Lavis et calame (détail) - CT - 2015
Dialogue de Platon: Gorgias ou de la rhétorique
Gorgias
quitte la Sicile pour se rendre en ambassade à Athènes Vers 427. Le
grand Périclès vient de mourir deux ans plus tôt. Athènes est en guerre contre Spartes et sort affaiblie d'une épidémie de peste. Par l'extérieur comme de l'intérieur, la cité athénienne jadis toute puissante est fortement fragilisée. La démocratie accompagne une socièté sur le déclin. Plus que jamais, les questions de politique sont cruciales. Le mauvais usage du pouvoir politique pourrait bien accélérer la chute de la cité qui naguère puissante dirigeait seule la ligue de Délos contre les Mèdes.
Début du dialogue: Socrate,
accompagné de son ami Khairéphon, rencontre Calliclès au sortir d'une
réunion où Gorgias a fait de beaux discours. Socrate est déçu
d'arriver trop tard, mais Calliclès lui propose de venir chez lui écouter le maître de
rhétorique.
- Eh bien, venez chez moi, quand vous voudrez. C'est chez
moi que Gorgias est descendu. Il vous donnera une séance.
S'ensuit
une première discussion entre Socrate et Gorgias. Socrate interroge
Gorgias afin de savoir ce qu'est la rhétorique. Pour Gorgias, la
rhétorique est l'art de la persuasion par le discours. Dans la
démocratie directe de la Cité athénienne, c'est un art précieux. Les sophistes et les rhéteurs professionnels vendent leurs cours très chers aux jeunes aristocrates athéniens qui veulent se lancer dans la politique. Car la
démocratie athénienne ne s'appuie pas sur un corpus de lois écrites
comme le seront plus tard les républiques romaines ou nos républiques modernes. C'est une
démocratie directe où les hommes politiques s'adressent directement aux électeurs réunis en assemblée pour voter les propositions mises
en débat. Encore faut-il savoir parler devant en public.
Gorgias s'installe avec succès à Athènes pour enseigner la
rhétorique aux jeunes athéniens qui se préparent à embrasser une
carrière politique dans la cité, mais pour Platon,
la rhétorique n'est pas un art. Comme la sophistique, c'est pour lui tout au plus une flatterie,
comme le cuisinier flatte le corps avec de bons plats sans chercher à le soigner. Des
mets agréables peuvent être mauvais pour le corps; un régime
sévère peut être nécessaire à la santé.
Socrate en
arrive à la conclusion qu'il y a donc au moins deux voies pour persuader
l'assemblée dans la Cité: la persuasion par la rhétorique, survolant le sujet débattu et ne véhiculant
dans la foule que des croyances, et la persuasion par le discours de la science, qui
dans sa démarche rationelle, s'attache à dégager des vérités
éternelles.
(p180) Socrate
- La rhétorique est donc, à ce qu'il parait, l'ouvrière de la persuasion qui fait croire, non de celle qui fait savoir relativement au juste et à l'injuste.
Gorgias
- Oui
Socrate
- A ce compte, l'orateur n'est pas propre à instruire les tribunaux et les autres assemblées sur le juste et l'injuste, il ne peut leur donner que la croyance. Le fait est qu'il ne pourrait instruire en si peu de temps une foule si nombreuses sur de si grands sujets.
Gorgias
- Assurément non.
La rhétorique est une routine qui ne va pas au
fond des choses. Le rhéteur n'a pas besoin de connaitre un sujet pour en parler et convaincre la foule. Si Platon
attaque les rhéteurs et les sophistes dans ce dialogue, il a cependant
l'honnêteté intellectuelle de laisser Gorgias défendre et
relativiser la rhétorique :
(p184) Socrate
- Tu
disais tout à l'heure que, même en ce qui regarde la santé,
l'orateur est plus habile que le médecin.
Gorgias
- Oui, au moins devant la foule.
Socrate
- Devant la foule, c'est-à-dire devant ceux qui ne savent pas ; car, devant ceux qui savent, l'orateur sera certainement moins persuasif que le médecin.
Gorgias
- C'est vrai
Pour Platon
(Socrate), ce qui est condamnable chez les rhéteurs, c'est leur
prétention à pouvoir emporter le vote de la foule sur
n'importe quel sujet, sans pour autant être expert dans le domaine.
Il y a là une forme de manipulation et donc une forme de mise en péril de la Cité. Platon laisse cependant à Gorgias le soin de préciser les limites du pouvoir de la rhétorique et l'usage qu'on doit en faire. Platon n'a jamais caché dans ses dialogues les arguments de poids de ses adversaires politiques.
(p182) Gorgias
- Sans
doute l'orateur est capable de parler contre tous et sur toute
chose de manière à persuader la foule mieux que personne, sur
presque tous les sujets qu'il veut ; mais il n'est pas autorisé
pour cela à dépouiller de leur réputation les médecins ni les
autres artisans, sous prétexte qu'il pourrait le faire ; au
contraire, on doit user de la rhétorique avec justice, comme de
tout autre genre de combat.
Voilà,
c'est dit, la rhétorique est une forme de combat en démocratie.
C'est un combat devant la foule (le peuple des votants de la Cité); un combat permanent dans la démocratie athénienne directe qui n'a pratiquement aucun corpus de lois comme fondement. Seuls les discours permettent de convaincre.
Mais ce peut être aussi un combat dans une démocratie adossée comme la notre à un corpus de lois, quand ce combat
porte sur des idées qui ne s'appuient encore sur aucun texte :
soit que les lois existantes sont en opposition avec les idées
défendues, soit que les lois qui rendront applicables ces idées ne sont pas
encore votées.
A la fin du dialogue, Calliclès
soutient à Socrate, que dans l'ordre de la
nature, c'est aux forts de dicter leurs lois aux plus faibles. C'est
ainsi que la Cité doit être organisée. On ne doit pas étouffer
les forts avec la tempérance.
(p235) Calliclès
- (…)
Mais voici ce qui est beau et juste suivant la nature, je te le dis
en toute franchise, c'est que, pour bien vivre, il faut laisser
prendre à ses passions tout l'accroissement possible, au lieu de
les réprimer, et, quand elles ont atteint toute leur force, être
capable de leur donner satisfaction par son courage et son
intelligence et de remplir tout ses désirs à mesure qu'ils
éclosent. (…)
Mais cela
n'est pas, je suppose, à la portée du vulgaire. De là vient qu'il
décrie les gens qui en sont capables (…) car pour ceux qui ont eu
la chance de naître fils de roi, ou que la nature a fait capables
de conquérir un commandement, une tyrannie, une souveraineté,
peut-il y avoir quelque chose de plus honteux et de plus funeste que
la tempérance.
Commentaires de Graffiblog:
Les points de vue que les sophistes Gorgias (Polos, qui poursuit le dialogue à la suite de Gorgias) et Calliclès opposent à Socrate dans ce dialogue ne doivent pas être sous-estimés, même si une première lecture du dialogue nous range dans le camp de Socrate.
Le développement des médias (TV, radio, Internet, réseaux sociaux) pose l'ombre de la démocratie directe sur notre démocratie représentative. Combien d'experts faut-il mettre aux rames de la trière de la Justice pour lutter contre dix minutes d'antenne d'un terrible démogogue à la télé? Peut-on faire l'économie du tribun dans le camp de la justice?
La conception socratique de la Cité, basée sur la science,
c'est-à-dire la recherche rationelle de la vérité, c'est-à-dire encore le discours des experts (cf. nos experts en climatologie,
en criminologie, en économie, en stratégie militaire,
en sécurité sanitaire, …) est une voie qui d'une certaine
manière interdit les ruptures dans le fonctionnement de la Cité.
C'est la foule tempérante de Socrate contre les forts de Calliclès.
On pressent pourtant que les capacités visionnaires des grandes forces de caractère que
Calliclès admire, leur énergie à embrasser leur destin jusqu'au
bout, et leur capacité à convaincre une assemblée, ne doivent pourtant pas
être brimées dans la vie politique de la Cité par une injonction permanente à la tempérance, du moins si ces énergies et ces convictions
n'y portent pas l'injustice.
Comment convaincre devant la Représentation nationale sans les capacités de rhéteur d'un Gorgias? Comment convaincre sans celui qui se sent fort dans ses convictions ? Comment capter les énergies individuelles des plus forts d'entre nous, des êtres d'exception, et mettre à profit leur énergie pour le bien de tous? Comment convaincre quand il n'y a pas encore de lois pour appuyer le
combat? Comment faire bouger les lignes, comment être audible avec les seuls froids discours rationels des experts?
Autant de questions (parmis beaucoup d'autres) que le Gorgias de Platon ouvre frontalement, ou en creux.
Y aurait-il
eu une place dans la sage république tempérante des experts de Platon, pour un Badinter au phrasé déterminé et vibrant d'émotion devant l'Assemblée nationale, arrachant au destin et au vote
du Parlement, l'abolition de la peine de mort en 1981?
Quand au risque de manipulation de la foule par les experts en rhétorique, le point faible de l'argumentation de Platon, c'est de supposer la foule ignare. Peut-être l'était-elle dans la cité athénienne de l'époque (même si on peut en douter car on discutait sur l'Agora)? Ainsi se réaffirme aussi en creux dans ce dialogue, la nécessité d'éduquer la foule, d'instruire ceux qui participeront au fonctionnement de la cité par leur vote. La bonne santé de la démocratie passe par l'école pour apprendre à être des citoyens éveillés, capables de réfléchir et de faire la part des choses entre les justes combats portés sur la place publique et les entreprises douteuses vendues aux quatre vents par les bonimenteurs de jour de marché.
C'est peut-être plus la démocratie directe que les sophistes et les maitres de rhétorique que Platon attaque dans ce dialogue. L'organisation politique la meilleure pour Platon est plus une république qu'une démocratie; une organisation d'experts accordés sur les vérités et où chacun trouve sa place en fonction de ses compétences; une république des compétences reconnues, c'est-à-dire probablement une organisation politique plus stable qu'inventive.
Aubevoye - 12/2015
Extrait du dialogue et numéros de pages: Gorgias - GF Flammarion - Traduction Emile Chambry
Liens : R. Badinter devant l'Assemblée nationale:

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