Jan 18, 2016

Irremplaçable


Graffiblog - 01/2016

Les hommes s'étaient retrouvés dans le jardin après le repas. Comme la conversation roulait sur la vie professionnelle des uns et des autres, G. évoqua le tournant de carrière qu'il allait négocier. G. travaillait dans une grande banque. G. faisait partie de ces gens qui vous expliquait à longueur d'année, plus ou moins en creux, qu'il était un virtuose au travail entravé dans son action par des chefs qui étaient de vraies brouettes. G. mettait systématiquement les difficultés qu'il rencontrait sur le compte de ces chefs directs. Quand on parlait boulot, le doute n'était pas de mise dans les conversations de salon. 

G. était de plus une vraie boite à répéter les mille lieux communs qui circulaient dans l'air du temps. Les lieux communs envahissaient les conversations suivant une sorte de mode. On les entendait pour un temps jusqu'à l’écœurement à la table du self de l'entreprise, aux pauses café du bureau, dans les talk-shows télévisés, parfois même lors de repas entre amis. Et puis ça passait et laissait place à d'autres lieux communs tout aussi énervants, tout autant rabâchés. G était une vraie fashion-victim de ce point de vue. Enfin bref, il nous annonça qu'il allait reprendre la petite agence du Neubourg à la demande du grand chef régional, abandonnant son poste de conseillé des plus gros clients de l'agence de Gisors. On était sensé comprendre que c'était en soi une belle promotion. Et comme il était dans les convenances sociales de se présenter aux autres avec beaucoup d'humilité, G. ajouta :

- Le chef d'agence de Gisors n'est pas heureux de me voir partir mais, bon, ils feront bien sans moi! Personne n'est irremplaçable, n'est-ce pas ? Les cimetières sont remplis de gens indispensables !

C'était parfait, comme toujours avec G. : compétence, fausse humilité, pseudo-hauteur de vue philosophique, aplomb devant les autres, lieu commun et ... profond agacement de Romain. Parce que pour Romain, dire que personne n'était irremplaçable, c'était comme rien dire du tout ! Irremplaçable à court terme ? A moyen terme ? A long terme ? Sans plus de précision, cet aphorisme n'était que du blabla.

Romain repensait à son ami B. qui dirigeait une petite fabrique de jouets en bois en Savoie. Le jouet en bois était redevenus à la mode. L'entreprise tournait bien et avait trouvé sa clientèle. La fabrique proposait ses produits sur place dans le show-room du magasin attenant aux ateliers, mais une grosse partie de la production allait dans des boutiques de Grenoble et de Genève. Ils étaient six dans l'entreprise : B, qui créait les modèles aidé d'une graphiste coloriste, un ouvrier au débit de bois, deux menuisiers aux machines-outils et un ébéniste qui réalisait les placages de marqueterie, les mises en peinture et les vernis. B. tenait aussi le poste de commercial. 

B. avait dit un jour à Romain que si l'ébéniste venait à se casser les deux jambes sur les pistes de ski, il serait impossible de retrouver à court terme un type aussi habile que lui pour peindre et poser les vernis de finition sur les jouets. On ferait quoi alors? L'exceptionnelle finition de leurs produits était leur argument de vente face aux grosses boites du secteur. Un bon ébéniste travaillant sur des petites pièces de bois entrant dans des assemblages précis ne se trouvait pas sous le pas d'un bœuf. La fabrique travaillait quasiment en flux tendu et l'absence de l'ébéniste stopperait immanquablement les commandes en cours. Ce type était donc bien irremplaçable ... à court terme! Sans lui, on fermait boutique en six mois. La toute petite PME de B. ne pouvait même pas se permettre d'envisager le moyen terme. A cette échelle d'entreprise, seul le court terme existait. Et que dire de la graphiste coloriste? Comment pouvait-on remplacer, même à moyen terme, l'exceptionnelle créativité qui était propre à cette fille? Ces talents pouvaient même constituer une force de création irremplaçable dans une plus grosse structure que la PME de B.. Vilac l'avait d'ailleurs approchée par deux fois. Elle avait à chaque fois refusé l'offre qui devait être alléchante; B. n'en avait rien su de plus. 

Bien sûr que les cimetières étaient remplis de gens remplaçables comme nous le chantait G. en fin de repas. C'était une évidence. Dire ça, c'était enfoncer des portes ouvertes. Les générations se suivaient pour faire tourner le monde. Ça n'avait échappé à personne.

"Personne n'est irremplaçable! Les cimetières sont remplis de gens indispensables !" ça sonnait bien en première apparence, mais c'était logiquement boiteux. Ça commençait par ne rien dire, faute de préciser et ça finissait par un tautologie en donnant justement une précision. On ne pouvait enchaîner logiquement ces deux affirmations. 

C'était même plus vicieux que ça encore, parce que c'était aussi dire que les gens au travail étaient comme des pions interchangeables que l'on pouvait remplacer facilement dans l'organisation. Postulat patronal justifiant tous les managements à la hussarde. C'était le refus de prendre en compte l'épanouissement et la créativité personnelle des salariés à leur poste, dans leur fonction. Les organigrammes efficaces dans les entreprises étaient des structures fragiles.

Romain était profondément agacé par les fanfaronnades de G. mais il préféra se taire et boire silencieusement son café. A une certaine époque, il avait lui aussi propagé plus qu'à son tour des lieux communs, sans chercher à réfléchir à ce qu'il disait. Il ne l'avait pas oublié. Il essayait de faire attention maintenant.

Aubevoye - 01/2016

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