Apr 21, 2016

Thèse de socio

Tourville-la-rivière - cabine d'essayage de chez Brice - 19/04/2016

Romain avait enfin arrêté le sujet de sa thèse avec son directeur. Ça n'avait pas été facile parce Robert Darget, son directeur de thèse, trouvait le champ de l'étude proposé au départ trop vaste, un peu fourre-tout, un peu bateau. Ils passèrent de longues heures à discuter le sujet ensemble. Robert poussait Romain à préciser sa pensée, ses intuitions, et ce travail très en amont de la thèse avait été vraiment fructueux. Les choses avaient mûri dans la tête de Romain; évoluées même. Ça serait finalement « Révolution numérique et perte du sens républicain dans les démocraties occidentales par enracinement du dogme de l'individualité-authenticité dans les modes de consommation ».

«Gros travail ! avait prévenu son directeur. Il faudra d’abord que tu définisses les concepts d’individualité et d’authenticité pour les dégager de la grande variabilité des acceptions qui fleurissent aujourd'hui dans les esprits. Ce sont des notions fluctuantes et largement dépendantes de la culture du pays, du niveau social, de l’époque. »

L’authenticité et l’individualité était peut-être d’autant plus protéiformes qu’elles relevaient l'une comme l'autre, d'une pensée magique dans nos sociétés. Elles avaient rejoint la part d’irrationnel propre à chaque époque. Quant aux modes de consommations nés de l’air numérique, la difficulté à les prendre en compte venait du fait qu'ils couvraient un large spectre de problématiques sociétales: réseaux sociaux via internet, management par objectif individuel au travail appuyé sur des statistiques de production en temps réel, programme de télévision à la carte, liens commerciaux personnalisés via les comptes-clients, cartes de fidélité, profiling sur les sites de rencontres, e-coaching pour étudiant en difficulté ou pour non-sportifs repentants, personnalisation de produits de plus en plus complexes, émergences et morts darwiniennes des supports de réseaux (Blogger, Facebook, et depuis peu à l'époque, un nouveau réseau appelé Twitter, ...). Le culte de l'individualité-authenticité commandait presque tous nos modes de consommation. L’authenticité affichée leur donnait une apparence de légitimité. Elle les rendaient désirables et presque vertueux. Notre culture avait fait de l'individualité-authenticité une valeur totémique, universelle et intouchable.

Si les enquêtes et la collecte d’informations ne seraient pas un problème, par contre, le travail de tri et de regroupement préparatoire pouvait bien constituer le premier risque d'échec. Mieux valait sentir un peu où on allait. Robert avait mis en garde Romain sur ce point : pas question de se lancer tête en avant dans un long travail d’archivage des données. 

- Tu auras besoin d'associer à chaque data saisie, des tags, des mots clés, un indexage, afin de te permettre des extractions ultérieures dans la base documentaire que tu auras constituée.

Il était nécessaire aussi de réfléchir à des critères pertinents pour dégager du sens dans toute cette masse informe de matériaux. Oui, mais des critères pertinents dans quel but? Au départ, Romain formulait l'hypothèse de la destruction de sens civique dans nos démocraties contemporaines par l'effet de l'individualisme exacerbé au travers de la consommation que rend possible les technologies numériques, et nécessaire le besoin d'augmenter toujours plus les volumes de ventes et les échanges, du fait de la réduction des marges bénéficiaires imposée par la concurrence. Par-delà cette hypothèse de départ communément admise (un lieu commun en fait), Romain pressentait que les technologies numériques pouvaient cependant constituer un outil efficace pour faire vivre une nouvelle forme de démocratie. La nouveauté serait d’ailleurs toute relative, car Romain avait l’intuition de la possibilité du retour à une démocratie directe comme celle de l’Athènes de Périclès. Cette forme de gouvernance n’avait été entre-autre possible que du fait de la petite taille de la cité (environ 30 000 votants: les hommes libres et athéniens). Les moyens de communication numériques aujourd'hui pouvaient peut-être relancer cette forme d’exercice du pouvoir à plus vaste échelle, à l'échelle d’un grand pays occidental. Enfin, c’est comme ça que Romain le sentait. Les critères choisis devaient permettre de relativiser sa première hypothèse de départ et de glisser vers le cœur de la thèse, vers l’intuition de la e-démocratie directe en gestation.

Mais avec la définition de ces critères, que Robert demandait, n'était-on pas finalement dans un processus qui s'apparentait au délire, où un sujet projette sur le monde extérieur sa propre vision du monde et où il cherche avec une inévitable part de subjectivité (voire une subjectivité totale dans le cas du délire) des critères d'évaluation destinés à conforter cette vision, coûte que coûte? Romain avait le vague pressentiment qu'il s'engageait dans une démarche autarcique et autoréférente. Les critères choisis pouvaient forts bien constituer une sorte de prisme de lecture du monde dont les facettes interdiraient toute approche alternative. Le prisme forcerait l'étude suivant ses propres axes optiques. On ne trouve que ce que l'on cherche et on ne cherche que ce qu'on a envie de trouver. C'est un des paradoxes de la connaissance.

Romain était-il dans un processus de connaissance avec cette thèse ou bien dans un processus consistant à forcer le réel à se plier à ses hypothèses pour obtenir son doctorat et le poste promis à l'université? Il se sentait dans une forme d'irréalité. Son étude porterait sur des faits bien établis, certes, mais sujets à multiples interprétations, avec leur part d'ambiguïté, leur ductilité. N'allait-il pas analyser un monde fantasmé par ses propres projections mentales ? Ne tournerait-il pas en rond ? Ne voyait-il pas du regain de démocratie partout dans le numérique? La pertinence de son étude ne pouvait pas se matérialiser par des résultats ayant l'objectivité de ceux que les sciences dures produisaient. Comment faire dans les sciences humaines sans l'aide du formalisme mathématique, si efficace en physique par exemple? Hormis la Statistique et certains modèles macroéconomiques (il demanderait à Sophie de lui faire des topos sur les modèles d'éco le plus pertinents), il n'y avait pas d'autres usages des mathématiques dans la boite à outil conceptuelle des sociologues. Et si on allait encore plus loin, rejoignant Platon et Atlan, comment pouvait-on découvrir consciemment de l’absolument nouveau, conceptuellement parlant, alors que la mémoire consciente, notre substrat pour toute réflexion rationnelle, ne contenait que des idées tirées des expériences vécues, donc du passé, c'est-à-dire par définition, étrangères à la nouveauté ? C'est un point que Ménon aborde avec Socrate dans le dialogue éponyme de Platon :

Ménon

- XIV- Et comment t'y prendras-tu, Socrate, pour chercher une chose dont tu ne connais pas du tout ce qu'elle est ? Parmi les choses que tu ignores, laquelle te proposes-tu de chercher ? A supposer même que, par une chance extraordinaire, tu tombes sur elle, comment sauras-tu que c'est elle, puisque tu ne l'as jamais connue ?

Socrate

- Je comprends ce que tu veux dire, Ménon. Vois-tu bien quelles disputes soulève ce sujet que tu mets sur le tapis, qu'il n'est pas possible à l'homme de chercher ni ce qu'il sait, ni ce qu'il ne sait pas ? Il ne saurait chercher ce qu'il sait, puisqu'il le sait, et en ce cas, il n'a pas besoin de chercher, ni ce qu'il ne sait pas par la raison qu'il ne sait même pas ce qu'il doit chercher.

Romain eut un gros doute sur la pertinence de son travail vers la fin de décembre. C'est à cette époque que la mode des vitres de voitures filmées en noir était à son paroxysme. Ça semblait être l'exemple paradigmatique du déni du vivre-ensemble chez des individus repliés sur leur intimité ; chacun se cachait des autres jusque dans sa propre voiture, au beau milieu de la circulation; de l'individualisme pur-boeuf . Romain repensait à Sous les feux du soleil de Izaac Azimov paru dans les années 70. Il avait particulièrement aimé ce roman de science-fiction. L'auteur y décrivait un monde où les humains restaient cloîtrés chez eux, ne supportant plus la présence physique des autres. Les communications se faisaient par des moyens télématiques sophistiqués (où l'on se montrait sans aucune pudeur d’ailleurs, car la pudeur n’était ressentie que dans les vrais contacts physiques; contacts que cette société avait d'ailleurs entièrement supprimés; les robots se chargeaient des navettes entre les pavillons isolés). Il semblait à Romain qu'on s'approchait un peu de tout ça avec cette pudeur en voiture derrière les vitres noires à l'opposé des étalages d'intimité sur le web.

Un matin que Romain attendait son train à Saint-Lazare, il entendit deux gars discuter à côté de lui, sur le quai:

- ….. la mode des vitres noires, c'est uniquement pour pouvoir téléphoner tranquille au volant! Ni vu, ni connu ! C'est rien que pour ça ! C'est pour pas se faire aligner.

- Sûr que c'est que pour ça ! Les gens n'acceptent plus de se passer de téléphone !

Mince ! C'était pas con ! 'Pas con du tout ! C'était même une hypothèse autrement plus solide que ses vitres noires en déni de sens  républicain. C'était bien une problématique d'individualisme, en quelque sorte, mais il n'y avait rien d'antidémocratique là-dedans; rien que l'envie de téléphoner pépère en voiture sans risquer la contravention. C'est aussi en décembre, après l'épisode de la gare Sain-Lazare que Romain lâcha sa thèse de sociologie (au grand désespoir de Robert) pour bifurquer vers des études de philosophie. 

A partir de cette époque, Romain traina toujours dans son sac un Platon (Ménon dans la collection Garnier-Flamarion), un Atlan (Entre le cristal et la fumée), et un Piaget.

Aubevoye - 04/2016

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