Vernon - 05/2016
Henri Atlan interroge sa propre démarche scientifique
qui, dans le cadre de l’étude du Vivant, l’a conduit aux marges
de l’intelligibilité du monde que tracent les concepts classiques des
biologistes. Que fait-on quand on a envie de s'enfoncer sur les
terres inconnues du Savoir ? Si l'on écoute les autres, les
paradigmatico-orthodoxes, c'est forcément sans issue ! Ils vous
démontrent l'impossibilité de toute progression au-delà de la
limite où vous êtes arrivé. Ils vous le démontrent avec des
concepts pris dans une caisse contenant des outils forgés jadis pour
aller sur les actuels territoires dont les limites ont été posées par l'usage
même de ces outils. Mais vous, ce n'est pas de ça dont vous avez
besoin ! Vous, vous voulez avancer encore, aller de l'autre côté des limites actuelles de la Science ;
vous, vous voulez mettre un pied sur la terrae incognita du Savoir.
Le sol y est-il assez stable ? L'air y sera-t-il respirable ?
Comment savoir ? C'est alors que certains, dont Atlan, se
tournent vers la philosophie car, aux confins de la Science et de
l'Ethique, elle peut offrir cette ouverture dans l'inconnu, ce
road-book, ces clés conceptuelles, ce sésame, ces pistes nouvelles
à suivre dont vous avez tant besoin.
Je lis
l’appui qu'Henri Atlan prend sur l’Ethique
de Spinoza pour contourner l’aporie vitaliste de l’émergence de
la Vie depuis la matière inerte. Moi aussi, j'essaye de lire
l'Ethique. J'ai du mal ; c'est difficile, mais c’est toujours
fructueux d’écouter l’autre évoquer sa propre lecture d’un
texte profond que l’on a tenté de lire soi-même. Même si je sais
que je ne pourrais jamais atteindre le fin point de vue d’Atlan sur
l’Ethique, du moins
je sais que la curiosité qu’il éveille en moi par les ressources
conceptuelles qu’il puise dans ce texte fou pour mener plus loin
encore sa démarche scientifique, me pousse à faire un petit pas de
côté depuis mon propre et modeste point de vue, et tenter de me
rapprocher du sien. J'ai reposé et repris vingts fois le livre d'Atlan dans
la bibliothèque. Il faut s'accrocher. J'ai du mal à le comprendre.
Mais je l'ai toujours repris, son livre, parce que j'ai envie de
moins mal comprendre le point de vue de cet homme. Je suis un petit oiseau qui doit pouvoir se nourrir des miettes d'un géant. C'est peu et
c'est assez pour me tenir vivant. Déplacer mon point de vue vers le
sien, ce petit pas de côté, ce léger écart depuis ma position, me
donne le moyen de retourner à l’Ethique
avec un regard infiniment rafraîchi, parce qu’il en est de
l’approche d’un objet d’étude comme il en est des lois de
l’optique et de la perspective, parce que la vision que l'on a des
choses peut changer radicalement si l'on change de point de vue;
l’alignement des planètes qui ne vous en fait voir qu’une, ou
l’arbre qui cache la forêt, ne vous tromperont que tant que vous
resterez immobile; il faut se mettre en marche ; il faut
bouger ; Il faut tenter de faire le tour
de la question au sens littéral de
l'expression.
Ecouter
l'autre quand il exprime sa propre approche sur un objet d’étude,
je veux dire essayer de
comprendre ce qu’il a compris,
vous amène à changer vous-même de position par rapport à cet
objet, à le voir sous un autre angle justement, l'angle de l’autre.
Votre vision des choses prend alors du volume parce que vous êtes
déjà riche d'au moins deux points de vue, de deux angles d’attaque,
c'est un minimum pour voir en relief ; et si vous avez pu
prendre deux positions, qui vous empêchera d’en avoir trois,
quatre ? Ecoutez l’autre, parce que de là où il vous aura
mené, vous pourrez, comme à distance, c’est-à-dire avec le recul
nécessaire, vous retourner sur vos propres positions et comprendre
ce qui vous aviez précédemment compris vous-même,
valider ou relativiser ce savoir d’en face maintenant, et toujours l’enrichir de la moisson de nouvelles
données que cette mobilité intellectuelle vous aura données. Vous
êtes en marche sur la route qui fait le tour
de la question. Vous
n'irez pas au bout, mais vous irez plus loin que beaucoup d'autres.
Au bout du
bout de la Science, au bout du bout de l’état de l’Art, et de ce
qu’il est communément admis, à l’extrême limite des savoirs,
il y la philosophie pour vous donner les moyens d'avancer encore. C’est l’amie diligente
de ceux qui cherchent du sens dans leur vie. Elle nous prend par les épaules et de ses
deux mains nous fait pivoter d’un quart de tour. Nous voilà alors en face de nouvelles perspectives, en face d'espaces profonds, de tout temps présents, mais que nous ne regardions pas. Nous pouvons alors, chacun selon nos moyens, poursuivre l'exercice de notre Science, de notre Art, de notre recherche éthique, de notre vie, les yeux grands ouverts.
Lire:
Atlan - Le vivant post-génomique - Odile Jacob - 2011
Lire aussi l'interview:
http://www.humanite.fr/henri-atlan-lesprit-et-le-corps-sont-unis-quelle-que-soit-la-facon-den-parler-henri-atlan-566274
Aubevoye - 05/2016

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