Tourville-la-rivière - cabine d'essayage de chez Brice - 19/04/2016
Romain avait enfin arrêté le sujet de sa thèse avec
son directeur. Ça n'avait pas été facile parce Robert
Darget, son directeur de thèse, trouvait le champ de l'étude proposé au départ trop vaste, un peu fourre-tout, un peu bateau. Ils
passèrent de longues heures à discuter le sujet ensemble. Robert
poussait Romain à préciser sa pensée, ses intuitions, et ce
travail très en amont de la thèse avait été vraiment fructueux.
Les choses avaient mûri dans la tête de Romain; évoluées même. Ça serait
finalement « Révolution numérique et perte du sens
républicain dans les démocraties occidentales par enracinement du
dogme de l'individualité-authenticité dans les modes de
consommation ».
«Gros travail ! avait prévenu son directeur. Il faudra
d’abord que tu définisses les concepts d’individualité
et d’authenticité
pour les dégager de la grande variabilité des acceptions qui fleurissent aujourd'hui dans les esprits. Ce sont des notions fluctuantes
et largement dépendantes de la culture du pays, du niveau social, de
l’époque. »
L’authenticité
et l’individualité était peut-être
d’autant plus protéiformes qu’elles relevaient l'une comme l'autre, d'une pensée magique dans nos sociétés. Elles avaient rejoint la
part d’irrationnel propre à chaque époque. Quant aux modes de
consommations nés de l’air numérique, la difficulté à les prendre en compte venait du fait qu'ils couvraient un large
spectre de problématiques sociétales: réseaux sociaux via
internet, management par objectif individuel au travail appuyé sur
des statistiques de production en temps réel, programme de
télévision à la carte, liens commerciaux personnalisés via les
comptes-clients, cartes de fidélité, profiling sur les sites de
rencontres, e-coaching pour étudiant en difficulté ou pour
non-sportifs repentants, personnalisation de produits de plus en plus
complexes, émergences et morts darwiniennes des supports de réseaux
(Blogger, Facebook, et
depuis peu à l'époque, un nouveau réseau appelé Twitter,
...). Le culte de l'individualité-authenticité
commandait presque tous nos modes de consommation. L’authenticité
affichée leur donnait une apparence de légitimité. Elle les rendaient désirables et presque vertueux. Notre culture
avait fait de l'individualité-authenticité
une valeur totémique, universelle et intouchable.
Si les
enquêtes et la collecte d’informations ne seraient pas un
problème, par contre, le travail de tri et de regroupement
préparatoire pouvait bien constituer le premier risque d'échec.
Mieux valait sentir un
peu où on allait. Robert avait mis en garde Romain sur ce point : pas
question de se lancer tête en avant dans un long travail d’archivage
des données.
- Tu auras besoin d'associer à chaque data saisie, des tags, des mots clés, un indexage, afin de te permettre des extractions ultérieures dans la base documentaire que tu auras constituée.
Il était nécessaire aussi de réfléchir à des critères pertinents pour dégager du sens dans toute cette masse informe de matériaux. Oui, mais des critères pertinents dans quel but? Au départ, Romain formulait l'hypothèse de la destruction de sens civique dans nos démocraties contemporaines par l'effet de l'individualisme exacerbé au travers de la consommation que rend possible les technologies numériques, et nécessaire le besoin d'augmenter toujours plus les volumes de ventes et les échanges, du fait de la réduction des marges bénéficiaires imposée par la concurrence. Par-delà cette hypothèse de départ communément admise (un lieu commun en fait), Romain pressentait que les technologies numériques pouvaient cependant constituer un outil efficace pour faire vivre une nouvelle forme de démocratie. La nouveauté serait d’ailleurs toute relative, car Romain avait l’intuition de la possibilité du retour à une démocratie directe comme celle de l’Athènes de Périclès. Cette forme de gouvernance n’avait été entre-autre possible que du fait de la petite taille de la cité (environ 30 000 votants: les hommes libres et athéniens). Les moyens de communication numériques aujourd'hui pouvaient peut-être relancer cette forme d’exercice du pouvoir à plus vaste échelle, à l'échelle d’un grand pays occidental. Enfin, c’est comme ça que Romain le sentait. Les critères choisis devaient permettre de relativiser sa première hypothèse de départ et de glisser vers le cœur de la thèse, vers l’intuition de la e-démocratie directe en gestation.
- Tu auras besoin d'associer à chaque data saisie, des tags, des mots clés, un indexage, afin de te permettre des extractions ultérieures dans la base documentaire que tu auras constituée.
Il était nécessaire aussi de réfléchir à des critères pertinents pour dégager du sens dans toute cette masse informe de matériaux. Oui, mais des critères pertinents dans quel but? Au départ, Romain formulait l'hypothèse de la destruction de sens civique dans nos démocraties contemporaines par l'effet de l'individualisme exacerbé au travers de la consommation que rend possible les technologies numériques, et nécessaire le besoin d'augmenter toujours plus les volumes de ventes et les échanges, du fait de la réduction des marges bénéficiaires imposée par la concurrence. Par-delà cette hypothèse de départ communément admise (un lieu commun en fait), Romain pressentait que les technologies numériques pouvaient cependant constituer un outil efficace pour faire vivre une nouvelle forme de démocratie. La nouveauté serait d’ailleurs toute relative, car Romain avait l’intuition de la possibilité du retour à une démocratie directe comme celle de l’Athènes de Périclès. Cette forme de gouvernance n’avait été entre-autre possible que du fait de la petite taille de la cité (environ 30 000 votants: les hommes libres et athéniens). Les moyens de communication numériques aujourd'hui pouvaient peut-être relancer cette forme d’exercice du pouvoir à plus vaste échelle, à l'échelle d’un grand pays occidental. Enfin, c’est comme ça que Romain le sentait. Les critères choisis devaient permettre de relativiser sa première hypothèse de départ et de glisser vers le cœur de la thèse, vers l’intuition de la e-démocratie directe en gestation.
Mais avec la
définition de ces critères, que Robert demandait, n'était-on pas
finalement dans un processus qui s'apparentait au délire, où un
sujet projette sur le monde extérieur sa propre vision du monde
et où il cherche avec une inévitable part de subjectivité (voire
une subjectivité totale dans le cas du délire) des critères
d'évaluation destinés à conforter cette vision, coûte que coûte?
Romain avait le vague pressentiment qu'il s'engageait dans une
démarche autarcique et autoréférente. Les critères choisis
pouvaient forts bien constituer une sorte de prisme de lecture du monde dont les facettes
interdiraient toute approche alternative. Le prisme
forcerait l'étude suivant ses propres axes optiques. On ne trouve
que ce que l'on cherche et on ne cherche que ce qu'on a envie de
trouver. C'est un des paradoxes de la connaissance.
Romain
était-il dans un processus de connaissance avec cette thèse ou bien
dans un processus consistant à forcer le réel à se plier à ses
hypothèses pour obtenir son doctorat et le poste promis à l'université? Il se sentait dans une
forme d'irréalité. Son étude porterait sur des faits bien établis,
certes, mais sujets à multiples interprétations, avec leur part
d'ambiguïté, leur ductilité. N'allait-il pas analyser
un monde fantasmé par ses propres projections mentales ? Ne
tournerait-il pas en rond ? Ne voyait-il pas du regain
de démocratie partout dans le
numérique? La pertinence de son étude ne pouvait pas se
matérialiser par des résultats ayant l'objectivité de ceux que les
sciences dures produisaient. Comment faire dans les sciences humaines
sans l'aide du formalisme mathématique, si efficace en physique par
exemple? Hormis la Statistique et certains modèles
macroéconomiques (il demanderait à Sophie de lui faire des topos
sur les modèles d'éco le plus pertinents), il n'y avait pas d'autres usages des mathématiques
dans la boite à outil conceptuelle des sociologues. Et si on allait encore
plus loin, rejoignant Platon et Atlan, comment pouvait-on découvrir consciemment de l’absolument nouveau,
conceptuellement parlant, alors que la mémoire consciente, notre substrat pour toute réflexion rationnelle, ne
contenait que des idées tirées des expériences vécues, donc du
passé, c'est-à-dire par définition, étrangères à la nouveauté ? C'est un point que Ménon aborde avec Socrate dans le dialogue éponyme de Platon :
Ménon
- XIV- Et comment t'y prendras-tu, Socrate, pour chercher une chose dont tu ne connais pas du tout ce qu'elle est ? Parmi les choses que tu ignores, laquelle te proposes-tu de chercher ? A supposer même que, par une chance extraordinaire, tu tombes sur elle, comment sauras-tu que c'est elle, puisque tu ne l'as jamais connue ?
Socrate
- Je comprends ce que tu veux dire, Ménon. Vois-tu bien quelles disputes soulève ce sujet que tu mets sur le tapis, qu'il n'est pas possible à l'homme de chercher ni ce qu'il sait, ni ce qu'il ne sait pas ? Il ne saurait chercher ce qu'il sait, puisqu'il le sait, et en ce cas, il n'a pas besoin de chercher, ni ce qu'il ne sait pas par la raison qu'il ne sait même pas ce qu'il doit chercher.
Romain eut un
gros doute sur la pertinence de son travail vers la fin de décembre. C'est à cette époque que la mode
des vitres de voitures filmées
en noir était à son paroxysme. Ça semblait être l'exemple
paradigmatique du déni du vivre-ensemble
chez des individus repliés sur leur intimité ; chacun se
cachait des autres jusque dans sa propre voiture, au beau milieu de la
circulation; de l'individualisme pur-boeuf .
Romain repensait à Sous les feux du soleil de Izaac Azimov paru dans les années 70. Il avait particulièrement aimé ce roman de
science-fiction. L'auteur y décrivait un monde où les humains
restaient cloîtrés chez eux, ne supportant plus la présence physique des autres. Les communications se faisaient par des moyens
télématiques sophistiqués (où l'on se montrait sans aucune pudeur d’ailleurs, car la
pudeur n’était ressentie que dans les vrais contacts physiques; contacts que
cette société avait d'ailleurs entièrement supprimés; les robots se
chargeaient des navettes entre les pavillons isolés). Il semblait à Romain qu'on s'approchait un peu de tout ça avec cette pudeur en voiture derrière les vitres noires à
l'opposé des étalages d'intimité sur le web.
Un matin que
Romain attendait son train à Saint-Lazare, il entendit deux gars
discuter à côté de lui, sur le quai:
- …..
la mode des vitres noires, c'est uniquement pour pouvoir téléphoner
tranquille au volant! Ni vu, ni connu ! C'est rien que
pour ça ! C'est pour pas se faire aligner.
- Sûr
que c'est que pour ça ! Les gens n'acceptent plus de se passer
de téléphone !
Mince !
C'était pas con ! 'Pas con du tout ! C'était même une hypothèse
autrement plus solide que ses
vitres noires en déni de sens républicain.
C'était bien une problématique d'individualisme, en quelque sorte,
mais il n'y avait rien d'antidémocratique là-dedans; rien que
l'envie de téléphoner pépère en voiture sans risquer la
contravention. C'est aussi en décembre, après l'épisode de la gare Sain-Lazare
que Romain lâcha sa thèse de sociologie (au grand désespoir de
Robert) pour bifurquer vers des études de philosophie.
A partir de cette époque, Romain traina toujours dans son sac un Platon (Ménon dans la collection Garnier-Flamarion), un Atlan (Entre le cristal et la fumée), et un Piaget.
A partir de cette époque, Romain traina toujours dans son sac un Platon (Ménon dans la collection Garnier-Flamarion), un Atlan (Entre le cristal et la fumée), et un Piaget.
Aubevoye - 04/2016

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