Visage d'une Korê - 490-480 avant JC - Musée de l'Acropole - Athènes
Aujourd'hui encore, un poème n'a d'existence que s'il est parlé; il faut le connaître par coeur et, pour lui donner vie, se le réciter avec les mots silencieux de la parole intérieure. Le mythe n'est lui aussi vivant que s'il est encore raconté, de génération en génération, dans le cours de l'existence quotidienne. Sinon, relégué au fond des bibliothèques, figé sous forme d'ecrits, le voilà devenu reférence savante pour une élite de lecteurs spécialisés en mythologie.
Mémoire, oralité, tradition: telles sont bien les conditions d'existence et du survie du mythe.
(...)
Le récit mythique par contre, n'est pas seulement, comme le texte poétique, polysémique en lui-même par ses plans multiples de signification. Il n'est pas fixé dans sa forme définitive. Il comporte toujours des variantes, des versions multiples que le conteur trouve à sa disposition, qu'il choisit en fonction des circonstances, de son public ou de ses préférences, et où il peut retrancher, ajouter, modifier si cela lui paraît bon. Aussi longtemps qu'une tradition orale de légendes est vivante, qu'elle reste en prise sur les façons de penser et les moeurs d'un groupe, elle bouge: le récit demeure en partie ouvert à l'innovation.
Jean-Pierre Vernant - Préface à L'univers, les dieux, les hommes - Editions du Seuil
Phèdre
(..) Allons ce que tu déclares avoir entendu, raconte-le.
Socrate
Eh bien! j'ai entendu dire que, du côté de Naucratis en Egypte, il y a une des vieilles divinités de là-bas, celle-là dont l'emblème sacré est un oiseau qu'ils appellent, tu le sais, l'ibis; le nom de cette divinité est Theuth. C'est donc lui qui, le premier, découvrit le nombre et le calcul et la géométrie et l'astronomie, et encore le trictrac et les dés, et enfin et surtout l'écriture. Or en ce temps-là régnait sur l'Egypte entière Thamous, qui résidait dans cette grande cité du haut pays, que les Grecs appellent Thèbes d'Egypte, comme ils appellent le dieu (Thamous) Ammon. Theut étant venu le trouver, lui fit une démonstration de ces arts et lui dit qu'il fallait les communiquer aux autres Egyptiens. Mais Thamous lui demanda quelle pouvait être l'utilité de chacun de ces arts; et, alors que Theuth donnait des explications, Thamous selon qu'il les jugeait bien ou mal fondées, prononçait tantôt le blâme tantôt l'éloge. Nombreuses, raconte-t-on, furent assurément les observations, que, sur chaque art, Thamous fit à Theuth dans les deux sens, et dont la relation détaillée ferait un long discours. Mais, quand on en fut à l'écriture:"Voici, ô roi, dit Theuth, le savoir qui fournira aux Egyptiens plus de savoir, plus de sciences et plus de mémoire; de la science et de la mémoire le remède il a trouvé." Mais Thamous répliqua; "Ô Theuth, le plus grand maître és arts, autre est celui qui peut engendrer un art, autre, celui qui peut juger quel est le lot de dommage et d'utilité pour ceux qui doivent s'en servir. Et voilà maintenant que toi, qui est le père de l'écriture, tu lui attribues, par complaisance, un pouvoir qui est le contraire de celui qu'elle possède. En effet, cet art produira l'oubli dans l'âme de ceux qui l'auront appris, parce qu'ils cesseront d'exercer leur mémoire: mettant, en effet, leur confiance dans l'écrit, c'est du dehors, grâce à des empreintes étrangères, et non du dedans, grâce à eux-mêmes, qu'ils feront acte de remémoration; ce n'est donc pas de la mémoire, mais de la remémoration, que tu as trouvé le remède (...)
Socrate
(...) à mon avis, ce qu'il y a de terrible, Phèdre, c'est la ressemblance qu'entretient l'écriture avec la peinture. De fait, les êtres qu'engendre la peinture se tiennent debout comme s'ils étaient vivants; mais qu'on les interroge, ils restent figés dans une pose solenelle et gardent le silence. Et il en va de même pour les discours [écrits*]. On pourrait croire qu'ils parlent pour exprimer quelque réflexion; mais, si on les interroge, parce qu'on souhaite comprendre ce qu'ils disent, c'est une seule chose qu'ils se contentent de signifier, toujours la même. (...)
Phèdre - Platon- Garnier Flammarion - Trad. Luc Brisson
[ *] note de Graffiblog

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