
autres, en revanche, entrent en vibration aussitôt qu'il leur
arrive d'être liés par l'entrelacement ou quand ils sont
enveloppés par des atomes propres à s'entrelacer. (…) Les mondes
de même sont en nombre infini, aussi bien ceux qui ressemblent au
nôtre que ceux qui en diffèrent. En effet, les atomes étant en
nombre infini, comme il vient d'être démontré, ils sont aussi
emportés extrêment loin. Car ces atomes qui donnent naissance à
un monde, ou qui le constituent, ne sont pas épuisés par la
formation d'un seul monde ou de plusieurs en nombre fini, ni par
ceux qui se ressemblent, ni par tout ceux qui différent de ces
derniers. Rien, par conséquent, ne s'oppose à l'existence d'une
infinité de monde.
Voilà,
c'est dit, quand on a l'éternité devant soi, tout devient possible,
tout peut revenir. Tout peut mourir, se décomposer,
se désagréger, ça se recombinera un jour à l'identique. Avec
l'éternité, il y a largement le temps pour que ce monde que
nous vivons revienne un jour et une éternité de jours, dans
l'infini des temps. C'est le paradoxe de Singe savant qui,
tapant au hasard des touches d'une machine à écrire dans un temps
infini, tapera sûrement un jour Hamlet sans fautes. Le calcul
de cette probabilité, certe très très faible, tend vers 1 quand on
passe à la limite.
Si Newton
avait comme Epicure un singe d'une santé de fer, une machine à
écrire et une infinité de ramettes de papier, il pourrait espérer
lui aussi obtenir un jour une copie parfaite de Hamlet. Le
singe de Newton lui en fournirait même une infinité de copies, en
Anglais, en Français, en Serbo-croate ou en tout autre langue, parce
que le temps et l'espace de la mécanique newtonienne sont infinis
comme ceux d'Epicure. L'espace de Newton est une boite infiniment
grande. Cette boite contient tous les étants
(les galaxies, les nuages stellaires, mon ordinateur, ta voiture, tes
beaux yeux ; tout, tout, tout ce qui est). Par une expérience
de pensée, on peut imaginer retirer tour les étants
de cet espace ; exit la matière, l'énergie, la lumière et
tout ce qui est et que nous connaissons, et tout ce qui est et que
nous ne connaîtrons jamais. Que reste-il ? Chez Newton, il reste
l'espace, vide pour le coup, et du temps qui passe. L'espace de
Newton est la boite formelle qui contient tout les objet existants,
amas de galaxies, trous noirs, petits en grands mondes. L'espace de
Newton est une boite à histoires. Ca naît, ça vit, ça meurt à
l'intérieur. Mais l'espace de Newton n'a rien de particulier en-soi sinon d'avoir trois dimensions, d'être isotrope et d'être un immuable contennat. Le temps s'y écoule infiniment à la grande horloge de
la Mécanique newtonienne. C'est parce que Rust et Epicure regardent cette grande pendule
universelle surplombant l'ensemble du monde newtonien qu'ils prédisent l'éternel retour des choses, la recombinaison au hasard des atomes qui, un jour, mille jours, éternellement redonnera notre monde actuelle. Newton n'y
trouve rien à redire.
Et
puis, il y a l'année 1915 et la publication de la théorie de la
Relativité générale. Et puis il y a l'année 1929 et la découverte
par Edwin Hubble de l'expansion généralisé des galaxies, et puis il y a l'année 1963
et la découverte par Penzias
et Wilson du fond
diffus cosmologique, ce
rayonnement fossile des premières ages de l'univers. Le monde se calcule, est en expansion et se refroidi. Cette
synchronicité de découvertes tant théoriques qu'expérimentales
fit de l'univers un objet d'étude à part entière pour le physicien, un univers avec des propriétés qui lui sont propres (expansion, courbure,
densité, température moyenne), c'est-à-dire des propriétés
globales non réductibles à des propriétés locales (propriétés
des galaxies par exemple). La grande découverte du vingtième siècle,
c'est que la boite contenant les étants est, elle aussi, un étant avec une histoire, une histoire que l'on peut
étudier, mesurer, prédire et reproduire par bribes en laboratoire dans les grands accélérateurs
de particules. L'univers a une histoire, l'univers à un age :
13,5 milliards d'années. L'univers est né d'un Big-bang
et mourra d'un Big-crunch
brûlant ou immobilisé par le froid dans son expansion, on ne sait pas bien encore mais peu
importe, il mourra !
Rien
n'est plus beau que la découverte de l'histoire de l'univers parce que ça veut dire qu'il n'y a pas eu le temps avant nous et qu'il n'y aura
jamais assez de temps après pour que notre monde se recombine un jour à
l'identique. Ça veut dire que ces instants que nous vivons, ces
merveilleux instants que la vie nous offre sont uniques ;
l'univers sera mort avant que ce moment où, la semaine dernière, tu as éclaté de rire de mes pitreries, ne puissent revenir. Chaque instant
est uniquement beau, uniquement fragile, uniquement unique. Vivre,
c'est amasser un trésor d'instants uniques. Il n'y a pas de Singe
savant. Il n'y a pas dans le noir galactique le tic-tic-tchac infini et désespérant d'une machine qui ré-écrira éternellement ton rire. Tout n'arrivera qu'une fois, une seule.
Vivre sa vie pleinement, faire advenir chaque instant, c'est les déposer une seule fois, à chaque fois, dans le grand coffre-fort inviolable du temps vécu et passé. On peut reprendre les mots de Senèque dans De la brièveté de la vie "- cette époque de notre vie [le passé] est sainte et consacrée, elle est au-dessus de tous les hasards humains ; elle est soustraite au règne de la fortune ; ni la pauvreté, ni la crainte, ni l'invasion des maladies ne l'inquiètent ; elle ne peut être ni troublée ni enlevée ; c'est une possession perpétuelle et inaccessibles aux menaces..."
Vivre sa vie pleinement, faire advenir chaque instant, c'est les déposer une seule fois, à chaque fois, dans le grand coffre-fort inviolable du temps vécu et passé. On peut reprendre les mots de Senèque dans De la brièveté de la vie "- cette époque de notre vie [le passé] est sainte et consacrée, elle est au-dessus de tous les hasards humains ; elle est soustraite au règne de la fortune ; ni la pauvreté, ni la crainte, ni l'invasion des maladies ne l'inquiètent ; elle ne peut être ni troublée ni enlevée ; c'est une possession perpétuelle et inaccessibles aux menaces..."
-
Rust ! Ne désespère pas ! Entre deux bières Lone Star, et deux Camel grillées, ouvre un
bouquin de physique. C'est là qu'est la réponse que tu cherches. C'est là qu'est la véritable ivresse.
Aubevoye - 06/2016
Senèque - De la brièveté de la vie - Trad. Emile Bréhier - Gallimard
Epicure et les Epicuriens - textes choisis par Jean Brin - PUF
True Detective - saison 1 - Nic Pizzolatto


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