04/2016
Je me suis
absentée de la chambre deux minutes, deux minutes pas plus. Je suis allée mouiller
un gant pour lui, pour son front ; deux minutes pas plus, dans la salle de
bain. Quand je suis revenue, il n’était plus. Il est parti et
j’étais pas là !
Je faisais
couler un filet d’eau quand de l’autre côté de la cloison, une
bulle de néant se couchait sur l’amour de ma vie ; une bulle
de néant dans notre lit, derrière ce mur gris à bandes blanches
resté tel quel depuis juin, depuis que Pierre a stoppé les travaux
dans la salle de bain quand tout a commencé à se détraquer dans
son corps.
Alors, je
m’en souviens parfaitement, je suis ressortie de la chambre dans le
couloir. Alors, je suis entrée dans la chambre de Lise. Alors, je me
suis assise sur le lit de Lise, face à la porte ouverte de notre
chambre. J’avais mon vieux pull beige et un jean neuf que j’avais
acheté la veille et qui me serrait. Je me rappelle tout ça
parfaitement. J’étais là, assise face au rectangle de lumière de
la porte ouverte de notre chambre, face à la mort. Je n’ai pas
hurlé. Je n’ai pas pleuré, parce que c’est comme si, d’un
coup, une gueule de chien m’avait saisi les chairs à l’intérieur.
Couic ! Plus de souffle ! Je n’avais plus de souffle pour
crier.
Deux minutes
seulement.
A cet
instant, assise dans la chambre de Lise, j’ai compris, compris tu
m’entends ? Compris, compris, compris totalement, complétement
compris dans un flash de lucidité comme on en a parfois, comme dans
une fulgurance, compris et senti
le néant. Çe n’est pas le vide. Ça n’a rien à voir avec le
vide, le néant ! On tombe dans le vide. Le vide, on le
traverse. On remplit le vide. Tout le monde remplit et vide des tas
de trucs tout le long de sa vie. Mais dans notre chambre, là, dans
le corps de Pierre, c’était du néant qui s’était installé.
Rien n’avait changé dans la pièce quand je suis revenu de la
salle de bain. Elle était telle que je l’avais laissée deux
minutes auparavant : les deux lampes de chevet allumées, le
mouchoir en papier en boule sur la table de nuit, la bouteille d’eau
par terre, le portrait de Pierre et moi en vacances à Royan dans ce
petit cadre rétro que j’ai chiné dans une foire-à-tout, mon Télérama sur notre
vieux fauteuil de la salle que j'avais déplacé près
du lit. Rien n’avait apparemment changé, mais
deux infinis venaient de s’y rejoindre et avaient précipité une
poche de rien, une
poche de non-être sur Pierre. Deux infinis. L’infini des temps d’avant qui patiemment
avaient fait naître Pierre dans un petit village entre Tours et
Blois. Tout l’infini des temps d’avant pour qu’il me rejoigne :
école primaire à Châteauroux, collège Saint Exupéry, photos de
classe, Lycée Marguerite de Navarre, première année de prépa,
concours des Postes, Paris, boulot, mariage, séparation,
reconversion, rencontre aux cours du soir rue Steiner, café crème
un jour après le cours avec lui dans un bar, puis rendez-vous
réguliers, et un soir… un tendre baiser posé sur mes lèvres,
comme nous allions nous dire au revoir. Tout l’infini de ces temps
advenus m’avaient offert Pierre, cadeau de la vie, sous le porche
de l’immeuble où j’habitais alors, et l’autre infini, l’infini
des temps à venir venait maintenant me le prendre; deux infinis, deux
polarités, deux signes dans le parcours du temps ; (-t) et
(t) s’étaient rejoint ce soir et trouaient de néant notre
vie.
Le néant
n’est pas le vide. Le néant ne se saisit pas. Le néant ne se
pense pas, ne se traverse pas. Le néant, ça ne se mesure pas, parce
que le néant, c’est l’incommensurable. Comment fait-on avec de
l’incommensurable ? « - Comment je fais, moi,
maintenant, sans Toi ? » C’est une question qui m’a
torturée pendant des jours et des nuits après ton départ. Je l’ai
tournée dans ma tête, cette question, à en perdre la raison. La
gueule de chien m’a parfois laissée hurler, mais jamais elle
ne m’a lâchée le ventre. Jamais elle n’a desserré les crocs
quand là-haut, certains jours, la folie ravageait ma tête. Mais ces
crocs, cette bête de douleur en moi a été aussi mon ancrage dans le réel après ton départ.
Et puis un
jour, j’ai dit « - Je ne me perds pas ! ». Ce
jour-là, j’ai dit « - Nous ne nous sommes pas perdus, toi et
moi ! ». Et j’ai démontré
ça ! J’ai prouvé
ça ! J’ai prouvé ça par (a) plus (b). J’ai mis ça en
équation. J’ai pris des résolutions. L'infini, ça se met en
équation (tu adorais ça, les équations, surtout celles avec
passage à la limite). J’ai placé notre amour incommensurable, nos
deux argiles mêlés jour après jour depuis notre première
rencontre, j’ai placé notre amour incommensurable sur
l’incommensurable néant de ta mort ; œil pour œil, dent
pour dent, infini contre infini ; deux 'grandeurs' homogènes ; j’ai été impeccable de rigueur
arithmétique; une équation, une unique solution ; notre amour
éternel et vivant contre la mort. CQFD.
Tu peux être
fier de moi ; tu peux être fier de Toi
A jamais
Aubevoye - 04/2016

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