Apr 28, 2016

CQFD

04/2016

Je me suis absentée de la chambre deux minutes, deux minutes pas plus. Je suis allée mouiller un gant pour lui, pour son front ; deux minutes pas plus, dans la salle de bain. Quand je suis revenue, il n’était plus. Il est parti et j’étais pas là !

Je faisais couler un filet d’eau quand de l’autre côté de la cloison, une bulle de néant se couchait sur l’amour de ma vie ; une bulle de néant dans notre lit, derrière ce mur gris à bandes blanches resté tel quel depuis juin, depuis que Pierre a stoppé les travaux dans la salle de bain quand tout a commencé à se détraquer dans son corps.

Alors, je m’en souviens parfaitement, je suis ressortie de la chambre dans le couloir. Alors, je suis entrée dans la chambre de Lise. Alors, je me suis assise sur le lit de Lise, face à la porte ouverte de notre chambre. J’avais mon vieux pull beige et un jean neuf que j’avais acheté la veille et qui me serrait. Je me rappelle tout ça parfaitement. J’étais là, assise face au rectangle de lumière de la porte ouverte de notre chambre, face à la mort. Je n’ai pas hurlé. Je n’ai pas pleuré, parce que c’est comme si, d’un coup, une gueule de chien m’avait saisi les chairs à l’intérieur. Couic ! Plus de souffle ! Je n’avais plus de souffle pour crier.

Deux minutes seulement.

A cet instant, assise dans la chambre de Lise, j’ai compris, compris tu m’entends ? Compris, compris, compris totalement, complétement compris dans un flash de lucidité comme on en a parfois, comme dans une fulgurance, compris et senti le néant. Çe n’est pas le vide. Ça n’a rien à voir avec le vide, le néant ! On tombe dans le vide. Le vide, on le traverse. On remplit le vide. Tout le monde remplit et vide des tas de trucs tout le long de sa vie. Mais dans notre chambre, là, dans le corps de Pierre, c’était du néant qui s’était installé. Rien n’avait changé dans la pièce quand je suis revenu de la salle de bain. Elle était telle que je l’avais laissée deux minutes auparavant : les deux lampes de chevet allumées, le mouchoir en papier en boule sur la table de nuit, la bouteille d’eau par terre, le portrait de Pierre et moi en vacances à Royan dans ce petit cadre rétro que j’ai chiné dans une foire-à-tout, mon Télérama sur notre vieux fauteuil de la salle que j'avais déplacé près du lit. Rien n’avait apparemment changé, mais deux infinis venaient de s’y rejoindre et avaient précipité une poche de rien, une poche de non-être sur Pierre. Deux infinis. L’infini des temps d’avant qui patiemment avaient fait naître Pierre dans un petit village entre Tours et Blois. Tout l’infini des temps d’avant pour qu’il me rejoigne : école primaire à Châteauroux, collège Saint Exupéry, photos de classe, Lycée Marguerite de Navarre, première année de prépa, concours des Postes, Paris, boulot, mariage, séparation, reconversion, rencontre aux cours du soir rue Steiner, café crème un jour après le cours avec lui dans un bar, puis rendez-vous réguliers, et un soir… un tendre baiser posé sur mes lèvres, comme nous allions nous dire au revoir. Tout l’infini de ces temps advenus m’avaient offert Pierre, cadeau de la vie, sous le porche de l’immeuble où j’habitais alors, et l’autre infini, l’infini des temps à venir venait maintenant me le prendre; deux infinis, deux polarités, deux signes dans le parcours du temps ; (-t) et (t) s’étaient rejoint ce soir et trouaient de néant notre vie.

Le néant n’est pas le vide. Le néant ne se saisit pas. Le néant ne se pense pas, ne se traverse pas. Le néant, ça ne se mesure pas, parce que le néant, c’est l’incommensurable. Comment fait-on avec de l’incommensurable ? « - Comment je fais, moi, maintenant, sans Toi ? » C’est une question qui m’a torturée pendant des jours et des nuits après ton départ. Je l’ai tournée dans ma tête, cette question, à en perdre la raison. La gueule de chien m’a parfois laissée hurler, mais jamais elle ne m’a lâchée le ventre. Jamais elle n’a desserré les crocs quand là-haut, certains jours, la folie ravageait ma tête. Mais ces crocs, cette bête de douleur en moi a été aussi mon ancrage dans le réel après ton départ.

Et puis un jour, j’ai dit « - Je ne me perds pas ! ». Ce jour-là, j’ai dit « - Nous ne nous sommes pas perdus, toi et moi ! ». Et j’ai démontré ça ! J’ai prouvé ça ! J’ai prouvé ça par (a) plus (b). J’ai mis ça en équation. J’ai pris des résolutions. L'infini, ça se met en équation (tu adorais ça, les équations, surtout celles avec passage à la limite). J’ai placé notre amour incommensurable, nos deux argiles mêlés jour après jour depuis notre première rencontre, j’ai placé notre amour incommensurable sur l’incommensurable néant de ta mort ; œil pour œil, dent pour dent, infini contre infini ; deux 'grandeurs' homogènes ; j’ai été impeccable de rigueur arithmétique; une équation, une unique solution ; notre amour éternel et vivant contre la mort. CQFD.

Tu peux être fier de moi ; tu peux être fier de Toi


A jamais

Aubevoye - 04/2016

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