Cap Finistère, au matin - 10/2015
Le bateau glissait dans
les fluorescences nocturnes. On avait éteint tous les feux ;
seuls les écrans en mode nuit donnaient quelques repères dans l'obscurité presque totale à la
passerelle.
La
silhouette de l’homme au poste de vigie se détachait sur les
grandes baies vitrée. Les essuie-glaces faisaient tchic-tchac à
intervalles réguliers. Romain reconnu l’homme pour l’avoir vu la
veille, en matinée, à ce même poste ; un très jeune type,
presque encore un adolescent. Il allait et venait de tribord à
bâbord et de bâbord à tribord devant les pupitres, jumelle en
mains, guettant le moindre fanal à l’horizon sous le ciel d’encre,
tel un jeune chien de chasse, infatigable et souple. Derrière
lui, ils étaient une dizaine de quart cette nuit, peut-être même
plus, comment savoir ? Impossible de compter les ombres. On les
sentait tous calmes et concentrés. Ils avaient des repères dans
l’obscurité que Romain n’avait pas.
L’allure
du bateau avait été réduite ; ça vibrait pas pareille
maintenant dans le plancher ; on prenait de face une houle qui
se creusait un peu plus à chaque mouvement du bateau ; on
annonçait mer 5 au large du cap Finistère. Les dernières heures de
la nuit seraient un peu agitées, mais on aurait mer calme pour la
matinée dès qu’on aurait quitté les eaux mêlées de
l’Atlantique et du Golfe de Gascogne.
Un marin ouvrit une porte sur l’extérieur devant Romain. Alors on entendit
d’un coup les splashes réguliers de l’étrave sur la vague
maintenant très creuse. Des embruns éclataient aux écubiers et
propageaient la mouille sur le pont jusqu’à la fargue. La nuit en
masses compactes et agitées grondait dans la mâture autour du radar de
veille qui fouettait inlassablement le ciel avec des bruits de
roulage. Et puis la porte se referma sur le calme ouaté de la
passerelle.
Romain
reconnu la voix de la chef de quart.
Elle aussi très jeune. Une Brestoise sûrement à sa manière de
donner du gras aux ‘oi’, comme quand on graisse la lettre 'a' avec l’accent circonflexe. Sa
petite silhouette venait de passer devant l’écran météo. Elle
donnait les consignes, interrogeait, répondait avec la précision
d’un chirurgien au bloc. No stress dans sa voix attentive, de
la bienveillance et une pointe de fierté à mener avec les équipiers de quart, comme ça, sous le ciel noir, un géant d’acier. Elle salua la présence de Romain à la passerelle à cette heure
tardive de la nuit, courtoisement flattée, un peu rieuse, peut-être
même légèrement moqueuse. Comment avait-elle su qu’il était là?
Rien ne lui échappait ! Mais c’était son job que rien ne lui
échappe, ici ; son job pour quelques heures encore, avant
d’aller s’écrouler tout à l’heure dans sa bannette, morte de
fatigue.
Aubevoye - 03/2016

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