May 25, 2016

L'angle de l'Autre

Vernon - 05/2016

Henri Atlan interroge sa propre démarche scientifique qui, dans le cadre de l’étude du Vivant, l’a conduit aux marges de l’intelligibilité du monde que tracent les concepts classiques des biologistes. Que fait-on quand on a envie de s'enfoncer sur les terres inconnues du Savoir ? Si l'on écoute les autres, les paradigmatico-orthodoxes, c'est forcément sans issue ! Ils vous démontrent l'impossibilité de toute progression au-delà de la limite où vous êtes arrivé. Ils vous le démontrent avec des concepts pris dans une caisse contenant des outils forgés jadis pour aller sur les actuels territoires dont les limites ont été posées par l'usage même de ces outils. Mais vous, ce n'est pas de ça dont vous avez besoin ! Vous, vous voulez avancer encore, aller de l'autre côté des limites actuelles de la Science ; vous, vous voulez mettre un pied sur la terrae incognita du Savoir. Le sol y est-il assez stable ? L'air y sera-t-il respirable ? Comment savoir ? C'est alors que certains, dont Atlan, se tournent vers la philosophie car, aux confins de la Science et de l'Ethique, elle peut offrir cette ouverture dans l'inconnu, ce road-book, ces clés conceptuelles, ce sésame, ces pistes nouvelles à suivre dont vous avez tant besoin.

Je lis l’appui qu'Henri Atlan prend sur l’Ethique de Spinoza pour contourner l’aporie vitaliste de l’émergence de la Vie depuis la matière inerte. Moi aussi, j'essaye de lire l'Ethique. J'ai du mal ; c'est difficile, mais c’est toujours fructueux d’écouter l’autre évoquer sa propre lecture d’un texte profond que l’on a tenté de lire soi-même. Même si je sais que je ne pourrais jamais atteindre le fin point de vue d’Atlan sur l’Ethique, du moins je sais que la curiosité qu’il éveille en moi par les ressources conceptuelles qu’il puise dans ce texte fou pour mener plus loin encore sa démarche scientifique, me pousse à faire un petit pas de côté depuis mon propre et modeste point de vue, et tenter de me rapprocher du sien. J'ai reposé et repris vingts fois le livre d'Atlan dans la bibliothèque. Il faut s'accrocher. J'ai du mal à le comprendre. Mais je l'ai toujours repris, son livre, parce que j'ai envie de moins mal comprendre le point de vue de cet homme. Je suis un petit oiseau qui doit pouvoir se nourrir des miettes d'un géant. C'est peu et c'est assez pour me tenir vivant. Déplacer mon point de vue vers le sien, ce petit pas de côté, ce léger écart depuis ma position, me donne le moyen de retourner à l’Ethique avec un regard infiniment rafraîchi, parce qu’il en est de l’approche d’un objet d’étude comme il en est des lois de l’optique et de la perspective, parce que la vision que l'on a des choses peut changer radicalement si l'on change de point de vue; l’alignement des planètes qui ne vous en fait voir qu’une, ou l’arbre qui cache la forêt, ne vous tromperont que tant que vous resterez immobile; il faut se mettre en marche ; il faut bouger ; Il faut tenter de faire le tour de la question au sens littéral de l'expression.

Ecouter l'autre quand il exprime sa propre approche sur un objet d’étude, je veux dire essayer de comprendre ce qu’il a compris, vous amène à changer vous-même de position par rapport à cet objet, à le voir sous un autre angle justement, l'angle de l’autre. Votre vision des choses prend alors du volume parce que vous êtes déjà riche d'au moins deux points de vue, de deux angles d’attaque, c'est un minimum pour voir en relief ; et si vous avez pu prendre deux positions, qui vous empêchera d’en avoir trois, quatre ? Ecoutez l’autre, parce que de là où il vous aura mené, vous pourrez, comme à distance, c’est-à-dire avec le recul nécessaire, vous retourner sur vos propres positions et comprendre ce qui vous aviez précédemment compris vous-même, valider ou relativiser ce savoir d’en face maintenant, et toujours l’enrichir de la moisson de nouvelles données que cette mobilité intellectuelle vous aura données. Vous êtes en marche sur la route qui fait le tour de la question. Vous n'irez pas au bout, mais vous irez plus loin que beaucoup d'autres.

Au bout du bout de la Science, au bout du bout de l’état de l’Art, et de ce qu’il est communément admis, à l’extrême limite des savoirs, il y la philosophie pour vous donner les moyens d'avancer encore. C’est l’amie diligente de ceux qui cherchent du sens dans leur vie. Elle nous prend par les épaules et de ses deux mains nous fait pivoter d’un quart de tour. Nous voilà alors en face de nouvelles perspectives, en face d'espaces profonds, de tout temps présents, mais que nous ne regardions pas. Nous pouvons alors, chacun selon nos moyens, poursuivre l'exercice de notre Science, de notre Art, de notre recherche éthique, de notre vie, les yeux grands ouverts.

Lire:
Atlan - Le vivant post-génomique - Odile Jacob - 2011

Lire aussi l'interview:
http://www.humanite.fr/henri-atlan-lesprit-et-le-corps-sont-unis-quelle-que-soit-la-facon-den-parler-henri-atlan-566274

Aubevoye - 05/2016

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