Mar 31, 2016

Telecaster rouge passé

JJ Cale - Oklahoma

Adriano s'est assis sous le porche et Luis lui a tendu la guitare. Il l'a saisie par le manche avec l'autorité d'un vieux dresseur de lions. C'était une vielle Telecaster solid body rouge vermillon passé qui tirait maintenant sur le orange, avec l'extrémité du manche qui avait du être jaune citron à une époque, là où il avait les mécaniques. Le chevalet sur le corps était un peu piqué de rouille ou crasseux, difficile de savoir; Romain trouvait l'instrument vraiment cool! Devant le porche, à cette heure la rue était encore écrasée de chaleur.

Adriano a branchée la guitare sur le petit Marshall à pile, et il a joué. Oh! mon dieu. Jamais Romain n'aurait pu imaginer qu'il sorte autant de chose d'un seul instrument! Le son venait comme de partout. La main droite tenait un putain de rythme ramassé et rugueux à la fois, tandis que les doigts de la main gauche glissaient sur la manche nonchalamment, presque comme en retard, et puis arrivaient pile-poil au bon moment pour un bend ou un hammer du feu de dieu. C'était trop cool! Il y avait tout, le rythme, la ligne de basse, les petits licks acidulés glissés entre les accords. Ce type faisait sortir à cette vieille gratte ce qu'elle pouvait donner de mieux, et ce quelle donnait entre ses doigts était vraiment bien!

Adriano avec les guitares, c'était un peu comme cet ancien officier allemand alcoolique du haras de São Gaucho de la ville d'à côté, avec les vielles rosses abruties de chaleur qu'on louait aux touristes pour les balades à cheval pépères. Dés que l'Allemand montait un de ces canassons, la bête se transformait, se resserrait sur elle-même, se compactait; On aurait dit que le cheval faisait quarante centimètre de moins en longueur, dix ans d'age de gagné. C'est sûrement pas comme ça qu'il faut le dire, mais c'est vraiment l'impression que ça faisait. Ce mec maigrichon qui ne payait pas de mine à terre avec son cigarillo au coin de la bouche, ses yeux bleus acier rincés à la Tequila et son vieux pantalon des Afrika-Korps, redonnait de l'allure, de la fierté, du panache à n'importe quel tocard à crinière qu'il montait, comme ça, sans cravache, sans coup de talon, sans rien dire, en maître simplement; le cheval le sentait.

Adriano, lui, faisait sonner les guitares comme personne, et cet après-midi, tous avaient senti que c'était lui qui était le maître de la musique sous le porche. Les mômes s'étaient rassemblés au son de la vieille Fender. Une fillette écoutait le visage immobile et grave, et bougeait son bassin sur la musique, comme hypnotisée. Un p'tit gars s'était planté debout en face de la guitare et balançait sa tête en rythme. Adriano souriait. Le p'tit gars était tout à sa danse.

Au refrain, Luis repris la percussion sur son cajon qu'il serrait entre ses jambes (Romain repensait à l'ancien officier allemand à cheval). C'était pas compliqué comme musique. C'était de la musique pour après le boulot, de la musique du soir avant de se coucher. Il n'y avait rien à faire que de la laisser s'installer dans vos reins et bouger, bouger dans la chaleur de cet fin d'après-midi. 

Aubevoye 03/2016

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