Jul 31, 2016

Revue de presse discrète

Aujourd'hui, 9 h 40 le 31 juillet 2016, je fais ma petite revue de presse dominicale au kiosque à journaux d'un supermarché de province.

Je remarque encore une fois dans la 'section sciences' du mur de magasines, imprégnant presque tous les titres accrocheurs des unes, la quasi constance d'une forme de pensée particulière qui nous propose de voir le monde sur le mode du discontinu. 

Il faut que le monde soit constitué de choses (les objets d'étude) avec un commencement, un instant zéro, un age, une fin, des frontières, des limites. La tâche de la science serait de définir ces objets toujours plus précisément, c'est-à-dire de les détacher, de les isoler, de les séparer toujours plus explicitement. 

Ainsi (rien que pour ce matin), on nous propose pêle-mêle à Aubevoye:

          - le début de la Culture

          - les origines du soleil et des dinosaures




          - l'age de l'univers (posant donc implicitement une origine)


          - les limites du cerveau


Tout semble scotché à la pensée du surgissement, une pensée qui reprend toujours et encore ces premières pensées d'un livre qui structure en profondeur notre approche du monde (du moins dans la presse hebdomadaire), une approche sur le mode du surgissement et de la création et de la chute, du brutal.

                        "Au commencement, Dieu créa les cieux et la terre" 
                        (Genèse 1,1 - La sainte bible - Louis Segond - 1923)

                        "Dieu créa l'homme à son image
                        Il le créa à l'image de Dieu
                        Il créa l'homme et la femme"
                        (Genèse 1, 27 - La sainte bible - Louis Segond - 1923)

                        "Premier
                        Dieu créa ciel et terre
                        terre vide solitude
                        noir au-dessus des fonds"
                        (Genèse 1, 1 - la Bible - Ed. Bayard)

                        "Au commencement, la parole 
                        La parole de Dieu"
                        (Jean 1, 1 - la Bible - Ed. Bayard)

                       " Yhwh Dieu dit alors à la femme
                        Tu as fais quoi?
                        Elle répond
                        Le serpent m'a trompée
                        j'ai mangé"
                        (Genèse 1,13 - le Bible - Ed. Bayard)

                      "Du ciel Yhwh fait tomber une pluie de souffre et de feu sur Sodome et Gomohrre. Il renverse                         les villes et la plaine, tous leurs habitants, la flore"
                        (Genèse 1,1 - la Bible - Ed. Bayard)
                    
Bien sûr, on pense raisonnablement qu'il y eut des temps où le soleil n'existait pas et, bien sûr, je vérifie chaque matin que le soleil existe, mais entre ces deux moments, entre le rien du tout et le tout présent, y a-t-il eu un instant zéro du soleil? Un instant zéro de la culture? Le mots soleil et de culture ne sont pas opératoires pour penser leur genèse. La tromperie intellectuelle implicite des magasines vient du mauvais usage de ces mots-concept. Ces mots excluent toute apparition progressive et continue des choses qu'ils désignent. On voit que même une enquête de paléontologie (science pourtant acquise aux thèses évolutionnistes) dans la revue Pour la Science, pose l'hypothèse d'un surgissement de la culture ex-nihilo et n'échappe pas à la tentation du discontinu. 

Mais plus encore que de simplement isoler une chose d'un avant et d'un après, il faut encore que la pensée discrète réduise, morcelle en quelques étapes l'existence d'une chose. Un début, une fin et entre les deux, 20 hommes qui ont comptés pour la science, 20 questions pour comprendre l'intelligence (cool! Je voyais ça plus complexe ...), 100 moyens de faire biens les choses, etc ... La pensée discrète encore une fois, confortable et simple.




De même toute l'année dans le coin actualité et politique du kiosque, on trouvera les 5 erreurs de l'Ecole publique, les 10 chantiers urgents du président, les 20 erreurs de la Gauche au pouvoir, les 50 chefs d'entreprise qui gagnent à l'étranger, les 500 qui bloquent la France, etc ... etc ...


Certes, le cours du monde ne relève pas toujours d'une fonction continue et dérivable.

Tout n'est pas mû à chaque instant par l'opérateur d(ma vie)/dt.

Certes, il y a dans le monde des ruptures, des émergences, des effondrements, des précipités, des cristallisations, des avaries, des naissances, des coups de foudre, des eurekas, des accidents, mais on ne peut raisonnablement réduire notre explication du monde à ces seuls plis marqués dans l'étoffe du continu de nos vies. Dans nos tentatives d'expliquer les maux de la Cité, la pensée du discontinu amène à isoler les coupables, à chasser les sorcières, à trouver les boucs-émissaires, les têtes qui dépassent, à trouver une origine du problème (pour pleurer les temps béni d'avant la crise), à dégager les (n) explications, les 10 fautes commises, les 3 erreurs d'appréciation, les 10 mesures choc à mettre en place de toute urgence, etc ...etc ...

La pensée discontinue imposée à longueur d'année dans les kiosque formate les esprits, fissure l'intuition de la continuité, de la complexité, de l'interdépendance en science comme en politique. Cette pensée nous éloigne de la pensée du continu, du lien social et citoyen, de la communauté d'avenir au sein de la Citée.

Dans le kiosque ce matin, point de pensée du continu, de la fluence, des mouvements et cycles de dilution et de concentration, du continu, de l'interdépendance, de l'interpénétration, de la fusion, du couplage, du métissage, de la complexité, de la durée.

Seulement la pensée discrète dans le kiosque.

Aubevoye - 07/2016

No comments: