Techniques mixtes - 02/2017
Feb 26, 2017
L'Ethique
Par quel prodige, cet homme d'une si grande sensibilité, mais à qui on ne connait qu'un amour désespéré; cet homme jeté dans l'opprobe par sa communauté, risquant sa vie pour ses idées, qui ne publia pas son grand œuvre de son vivant sentant que son travail ne serait pas compris de ses contemporains; cet homme qui a travaillé dur de ses mains et pensé son œuvre en même temps, souffrant d'une maladie pulmonaire jusqu'aux derniers jours de sa quarante cinquième année, a-t-il pu dans son extrême solitude, produire une philosophie si profonde, si fine, si positive et si douce?
Point d'aigreur, point de ressentiments, point de cris contre sa vie dure. Un météore dans le noir du ciel du XVIIième siècle. La force de l'exemple du philosophe qui vit en conformité avec sa philosophie.
Rien que d'y penser, à trois siècles et demi de distance, les larmes montaient aux yeux de Romain. Romain formula le vœu que ce météore soit devenu étoile, brillant toujours ardemment et nous guidant dans le ciel de nos idées, que cette conscience que la vie n'a pas ménagée, soit maintenant apaisée.
Ce serait juste.
Ce serait juste.
Vernon 02/2017
Feb 19, 2017
Dressing-codes
Techniques mixtes (détail) - 2013
La matinée de ce dimanche de février avait ouvert au printemps une première brèche dans l'hiver. Un petit soleil presque tiède baignait la place Charles de Gaulle. Devant Monoprix, short en jean court et vieille veste militaire kaki du surplus, Émilie attendait sa copine et gardait leurs deux trottinettes.
Un vieux monsieur, chaud manteau Olligan, écharpe écossaise en shetland et belles chaussures cousues goodyear, traversa l'ombre encore glaciale que la grande façade du magasin projetait sur le trottoir sous le soleil bas de février. La tenue légère de la jeune fille lui arracha un sourire.
- Ce n'est pas encore le printemps, jeune fille! Je vois que tu as hâtes que les beaux jours reviennent. Moi, aussi! Mais patiente encore un peu, tu vas prendre froid. Couvre-toi, ma belle!
Il y avait dans ses mots un ton de moquerie bienveillant et attendri. Dans le regard amusé du vieil homme, le short très court d’Émilie lui semblait incarner toute cette énergie vitale de la jeunesse qu'il sentait impatiemment attachée à l'arrivée des saisons de soleil. Les semelles goodyear de l'homme s'éloignèrent et traversèrent la place animée. Un sourire flottait encore sur les lèvres du vieux monsieur, enivré de sa bienveillance amusée pour Émilie; vraiment très satisfait de lui.
Devant les portes de Monoprix, Émilie se sentit envahie par la honte. Honte de n'avoir qu'un seul jean correct à porter et qui tournait en ce moment dans le tambour du lave-linge du lavomatic. Elle avait profité de cette belle matinée ensoleillée de février, presque douce, pour donner à sa mère son unique pantalon à laver dans la tournée hebdomadaire de linge familiale, et en attendant, avait espérer sortir en short sans être trop ridicule. Émilie se cru démasquée dans les moqueries du monsieur, et la honte, grande prédatrice des âmes tendres, qui depuis quelques années déjà avait reniflé dans la pauvreté et la jeunesse d’Émilie une petite proie facile, qui s'était installée dans son cœur, profitait des mots du vieil homme pour y diffuser une nouvelle dose de poison.
Quand donc reviendraient les beaux jours chauds, les vrais, ceux pour lesquels Emilie pourrait ressortir son jean troué, ses deux leggings Mim qui boulochaient, ses pauvres petits hauts élimés, et cacher sa pauvreté dans les dressing-codes destroy-grungy qui s'étalaient déjà sous les étiquettes Nouvelle Collection des plus belles vitrines du centre-ville?
Vernon - 02/2017
Feb 18, 2017
Réflexions lambda
Graffiblog - 02/2017
Qui voudrait voir aujourd'hui la politique de sa ville, de sa région ou de son pays, dans une large part conduite par des citoyens lambda? Qui aujourd'hui voudrait voir sa plainte instruite et jugée par un tribunal populaire composé de citoyens lambda?
Il semble y avoir plus ou moins consensus pour laisser le fonctionnement de la Cité aux mains des meilleurs, des plus compétents, des professionnels. On voudra être jugé par le meilleur des juges et défendu par le meilleur, le plus professionnel, des avocats. La complexité des lois, des arrêtés, des décrets, des jurisprudences, des traités internationaux, semble appeler une république de professionnels. Il semble qu'il n'y ait plus aucune décision à prendre qui n'ait des enjeux planétaires, y compris à l'intérieur de nos propres frontières. La politique n'est plus une affaire de peuples mais de juristes, de scientifiques, d'économistes, d'experts.
Platon qui a combattu la démocratie directe d'Athènes ne renierait sûrement pas nos démocraties occidentales. Ces dernières ne demandent finalement que peu de chose au Peuple: gardez-nous une heure de votre temps deux dimanches tous les cinq ans pour élire votre président, et réservez-nous encore une heure deux autres dimanches pour élire votre représentation nationale au parlement, après cela, la cinquième République Française s'occupera de tout le reste: le président de la République choisira, seul, le plus compétent des premiers ministres qui choisira pour son gouvernement les plus compétents des ministres, qui choisiront à leur tour les plus compétents des directeurs de cabinets qui choisiront les cabinets les plus compétents, appuyés sur le substrat d'une administration professionnelle, plus ou moins institutionnellement protégée des alternances politiques. Ce mode de fonctionnement démocratique rejoint la position platonicienne: mettre les gens compétents à la place dans la Cité où leurs compétences les destinent, autrement dit, la conduite de la Cité doit être laissée aux professionnels (les philosophes dans la République de Platon). Le mode de fonctionnement des institutions de notre République est plus aristocratique (étymologiquement: le pouvoir aux meilleurs) que démocratique (le pouvoir au peuple).
Platon n'a-t-il pas vu juste? N'a-t-on pas vu déjà des gens faisant autorité dans des arts autres que celui de la politique (sciences, sport, ...) devenir de piètre ministre? Gouverner n'est pas une affaire de science, d'Art ou du sport. Gouverner est un métier.
Platon qui a combattu la démocratie directe d'Athènes ne renierait sûrement pas nos démocraties occidentales. Ces dernières ne demandent finalement que peu de chose au Peuple: gardez-nous une heure de votre temps deux dimanches tous les cinq ans pour élire votre président, et réservez-nous encore une heure deux autres dimanches pour élire votre représentation nationale au parlement, après cela, la cinquième République Française s'occupera de tout le reste: le président de la République choisira, seul, le plus compétent des premiers ministres qui choisira pour son gouvernement les plus compétents des ministres, qui choisiront à leur tour les plus compétents des directeurs de cabinets qui choisiront les cabinets les plus compétents, appuyés sur le substrat d'une administration professionnelle, plus ou moins institutionnellement protégée des alternances politiques. Ce mode de fonctionnement démocratique rejoint la position platonicienne: mettre les gens compétents à la place dans la Cité où leurs compétences les destinent, autrement dit, la conduite de la Cité doit être laissée aux professionnels (les philosophes dans la République de Platon). Le mode de fonctionnement des institutions de notre République est plus aristocratique (étymologiquement: le pouvoir aux meilleurs) que démocratique (le pouvoir au peuple).
Platon n'a-t-il pas vu juste? N'a-t-on pas vu déjà des gens faisant autorité dans des arts autres que celui de la politique (sciences, sport, ...) devenir de piètre ministre? Gouverner n'est pas une affaire de science, d'Art ou du sport. Gouverner est un métier.
De même, Platon n'a-t-il pas également vu juste quand il pointait le risque inhérent à toute démocratie directe d'être exposée à la manipulation des foules par les idéologues de tout bord (les Sophistes de l'Athènes du IVième)? Pour Platon, le danger dans la conduite de la Cité par le Peuple, c'est le Peuple, l'opinion populaire livrée aux rhétoriques manipulatrices.
Rien à objecter à tout cela si on accepte des prémisses qu'on nous présente généralement. Mais il a une autre façon de voir les choses, avec d'autres prémisses.
Je crois que tout le monde tombera d'accord sur la prémisse suivante (hormis les croyants en la science infuse): on apprend en apprenant, et en faisant. Pourquoi cette prémisse ne serait-elle pas applicable à la politique? Car c'est un des avantages de la démocratie directe que de donner aux citoyens l'occasion d'exercer et d'apprendre à exercer en faisant, en s'impliquant publiquement dans la vie de la Cité (Res publica, étymologiquement la chose publique). Certes, les foules sont manipulables, mais les membres de la représentation nationale aussi. S'il est difficile d'imaginer un endoctrinement de masse qui ne soit pas visible au grand jour, et par la même réfutable, tant qu'on garantit la liberté de la presse, il est sûr qu'on ne pourrait contrecarrer l'action d'éventuels 'sophistes malfaisants' qui opèreraient dans le secret des cabinets parlementaires. Quel citoyens connait et mesure vraiment l'action des réseaux d'influence et des lobbys sur ceux qui dirigent la Cité? N'est-ce pas un risque aussi probable que le retournement de l'opinion publique?
Les grands choix de la Cité impliquent assurément une expertise des dossiers qui ne relève aujourd'hui majoritairement que des spécialistes, des experts et des professionnels. Mais les dossiers ne doivent pas rester seulement techniques pour qu'il y ait un sens à les proposer au Peuple. Les dossiers doivent trouver leur aboutissement dans une traduction en termes éthique pour être soumis au vote du Peuple, car c'est sur ce plan, et seulement sur ce plan que le Peuple a pleine compétence pour juger. C'est même le principe démocratique de la république.
C'est aussi le principe du plus célèbre des sophiste, Protagoras, énonçant 'L'homme est la mesure de toute chose ....". S'opposant à Platon, les sophistes apportent l'idée que la conduite de la Cité ne relève pas des dieux, mais qu'elle est une histoire humaine, une histoire de peuples dirions-nous aujourd'hui, se choisissant leurs propres lois pour vivre ensemble dans la concorde. Le principe d'égalité entre citoyens pose le droit pour chacun de nous de participer à la vie de la Cité. On ne reconnait la mutuelle jouissance d'un droit qu'entre égaux. Il faut donc d'abord poser le principe d'Egalité, c'est-à-dire l'égalité de chaque citoyenne et de chaque citoyen pour décider sur un plan éthique de ce qui est juste pour eux. L'octroie d'un privilège législatif, généralement donné aux experts et aux professionnels, tomberait de fait si les dossiers s'exprimaient sur le terrain éthique. Il y a une forme de propagande diffuse et généralisée dans l'idée que les grands choix auxquels une démocratie moderne doit faire face ne peuvent aujourd'hui s'appuyer que sur une expression très technique des dossiers (scientifique, économique, médicale, institutionnelle, ...). Cette prémisse peut être ré-interrogée en marge de toute propagande.
Vingt-cinq siècles avant nous, Platon et les Sophistes cernaient le nœud du problème de la conduite de la Cité et, finalement, posaient les bonnes questions. Ils répondirent à ces questions dans le contexte historique de leur époque. La pertinence ou non de leurs réponses appartient à jamais à leur époque, à l'Athènes du IVième siècle, et leur l'étude relève du travail de l'historien. En revanche, les questions posées et la problématique dégagée par Platon et les Sophistes restent une base de réflexion pertinente aujourd'hui.
Entre démocratie représentative et démocratie directe, le bon choix est sûrement de rejeter l'une et l'autre pour un mixte des deux, à la manière des démocraties occidentales, mais probablement avec un curseur qui ne soit pas en butée côté des experts.
Rien à objecter à tout cela si on accepte des prémisses qu'on nous présente généralement. Mais il a une autre façon de voir les choses, avec d'autres prémisses.
Je crois que tout le monde tombera d'accord sur la prémisse suivante (hormis les croyants en la science infuse): on apprend en apprenant, et en faisant. Pourquoi cette prémisse ne serait-elle pas applicable à la politique? Car c'est un des avantages de la démocratie directe que de donner aux citoyens l'occasion d'exercer et d'apprendre à exercer en faisant, en s'impliquant publiquement dans la vie de la Cité (Res publica, étymologiquement la chose publique). Certes, les foules sont manipulables, mais les membres de la représentation nationale aussi. S'il est difficile d'imaginer un endoctrinement de masse qui ne soit pas visible au grand jour, et par la même réfutable, tant qu'on garantit la liberté de la presse, il est sûr qu'on ne pourrait contrecarrer l'action d'éventuels 'sophistes malfaisants' qui opèreraient dans le secret des cabinets parlementaires. Quel citoyens connait et mesure vraiment l'action des réseaux d'influence et des lobbys sur ceux qui dirigent la Cité? N'est-ce pas un risque aussi probable que le retournement de l'opinion publique?
Les grands choix de la Cité impliquent assurément une expertise des dossiers qui ne relève aujourd'hui majoritairement que des spécialistes, des experts et des professionnels. Mais les dossiers ne doivent pas rester seulement techniques pour qu'il y ait un sens à les proposer au Peuple. Les dossiers doivent trouver leur aboutissement dans une traduction en termes éthique pour être soumis au vote du Peuple, car c'est sur ce plan, et seulement sur ce plan que le Peuple a pleine compétence pour juger. C'est même le principe démocratique de la république.
C'est aussi le principe du plus célèbre des sophiste, Protagoras, énonçant 'L'homme est la mesure de toute chose ....". S'opposant à Platon, les sophistes apportent l'idée que la conduite de la Cité ne relève pas des dieux, mais qu'elle est une histoire humaine, une histoire de peuples dirions-nous aujourd'hui, se choisissant leurs propres lois pour vivre ensemble dans la concorde. Le principe d'égalité entre citoyens pose le droit pour chacun de nous de participer à la vie de la Cité. On ne reconnait la mutuelle jouissance d'un droit qu'entre égaux. Il faut donc d'abord poser le principe d'Egalité, c'est-à-dire l'égalité de chaque citoyenne et de chaque citoyen pour décider sur un plan éthique de ce qui est juste pour eux. L'octroie d'un privilège législatif, généralement donné aux experts et aux professionnels, tomberait de fait si les dossiers s'exprimaient sur le terrain éthique. Il y a une forme de propagande diffuse et généralisée dans l'idée que les grands choix auxquels une démocratie moderne doit faire face ne peuvent aujourd'hui s'appuyer que sur une expression très technique des dossiers (scientifique, économique, médicale, institutionnelle, ...). Cette prémisse peut être ré-interrogée en marge de toute propagande.
Vingt-cinq siècles avant nous, Platon et les Sophistes cernaient le nœud du problème de la conduite de la Cité et, finalement, posaient les bonnes questions. Ils répondirent à ces questions dans le contexte historique de leur époque. La pertinence ou non de leurs réponses appartient à jamais à leur époque, à l'Athènes du IVième siècle, et leur l'étude relève du travail de l'historien. En revanche, les questions posées et la problématique dégagée par Platon et les Sophistes restent une base de réflexion pertinente aujourd'hui.
Entre démocratie représentative et démocratie directe, le bon choix est sûrement de rejeter l'une et l'autre pour un mixte des deux, à la manière des démocraties occidentales, mais probablement avec un curseur qui ne soit pas en butée côté des experts.
Vernon 02/2017
Bibliographie:
Platon
Protagoras - Garnier-Flammarion
La République - Garnier Flammarion
Cornélius Castoriadis
La montée de l'insignifiance - Les carrefours de labyrinthe - Tome 4 -Points Essais
Noam Shomsky
De la propagande - Fayard 10/18
Platon
Protagoras - Garnier-Flammarion
La République - Garnier Flammarion
Cornélius Castoriadis
La montée de l'insignifiance - Les carrefours de labyrinthe - Tome 4 -Points Essais
Noam Shomsky
De la propagande - Fayard 10/18
Feb 5, 2017
C'est gothique?
-C'est beau! C'est ... gothique?
- Oui, c'est du gothique.
Le petit homme vient de poser sa canette de bière sur les pavés pour donner à ses bras l'ampleur de mouvement que lui inspirent les flancs de la collégiale dressés devant lui. Un petit homme avec une casquette de baseball qui lui mange presque tout le haut du visage; quarante ans, peut-être. Un petit homme gros de ses émotions qu'il tente de me faire partager dans les rudiments de son mauvais français. Il me redessine la nef avec des moulinets de bras dans le soir frisquet de la ruelle Malo. Sa bouche est muette des mots exacts pour me dire tout ce qui gonfle son cœur en ce moment.
- C'est ... Hum ... c'est ...
Il me regarde, approchant son index de son pouce, comme pour toiser une hauteur de deux ou trois centimètres, et me dit en s'excusant:
- Moi, petit français
- C'est ... Hum ... c'est ...
Il me regarde, approchant son index de son pouce, comme pour toiser une hauteur de deux ou trois centimètres, et me dit en s'excusant:
- Moi, petit français
- Ah! ... En anglais alors?
- Non, Non, pas anglais! Moi parler que petit français ...
Il me plait ce petit homme.
Il me plait ce petit homme.
Il y a des inconnus vers qui on a envie spontanément de faire un geste de camaraderie quand on s'aperçoit qu'on partage avec eux une même émotion. Il y a à peine cinq minutes, j'étais allé poser mes mains sur les pierres des piliers de l'entrée Ouest. Je me disais - Qui a taillé cette pierre? Quel était son nom? De quelle campagne était-il venus pour bâtir cette collégiale? Qui avait-il aimé dans sa vie? Comment étaient ses mains après une journée de travail?
J'ai envie de donner l'accolade à cet homme, mais je ne la fais pas. Et puis aussi, j'ai envie de pleurer. J'ai envie de pleurer parce que j'aurais bien parié avec la foule que ce type nageant dans des habits démodés trop grands pour lui, avec son sac de supermarché usé, n'était pas du genre à s'émerveiller devant une collégiale.
J'ai envie de donner l'accolade à cet homme, mais je ne la fais pas. Et puis aussi, j'ai envie de pleurer. J'ai envie de pleurer parce que j'aurais bien parié avec la foule que ce type nageant dans des habits démodés trop grands pour lui, avec son sac de supermarché usé, n'était pas du genre à s'émerveiller devant une collégiale.
Mais c'est quoi le genre qu'il faut avoir pour aimer l'Art? Il y a un genre? J'ai honte.
Il me tend la main:
- Moi, Christophe!
- Moi, c'est Romain!
Il m'offre son sourire. Nous nous serons la main. Il est beau. Nous nous séparons. Il reste magnifique devant le portail Ouest et moi je repars avec ma laideur.
Vernon - 02/2017
Feb 2, 2017
Extérieurs nuit
Encre et acrylique sur papier - 01/2017
Les volets d'en face sont ouverts. Une faible lumière filtre à travers des voilages bleus. Je n'avais encore jamais vu cette fenêtre ouverte
Une jeune femme rentre tard du boulot. Le tchak sec de la fermeture centralisée de l'auto et le Bzzzzz de la gâche électrique de la porte de l'immeuble
Retour du silence
La voix d'un type qui téléphone dans la rue. Je l'entends mais ne le vois pas. Où est ce type? Sa voix rebondit sur les murs de la ville endormie. Il semble que ce type soit partout à la fois
Des rires à la fenêtre de l'appartement au-dessus de la pizzeria. Quelqu'un ferme la fenêtre
Retour du silence
T. 01/2017
Jan 28, 2017
Jan 25, 2017
Jan 19, 2017
Le Nord
Encre - 01/2017
Le Nord au moins, ça vous conserves les viandes; ils sont pâles une fois pour toute les gens du Nord. Entre un Suédois mort et une jeune homme qui a mal dormi, peu de différence.
Le voyage au bout de la nuit - LF Céline
Jan 15, 2017
Petit pan de mur jaune
Vernon - matin - 01/2017
...un critique
ayant écrit que dans la Vue de Delphes de Ver Meer (prêté par le
musée de La Haye pour une exposition hollandaise), le tableau qu'il
adorait et croyait connaître très bien, un petit pan de mur jaune (qu'il
ne se rappelait pas) était si bien peint qu'il était, si on le
regardait seul, comme une précieuse oeuvre d'art chinoise, d'une beauté
qui se suffisait à elle-même, Bergotte mangea quelques pommes de terre,
sortit et entra à l'exposition. Dès les premières marches qu'il eut à
gravir, il fut pris d'étourdissements. Il passa devant plusieurs
tableaux et eut l'impression de la sécheresse et de l'inutilité d'un art
si factice, et qui ne valait pas les courants d'air et le soleil d'un
palazzo de Venise, ou d'une simple maison en bord de mer. Enfin il fut
devant le Ver Meer qu'il se rappelait plus éclatant, plus différent de
tout ce qu'il connaissait, mais où, grâce à l'article du critique, il
remarqua pour la première fois des petits personnages en bleu, que le
sable était rose, et enfin la précieuse matière du tout petit pan de mur
jaune. Ses étourdissements augmentaient; il attachait son regard comme
un enfant à un papillon jaune qu'il veut saisir, au précieux petit pan
de mur. "C'est ainsi que j'aurais dû écrire, disait-il. Mes derniers
livres sont trop secs, il aurait fallu passer plusieurs couches de
couleur, rendre ma phrase en elle-même précieuse, comme ce petit pan de
mur jaune"
(...)
il n'y a aucune raison dans nos conditions de vie sur cette terre pour
que nous nous croyions obligés à faire bien, à être délicats, même à
être polis, ni pour l'artiste athée à ce qu'il se croie obligé de
recommencer vingt fois un morceau dont l'admiration qu'il excitera
importera peu à son corps mangé par les vers, comme la pan de mur jaune
que peignit avec tant de science et de raffinement un artiste à jamais
inconnu, à peine identifié sous le nom de Ver Meer. Touts ces
obligations qui n'ont pas leur sanction dans la vie présente semblent
appartenir à un monde différent, fondé sur la bonté, le scrupule, le
sacrifice, un monde entièrement différent de celui-ci, et dont nous
sortons pour naître à cette terre, avant peut-être d'y retourner revivre
sous l'empire de ces lois inconnues auxquelles nous avons obéi parce
que en portions l'enseignement en nous, sans savoir qui les avait
tracées, ces lois dont le travail profond de l'intelligence nous
rapproche et qui sont invisibles seulement - et encore! - pour les sots...
La Prisonnière - La Recherche du Temps perdu - Marcel Proust
Jan 11, 2017
Jan 7, 2017
Crissements
Encres - 2016
Au bout de l'interminable rangée de caisses, les deux filles du rayon poisson avaient rangé la marchandise dans les boites en polystyrène. On entendait maintenant les pelles qui frappaient la glace des présentoirs jusqu'à l'inox dans d'horribles bruits de crissement. Ces bruits annonçaient la fermeture proche du magasin, Jeanne avait appris à les aimer. Elle pourrait bientôt quitter sa caisse et reposer son dos douloureux. Encore une journée de tirée.
Vernon - 01/2017
Jan 2, 2017
Pensée intégrante
Gravure - T. - non datée
Le rapprochement d'un mythe avec certains évènements de notre vie donne parfois une exposition, une compréhension, un sens à ces mêmes évènements, là où la pensée analytique s'étouffait dans l'apparente confusion des faits.
Car le mythe offre une interprétation globale, multiforme et intégrante d'une situation complexe, comme ces gravure sur bois des Expressionnistes allemands où, bien avant d'y voir un paysage champêtre au creux d'un vallon, on y lit d'abord une composition de noirs et de blancs, de rythmes et de valeurs, une surface ondoyante d'effets plastiques sur tout le format de l’œuvre, une expression en mouvement dans un effet de saisissement globale de notre sensibilité.
Avec le mythe, comme avec ces gravures, la complexité du propos est saisie d'un seul geste. Notre pensée s'y met en mouvement et y trouve une légèreté, une profondeur, un poids et une acuité de vue que la seule pensée analytique semblait ne pas pouvoir atteindre.
Le mythe est comme une symphonie où l'on ne saurait saisir la partition d'un instrument particulier et pour lequel d'ailleurs, cette tentative n'aurait pas de sens, puisqu'elle ferait alors s'évanouir le propos même de l'œuvre toute entière.
Le mythe ne se démonte pas en pièces détachées. Il ne nous saisit que dans la globalité de la richesse de ses significations. Le mythe est une histoire fulgurante, une gerbe d'étincelles de sens qui allume le corps et l'esprit d'un coup, jusqu'aux tréfonds de notre être
Le mythe, la gravure, mais idem la composition de traits d'un dessin, la symphonie, le paysage, la place de tel village, ce visage heureux qui me regarde, parlent et livrent un sens, une exposition, parfois même une clé et une évidence pour la conduite de notre vie.
Vernon - 01/2017
Dec 26, 2016
Sirop contre le rhume
Quelque part dans Monin's land
(Samedi matin - Carrefour de Bourges - rayon des sirops tout au fond à droite de l'hyper en entrant)
Devant le rayon des sirops de Monin, à côté de moi, un gros homme hirsute, mal rasé et négligé dans sa mise, dodelinant d'un pied sur l'autre devant le linéaire comme un éléphant de cirque, pressé en arrivant, pressé de partir, ne trouvant pas ce qu'il cherche, secoue brusquement sa carcasse de trois éternuements. Trois tremblements de chair qui n'expulsent rien sinon trois petits bruits délicats. Trois montagnes qui accouchent de trois petites souris. A la deuxième souris sortie, l'homme me jette un bref regard. Les trois souricettes expulsées, le gros homme conclut l'arrivée du rhume avec un " Aaaah! Putaiiiiiiiiin! ....", gêné que je l'ai remarqué, gêné d'avoir produit au troisième éternuement, un drôle de petit 'couic' de trompette avec son gros nez.
Vernon - 12/2016
Dec 18, 2016
Ted (13)
Sortie de Venables - 2016
Il
était bien tard quand Jenny est partie. Je suis rentré dans la maison
et j'ai eu la sensation d'un vide immense. Je pense que c'est à partir
de cette soirée que j'ai eu l'impression de vivre chez moi en coloc avec
l'absence. Je me suis couché et j'ai mis mon réveil pour 4h00.
La
Belmont Ltd nous envoyait à Takoma Spring, un chantier à 60 miles
d'Elisabeth-town, et nous devions faire le trajet tous les jours avec
les gars de l'équipe. C'était le genre de chantier qui vous bousillait
votre semaine avec deux heures et demie de trajet chaque jour, et
l'envie de ne rien faire chaque soir en arrivant. Je n'aime pas ces
chantiers loin d'Elisabeth-town. On filait tous tassés dans la camionnette
sur l'autoroute encore déserte, bien avant le levé de jour. On se sentait
hors du monde, comme des types coincés dans un univers parallèle, sans
connexions avec les autres gens. Le BTP, c'est un putain de dur métier!
On bosse avec les risques de chute, les bras des engins qui passent
au-dessus de nos têtes, le bruit incessant, les tonnes de béton qui se
déversent d'un coup dans les profondeurs des coffrages d'acier et qui
emporteraient un gars sans qu'on puisse rien faire. Il y a aussi le
froid et la pluie en hiver qui vous saisissent au creux des os et que
vous emportez le soir jusque dans votre lit; la chaleur accablante en
été. Et puis, il y a les gens qui vous ignorent, souvent parce qu'on
bosse derrière des palissades, à l’abri des regards, mais surtout je
crois parce qu'on construit des immeubles et des parkings souterrains
que ces gens qui flânent à la terrasse du Starbucks dans la rue à côté,
n'utiliseront que dans un ou deux ans, quand le béton sera sec, quand
les murs seront peints, les escalators en marche, les boutiques
ouvertes. On est pour eux comme des types qui auraient les deux pieds dans leur
futur. On est pas dans la même temporalité qu'eux; il peut pas y avoir
de contact entre eux et nous.
C'est Gareth qui
conduisait la camionnette le matin et Tom s'asseyait comme d'habitude à
l'avant, à côté de lui. Moi j'étais derrière avec Al et le petit nouveau
que la Belmont venait d'embaucher. Gareth ne mettait jamais la radio
pendant le trajet et généralement personne ne bronchait; que le ronron
du moteur à fond de cinquième. A chaque trajet, Tom demandait à Gareth
si ça allait, s'il voulait qu'il prenne le volant. Bizarrement, Tom
demandait toujours ça quand lui-même se sentait piquer du nez. Nous avions
remarqué ça avec Al, et ça nous tirait des petits sourires sous les cols
relevés de nos vestes de chantier. Les trajets me pesaient, mais pas
tant encore que les pauses du midi. Je n'avais pas envie de manger avec
les gars dans la cabane de chantier. J'avais plutôt envie de m'extraire
du boulot, de marcher, d'être seul. J'avais envie d'être tranquille, de
penser à des trucs qui m'éloignaient du chantier. Je pensais à Ted et
j'avais la bâche plastique de Jodie qui me revenait toujours sous le nez à chaque
coup de godet. Combien de temps verrai-je encore cette bâche derrière
les manettes de ma pelleteuse? Et puis je voulais penser tranquillement à
Jenny. Oui, c'est vrai, c'est à partir de cette époque que Jenny n'a
plus quitté le ciel de mes pensées.
Je n'arrivais pas à
dormir durant les trajets du matin. Je me laissais bercer par le
ronflement du moteur et le silence de mes compagnons. Généralement, on
avait pas fait 15 miles que Tom se redressait d'un coup sur son siège.
- Tu veux que je te relaye, Gareth?
- Ça va, ça va Tom. Rendores toi ...
Leurs
voix résonnaient bizarrement sur le ronronnement du moteur. Des voix
sans échos, sans dimensions. Les voix en voiture, la nuit ou au petit
matin, ont toujours eu pour moi une sonorité particulière, celles de mes
parents les longs trajets des vacances de nuit quand j'étais petit, emmitouflé
et encore tous groggy de sommeil dans mon duvet à l'arrière de l'auto.
Mon
évasion quotidienne durant le chantier de Takoma Spring, je la prenais
le matin. C'est pour ça que je mettais le réveil si tôt. Je me réservais
une demi-heure de lecture chaque jour avant de rejoindre les gars. Une
demi-heure de ressourcement avec la poésie de Cendrars. Cendrars
m'accompagne depuis mon enfance. J'avais je crois guère plus de cinq
ans. J'avais des problèmes de transit et devais passer chaque soir un
bon bout de temps au WC. Ça ne venait pas. Ma mère laissait la porte
ouverte et venait s'assoir par terre à côté de moi pour me faire patienter, et me lisait les courts poèmes du voyage en Amérique du
Sud.
Hic Haec Hoc sont chez le charpentier
Je ne garde dans ma cabine que l'oiseau et le singe Adrienne et Cocteau
Chez le charpentier c'est plein de perroquets de singes de chiens de chats
Lui est un bonhomme qui fume sa pipe
Il a ces yeux gris des buveurs de vin blanc ...
Papa
râlait - Chérie, qu'est-ce que c'est que ces trucs que tu lui lis?
- C'est de la poésie, chéri
- Tu ne crois pas qu'il y a d'autres moments pour lire de la poésie à un enfant?
- C'est de la poésie, chéri
- Tu ne crois pas qu'il y a d'autres moments pour lire de la poésie à un enfant?
Maman poursuivait:
... Quand on parle il vous répond en donnant de grands coups de rabot qui font sauter des buchies
En vrille ....
Je ne comprenais pas tout mais ces
lectures m'enchantaient et me faisaient oublier mon petit corps
récalcitrant. Elles agaçaient mon père. J'ai gardé depuis ce temps-là
l'amour des livres, l'amour de la littérature. Aujourd'hui encore, alors
que toute cette histoire me bouscule, je trouve dans leur compagnie la
force de rester debout.
... Je le surnomme Robinson Crusoé
Alors il daigne sourire
Les
phares de la camionnette de Gareth balayèrent le mur de la cuisine. Les
gars venaient me prendre. J'ai posé le Cendrars sur la table à l'envers
pour ne pas perdre la page, enfilé ma veste de chantier, pris ma
glacière pour ce midi et je suis sorti dans la nuit froide. Al, à l'arrière, était dans ses pensées; le petit nouveau recroquevillé
dans sa veste de chantier. J'ai salué
Gareth. A côté de lui, au bout de son regard amusé, Tom avait la tête en arrière, la bouche
entre-ouverte, et ronflait déjà.
Vernon - 12/2016
Dec 3, 2016
Etoiles
Ma tête est dans les étoiles
Les dieux sont dans les étoiles
Les étoiles sont dans le ciel
Le ciel est sous mes pas
Mon appui
Ma terre sèche
Je marche sur la tête
Et cherche la compagnie des petits
Des sans-grades
Et des puissants qui doutent
Vernon - 12/2016
Nov 24, 2016
Ted (12)
Venables - 11/2016
Et
puis Jenny est reparti, emportant avec elle toute la magie de cette
belle soirée. Je l’ai raccompagnée jusqu’au bout de l’allée
du jardin. Elle est montée dans sa voiture, a refermé la portière
et j’ai eu la sensation que cette voiture me la volait. Jenny a
démarré le moteur. Les feux se sont allumés, éclairant en
rouge la bordure sombre du jardin. Jenny s’est penchée sur le
volant pour me regarder à travers le pare-brise et a soudain ouvert
très grands ses yeux. Dans
la pénombre de l’habitacle de l’auto, ils étincelaient comme de l’obsidienne, du moins, c’est
l’impression que j’ai eu; l’impression que ses grandes
prunelles sombres viraient d’un coup de l’opaque à l’open avec la certitude d’être invité à plonger dans ce
regard profond et doux.
Jenny m’a fait un petit coucou de la main, a fait craquer la première et a filé en trombe. Moi, je suis resté là, bêtement planté sur le trottoir à suivre la voiture qui s’éloignait dans la nuit. Les feux stop s’allumèrent tout au bout de l’avenue. La voiture tourna à droite dans un crissement de pneus, emportant avec elle le bruit du moteur et laissant la rue, le trottoir, la maison, moi, nous laissant tous au silence. Je suis rentré dans la maison vide avec cette bizarre sensation qui me pinçait l’intérieur du ventre et pour laquelle je n’avais pas encore osé accrocher le mot désir.
Jenny m’a fait un petit coucou de la main, a fait craquer la première et a filé en trombe. Moi, je suis resté là, bêtement planté sur le trottoir à suivre la voiture qui s’éloignait dans la nuit. Les feux stop s’allumèrent tout au bout de l’avenue. La voiture tourna à droite dans un crissement de pneus, emportant avec elle le bruit du moteur et laissant la rue, le trottoir, la maison, moi, nous laissant tous au silence. Je suis rentré dans la maison vide avec cette bizarre sensation qui me pinçait l’intérieur du ventre et pour laquelle je n’avais pas encore osé accrocher le mot désir.
Vernon - 11/2016
Nov 21, 2016
L'éthique du vocabulaire
Croquis - Encre, lavis et acrylique - 11/2016 (d'après C. Baudelaire - La vie antérieure)
L'usage incorrect des mots, leur abus inconsidéré, leur devenir polémique (l'antisémite) ou hagiographique (le résistant) sont dangereux : en faisant dire n'importe quoi à ces mots, il est devenu impossible de nommer véritablement un certain nombre de choses.
Michel Onfray
Le miroir aux alouettes - Principes d'athéisme social - Plon - 2016
Le miroir aux alouettes - Principes d'athéisme social - Plon - 2016
Je suis quelqu'un qui a un grand respect pour son vocabulaire. J'ai un système immunitaire qui me défend bien contre les falsifications des mots d'ordre, des mots officiels.
Erri De Luca
A voix nue (2/5) - Time code 07'36"- France Culture
A voix nue (2/5) - Time code 07'36"- France Culture
https://www.franceculture.fr/emissions/voix-nue/erri-de-luca-lecrivain-des-vents-contraires-25-sengager
Je pense que l'éthique commence dans la façon de dire ce que nous savons. Et si nous disons mal ce que nous savons, ce que nous savons sera mal pensé. Et si ce que nous savons est mal pensé, cela crée des malentendus qui posent des questions éthiques. Autrement dit, l'éthique, elle commence, à mon avis, dans les discours.
Etienne Klein
Conférence Le négatif est-il le ferment du meilleur? (1/2) - Time code 28'00''
https://www.youtube.com/watch?v=NlP8bom5F9k
Le bon usage des mots est une éthique en soi.
Graffiblog
Nov 13, 2016
Intérieur-nuit
ZX entre Vernon et Val de Reuil - 11/2016
Le soir inonde la campagne
Comme une eau noire
L'intro de Start-Me-Up sur l'autoradio
Romain bat la mesure sur le volant
La voiture file dans la nuit
Euphorie
Vernon - 11/2016
Nov 11, 2016
Nov 8, 2016
Nov 7, 2016
1, 2, 3, soleil
Vernon - 10/2016
Sur le bord du chemin de
halage, la Seine glissait silencieusement le tapis de ses eaux argentées et
devançait les pas de Romain. Trois canards quittèrent la berge,
infatigables ouvriers journaliers, bien réveillés et bavards sur
les eaux métalliques du fleuve ('Ouin, coin, point, ouin'). Les hautes herbes fouettaient les
bottes en caoutchouc de Romain au rythme de son pas régulier ;
tchac-tchac ! Tchac-tchac ! Romain avait pris l’habitude
de marcher le long du fleuve tous les matins. C’était devenu
chaque jour comme une sorte de rendez-vous amoureux entre le fleuve
et lui. A cette époque de l’année, les taillis d’aubépines et
de ronces avaient déjà grandement mangé par endroits une partie de la trace au sol. Des lianes de sureau escaladaient les entrelacs touffus de
branches, d’épines et de feuilles qui séparaient le chemin des prés inondables. A cette heure matinale, il était encore trop
tôt pour que les Aulnes et les Fresnes de la berge donne de l’ombre.
Une
boucle de ronce agrippa la botte de Romain. Il crut presque tomber et
tira sur sa jambe pour se dégager, mais la poigne végétale ne
lâcha pas prise. Cette résistance déclencha en Romain comme un
flash de lucidité sur la vie de ce petit monde qui rampait à ses
pieds ; comme la nette sensation de sentir d’un coup, l’élan
vital et sauvage qui pousse chaque plante, chaque animal, à aller de
l’avant dans une sorte de gigantesque Un-deux-trois-soleil
avec l’Hiver. L’Hiver
qui compte 1, 2, 3, … face
au mur des saisons et
pendant ce temps-là, derrière lui ; ça
avance, ça grimpe, ça escalade, ça grossit, ça trace, ça met
bas, ça bourgeonne et fleuris, ça plante, ça fait des réserves, ça
allaite, ça se gave et ça s’engraisse, ça marcotte. Et puis
arrive ce nouveau premier matin couvert de gelées. L’hiver s’est
retourné d’un coup et regarde tout le monde en face. Alors on
s’arrête, on s’immobilise, on ne
sort plus
ou très peu (ou bien on change carrément de continent), on
vivote, on économise, on fait profil bas en attendant que l’Hiver
retourne
à nouveau le dos. On attend un nouveau 1, 2, 3,
… pour croître, pour
s'offrir un nouveau
printemps, un nouvel été.
Une sorte de douce chaleur emplit la poitrine de Romain devant cette volonté générale, universelle et naturelle qui commande à tous de persister dans son être, de sortir tous les matins gagner sa croûte, de courir après ses rêves, de bâtir et de rebâtir, de créer. La Nature ne raconte que ça; c’est son seul credo, son seul viatique, son obsession.
Une sorte de douce chaleur emplit la poitrine de Romain devant cette volonté générale, universelle et naturelle qui commande à tous de persister dans son être, de sortir tous les matins gagner sa croûte, de courir après ses rêves, de bâtir et de rebâtir, de créer. La Nature ne raconte que ça; c’est son seul credo, son seul viatique, son obsession.
Comme
Romain arrivait en vue du pont, il quitta les berges du fleuve et
rentra dans la ville. Il remonta la rue d’Albuféra et tourna à
gauche rue Sainte Geneviève, avec tout au bout le magasin Jules
et son immense visuel en vitrine montrant un jeune couple semblant
croquer
la vie à pleines dents « Les Hommes et la mode, ça fait
deux ! », disait l'affiche. Romain eut l’impression que la ville et l’élan
vital, ça faisait aussi deux, parfois. Il rebroussa chemin et passa
devant le Fitness-Center (Stretching,
step,
zumba,
pilates, gymball, wogi,
body attack, body jam, fitdanse, cardio, parce que ton
corps mérite du sport),
toujours cette même injonction explicite
et lancinante
sous chaque slogan, chaque recette, martelée à
longueur de vitrine et de publicité comme pour mieux se persuader qu'on peut s'acheter
‘l'aller de l’avant’, ‘le bouger son corps’, ‘la libération de l’énergie qui est en nous’, ‘le s’épanouir’; acheter les moyens de vivre pleinement l’instant comme on
achète
son pain ; la vie
aussi simple que d’acheter ; acheter sa vie bonne... Mais
ce qui manquait à tout ça pour être convaincant, c’était
justement la sauvagerie de la vie, la vie comme un risque, la prise de la ronce. Il
manquait dans tout ça, l’idée positive de finitude et de mort qui
aiguise l’appétit de vivre, les
combats et amours de Kaïros et de Chronos en chacun de nous, dans
chaque cœur, et le bonheur puissant et profond quand parfois on gagne,
même temporairement, sur la brutalité de la vie.
Romain
nota ces quelques phrases au dos d’une liste de courses
alimentaires et s’en retourna chez lui.
Vernon
– 11/2016
Nov 2, 2016
Papier-carbone
Encre et lavis- 11/2016
Le soir recouvre lentement le fleuve
Le ciel est un grand papier-carbone
Où peines et joies de la journée
S'écrivent en bleu dans les étoiles
Vernon - 11/2016
Oct 31, 2016
Oct 30, 2016
Oct 19, 2016
La rue
Croquis à l'encre et lavis d'après une photo de Peter Lindbergh
Jeanne avait ressorti ses bottes chaudes et son manteau pour la promenade de fin d'après-midi. Octobre offrait encore des journées douces, mais on ne pouvait pas compter sur lui quand venait le soir.
Pistoche trottinait sans tirer sur sa laisse, en bon éclaireur qui ne perd pas le contact avec la 'colonne'.
Jeanne regardait les passants qui s'affairaient avant de rentrer chez eux; un groupe d'ouvrier qui remballaient du matériel dans un camion; une file ininterrompue de gens qui sortaient de la gare avec encore dans les jambes le pas rapide d'une journée passée à Paris.
Jeanne comme Pistoche, flairait l'air de la rue fatiguée en cette fin de journée.
Jeanne et Pistoche marchaient silencieux et heureux.
Aubevoye 10/2016
Oct 17, 2016
Gargouille
Vernon - 10/2016
Romain
s'assit sur le banc de pierre du square à l'angle de la ruelle Malot et
de la façade Ouest de la collégiale. La fin de cet après-midi
retenait encore un peu de la douceur de l'été. Une chaleur sans
consistance cependant, légère comme une toile usée, effilochée de partout par les nuits glacées d'octobre. Il leva les yeux sur trois
perchoirs à gargouilles vides de la façade Ouest. Où étaient donc parties les bestioles ? Vers quels pays fantastiques? Et depuis quand ?
Le perchoir sur la
gauche, au Sud, était occupé par une gardienne restée surveiller
les places laissées par ses sœurs. Elle regardait Romain avec son
coup de girafe tendu et sa gueule de singe ; pas menaçante,
juste attentive. Ça avait l'air d'être son boulot d'être attentive à ce qui se passe en-bas, dans la rue, son boulot de
gargouille depuis des siècles et des siècles. Plus haut encore, des nuages légers
comme des gazes glissaient sur le bleu de ciel, et par une illusion
d'optique proche du vertige qui inversait les appuis, il semblait à
Romain que c'est le ciel tout entier qui poussait le clocher de la
collégiale dans une chute sans fin.
Dans la nef,
on donnait un concert ; musique et applaudissements amortis
par la lourde porte ouest; des passants s'arrêtaient pour écouter
quelques instants, puis repartaient vers la rue Carnot, entre les
voitures stationnées à la diable de ceux qui était sortis pour acheter le dernier paquet de
clopes du weekend au bureau de tabac resté ouvert. La-haut, dans le silence du ciel
dominant la rue, la gargouille observait toujours Romain, les griffes
cramponnées dans la pierre de la muraille. Car tout était pierre
dans ce recoin de la ville, du pavé de la chaussée aux grandes
voûtes gothiques. Tout était pierre et temps qui passe entre
les murs où débouchait la ruelle Malot. Romain avait toujours associé le monde minéral à l'évocation du temps qui
passe. Il pensa que ces pierres seraient debout plus longtemps qu'il
ne saurait rester lui-même debout sur cette terre. Il se sentait
basculer lui aussi certains jours, comme le clocher dans le ciel
d'octobre. A bien y réfléchir, il avait toujours basculé, depuis
le début. Tout le monde basculait ! La vie, la vraie vie, n'était somme
toute, que basculements et attachements permanents que seule la mort était capable
d'arrêter. Basculement dans le ciel, attachement aux pierres donnait la juste mesure de l'existence.
Romain nota ces quelques phrases au revers d'une liste de courses alimentaires, pris une photo, se
leva et rentra chez lui.
Aubevoye 10/2016
Oct 12, 2016
Grandir petite
Encre, stylo Muji et acrylique - 10/2016
Emilie ne
l’a jamais formulé ainsi dans sa tête
Mais toute sa vie, elle choisira de devenir grande et petite
Grande avec l’autonomie de l’adulte
Petite dans l’étonnement de l’enfance.
Mais toute sa vie, elle choisira de devenir grande et petite
Grande avec l’autonomie de l’adulte
Petite dans l’étonnement de l’enfance.
Aubevoye - 10/2016
Déboulé du Printemps
Encre, stylo Muji et acrylique - 10/2016
Emilie se
tenait debout devant la fenêtre et perdait son regard dans le soir
de la rue maintenant calme. Sur les rideaux de fer abaissés des
boutiques endormies, les lumières des décorations de Noël tendues
entre les façades, taguaient des graffes éphémères et colorés.
Une voiture passa en trombe et tourna au coin de
l’épicier ; le silence de la rue
se réinstalla. La maison était sombre et paisible. Il y eut le vouff
du déclenchement de la chaudière dans la cuisine, le plic-ploc
continu du radiateur tiède sur lequel Emilie
avait posé ses deux mains; petits bruits familiers perdus dans
le temps immobile de l'Avant.
Emilie
voyait son propre reflet sur la vitre, ses cheveux dénoués, les
guirlandes clignotantes du sapin de Noël derrière elle dans le
salon, et la robe d’été qu’elle portait. Au cœur de l’hiver,
Emilie avait passé ce soir une petite robe d’été, simple, fraîche et modeste. Dehors sur le trottoir, une femme marchait à pas rapides et décidés, doudoune Annapurna, boots fourrées et téléphone à
l’oreille. Des petits ballonnets de vapeur blanche s’échappaient de la
capuche de la passante et filaient dans son sillage; éclats de
voix de la femme se croyant seule dans le froid piquant de la rue.
Emilie
glissa un CD dans le lecteur et enfonça la touche Play.
Un air de musique insouciant et nostalgique envahit la pièce. Elle
déchaussa ses escarpins en deux coups de talons et se mis à danser pieds nus sur le tapis. La robe d’été se relevait en corolle dans le
tournoiement de la danse, découvrant une petite culotte de coton ordinaire et troublante.
Ivre de ses soleils, Emilie tournait, tournait et tournait encore,
souriant aux beaux jours qui débouleraient dans quelques mois.
Aubevoye 10/2016
Oct 10, 2016
Haïkus (2)
Parti pour le temple Hõraiji dans la province de Mikawa, j'ai souffert d'un mal chronique et et j'ai passé le nuit dans une hutte au pied de la montagne
Je trouve une couverture
pour dormir en voyage -
Réponse à mes prières
Bashõ - Edition de la table ronde - Trad. Makato Kemmoku er Dominique Chipot
Oct 6, 2016
Haïkus
Croquis - Encre et lavis - 10/2016
Il est tard et je vais me coucher. J'ouvre au hasard l'intégrale des Haïkus de Bashõ et je lis:
223 (page 117)
L'épouse de Jokushi m'a donné des bûches et des charbons
Ce soir, j'ôterai
la gelée du toit
en allumant un feu
Bashõ - Edition de la table ronde - Trad. Makato Kemmoku er Dominique Chipot
Oct 1, 2016
Le monde selon Ludwig
Bourges - 09/2016
1 - Le monde est tout ce qui a lieu.
1.1 - Le monde est la totalité des faits, non des choses.
1.11 - Le monde est déterminé par les faits, et par ceci qu'ils sont tous des faits.
1.12 - Car la totalité des faits détermine ce qui a lieu, et aussi tout ce qui n'a pas lieu.
1.13 - Les faits dans l'espace logique sont le monde.
1.2 - Le monde se décompose en faits.
...
Ludwig Wittgenstein - Tractatus-philosophicus (1922)
Sep 30, 2016
Année
Chaque nouvelle année
Apporte des fruits différents
Mais les années ne commencent jamais
Le 1er janvier
Aubevoye - 09/2016
Sep 25, 2016
Sep 22, 2016
Sep 21, 2016
Démocratie et mortalité
Route de Venables à Hedeubouville - 2016
Le grand art est à la fois la fenêtre de la société sur le chaos, et la forme donnée à ce chaos (alors que le religion est la fenêtre vers le chaos, et le masque posé sur le chaos). L'art est une forme qui ne masque rien. A travers cette forme, l'art montre, indéfiniment, le chaos - et, par là, il remet en question les significations établies, jusqu'à la signification de la vie humaine et des ses contenus les plus indiscutables. L'amour est au centre de la vie personnelle au XIXième siècle - et Tristan est à la fois la représentation la plus intense de cet amour, et la démonstration de ce qu'il ne peut s'accomplir que dans la séparation et la mort.
De ce fait, loin d'être incompatible avec une société autonome, démocratique, le grand art en est inséparable. Car une société démocratique sait, doit savoir, qu'il n'y a pas de signification assurée, qu'elle vit sur le chaos, qu'elle est en elle-même un chaos qui doit se donner forme, jamais fixée une fois pour toute. C'est à partir de ce savoir qu'elle crée du sens et de la signification. Or c'est ce savoir - autant dire le savoir de la mortalité, on y reviendra - que la société et l'homme contemporain récusent et refusent. Et par là-même, le grand art devient impossible, au mieux marginal, sans participation re-créatrice du public.
Vous demandiez si l'épreuve de la liberté ne devient pas intenable. Il y a deux réponses à cette question, qui sont solidaires. L'épreuve de la liberté devient intenable dans la mesure où l'on n'arrive à rien faire de cette liberté. Pourquoi voulons-nous la liberté? Nous la voulons d'abord pour elle-même, certes; mais aussi pour pouvoir faire des choses. Si l'on ne peut, si l'on ne veut, rien faire, cette liberté se transforme en la pure figure du vide. Horrifié devant ce vide, l'homme contemporain se réfugie dans le surremplissage laborieux de ses "loisirs", dans un train-train de plus en plus répétitif et de plus en plus accéléré. En même temps, l'épreuve de la liberté est indissociable de l'épreuve de la mortalité. (Les "garanties du sens" sont inévitablement l'équivalent de la dénégation de la mortalité - ici encore, l'exemple des religions est éloquent) Un être - individu ou société - ne peut pas être autonome s'il n'a pas accepté sa mortalité. Une véritable démocratie - non pas une "démocratie" simplement procédurale - , une société autoréflexive, et qui s'auto institue, qui peut toujours remettre en question ses institutions et ses significations, vit précisément dans l'épreuve de la mortalité virtuelle de toute signification instituée. Ce n'est qu'à partir de là qu'elle peut créer et, le cas échéant, instaurer des "moments impérissables": Impérissables en tant que démonstration, pour tous les hommes à venir, de la possibilité de créer la signification en habitant au bord de l'Abîme.
Cornélius Castoriadis - La montée de l'insignifiance - Edition de Seuil (1996)
Sep 13, 2016
Duo de crudités (3 points)
Val de Reuil - 09/2016
L'année où on m'a embauché sur le site parisien de la S. Ltd, il y avait belle lurette que l'ingénieur en chef Dodeau n'était plus à la tête du département Recherches. Je l'ai cependant connu sur ses dernières années d'activité; il n'avait plus de responsabilités d'encadrement et n'était même plus au comité de direction. On le laissait occuper ses journées dans un placard à développer un code de calcul de structures dont personne ne voulait puisque la S. Ltd avait passé un marché pour l'achat d'un code du commerce.
Quand on m'a parlé la première fois de l'ingénieur en chef Dodeau, j'ai tout de suite visualisé le nom Dodo dans ma tête. Je croyais d'ailleurs qu'il s'agissait d'un surnom jusqu'à ce que je tombe sur une vielle publication signée de lui. J'ai su depuis que je n'avais pas été le seul à orthographier phonétiquement le nom de l'ingénieur en chef Dodeau. Du moins, l'ai-je fais pour ma part non intentionnellement, ce qui n'était pas le cas des anciens de la S. Ltd. ; l'ingénieur Dodeau avait à l'époque la réputation d'être une sacré peau de vache. La blague qui courrait pour ceux qui intégraient son service, c'était de leur souhaiter - Bonne chance pour la galère métro-boulot-Dodeau !
Et puis, c'est comme tout, un jour la roue tourne, tout passe, tout change. Un jeune lion fraîchement sorti d'une très grande école (Gérald K.) a été embauché et s'est retrouvé chef de l'ingénieur Dodeau. Dodeau a dû manger de nombreux chapeaux sous le commandement de K.. et ces chapeaux n'étaient pas tous digestes. Enfin, moi je n'étais pas là, mais on m'a raconté. Un beau jour K. a viré Dodeau de la tête du service. Dodeau ne s'est pas vraiment battu pour garder le poste; il est retourné à sa marotte, à son code de calcul perso, à son 'bébé' de toujours, en pépère tranquille, peut-être soulagé d'être rangé du combat des chefs.
J'ai eu l'occasion d'aller déjeuner avec L'ingénieur en chef Dodeau peu avant qu'il ne prenne sa retraite. J'étais avec L. et nous partageâmes sa table au self du site de Guyancourt de la S.Ltd. Je m'en souviens très bien pour plusieurs raisons. La première, c'est que j'avais encore ce jour-là l'estomac au fond de la gorge pour avoir trop forcé la veille. Mon copain P. était passé assez tard dans la soirée et nous étions restés chez moi à deviser et à refaire le monde. Nous avions vidé à deux une bouteilles de Malibu entière et trois quarts d'une bouteille de Jet 27. Ça traînait dans mon bar depuis pas mal de temps et il ne restait plus que ça ce soir-là; il faut dire que je ne suis pas accroc aux alcools sucrés; trop écœurants. C'est, je crois, le fond de calva qui m'a achevé ensuite et on a fini tous les deux complètement out en fin de soirée. P. soutenait une théorie que je cru saisir sur le moment dans toute sa complexité, mais qui, dans le cours de ma très, très, très longue réponse, devint de plus en plus fumeuse jusqu'à ce que j'oublie même complètement que c'était elle qui m'avait amené à prendre le relais du long monologue de P. D'ailleurs, P. ne savait plus ce qu'il disait, moi non plus et j'avais envie de vomir.
Bref, tout ça pour dire que le lendemain midi, au self de Guyancourt, j'étais encore très vaseux en poussant mon plateau devant les présentoirs. Je ne pris pas d'entrée par peur de faire exploser ma vésicule avec le gras de la vinaigrette et je choisi un yaourt nature (2 points). On voyait sur le pot un couple de fermiers hilares en cote verte et bottes de caoutchouc les pieds dans une herbe vert-grenouille sur un fond de ciel bleu. Il y avait un slogan qui courrait en lettres blanches au-dessus de leurs têtes: "Yaourt nature au bon lait de nos éleveurs". C'est le slogan qui a commencé à m’écœurer parce que j'aurais préféré un yaourt au bon lait de vache. Je n'ai pas osé reposer le yaourt au lait humain et j'ai continué dans la file bruyante derrière l'ingénieur en chef Dodeau. J'ai pris comme lui des spaghettis bolognaise (11 points). La garniture versée sans précautions par le cuisto sur mon tas de pâtes ressemblait au vomi que j'avais refilé à mes wc la nuit dernière. J'ai essayé de penser à autre chose pour chasser les haut-le-cœur. Je me suis concentré sur une affiche vantant le soleil d'Espagne, punaisée derrière les présentoirs et probablement restée là depuis le dernier repas à thème au self.
Quand on s'est assis, j'ai pris deux grands verres d'eau pour me remettre l'estomac en place. Dodeau s'est assis en face de moi. C'était maintenant un grand type placide, limite taciturne. Nous nous sommes souhaité bon appétit et Dodeau a commencé à manger son duo de crudités céleri rémoulade-carotte râpée (3 points).
Je crois que c'est moi qui ai fait en premier la connerie de parler de K. à table. L. a pris la balle au rebond (pas mieux!) et vanté les améliorations de la société que la réorganisation de K. avait apportée. Oui, je crois que c'est moi qui ai mis cent balles dans la boite à souvenirs amères de l'ingénieur en chef Dodeau. A l'évocation de K., il s'est enflammé comme un feu de broussailles en été.
- K. est un con! Un con, vous m'entendez! K. est un ... un ...un ... con! Il m'a viré de la tête de mon service pour soit disant incompétence notoire, et moi, je lui ai dit qu'en matière d'incompétences, il était particulièrement bien placé pour juger, vu qu'il avait la palme! ... Eh ... Eh ... Eh ...Eh ...
Dans l'émotion des souvenirs houleux qui refluaient dans sa mémoire, Dodeau commençait maintenant toutes ses phrases par des petites onomatopées comme s''il faisait des exercices chez l'orthophoniste, et dont la fonction première devait être d'évacuer une partie de l'énergie débordante qui l'entravait pour articuler correctement ses phrases du premier coup. Sa bouche se tordait de rage et d'amertume douloureuse telle la bouche d'une grosse carpe qu'on a sorti de l'eau et qui s'asphyxie dans l'herbe de la berge. D'où je me trouvais, je voyais dans cette bouche des paquets de céleri-rémoulades à peine mâchés, brassés par la diction bégayante de Dodeau et qui, ballotés d'une joue à l'autre, retombaient sur sa langue comme dans un tambour de machine à laver. Et l'inévitable arriva sur une finale de consonne un peu dur à prononcer: deux gros morceaux de céleri-rémoulade jaunâtres sortirent de la bouche de Dodeau et s'écrasèrent sur mon plateau. Berk! A trois centimètres près, ils atterrissaient dans mes pâtes. La colère de Dodeau prenait des proportions inimaginables chez cet homme qui avait commencé son repas si calmement et je m'attendais à de nouvelles projections. Machinalement, j'ai tiré mon plateau à moi mais trop tard, car un autre paquet de céleri atterri sur mon pain. Par quel prodige la bouche de Dodeau mâchant la rancœur et la rage du Passé, arrivait-elle à ne pas envoyer aussi des morceaux de carotte? La colère dans la bouche de Dodeau re-séparait le duo de crudités qu'on avait si savamment mélangé en cuisine.
J'ai voulu prendre mon verre pour boire et ne pas renvoyer un ultime fond de Malibu qui pourrait encore traîner dans mon estomac malmené par la vue sur l'intérieur de la bouche de l'ingénieur en chef Dodeau. Et c'est là que j'ai vu le gros bout de carotte mal râpé qui flottait dans mon verre entre deux eaux sur le fond bleu-yaourt qu'on voyait derrière par transparence. Le verre qui faisait loupe grossissait le slogan gerbant - Au bon lait de nos producteurs! et c'est alors que le Malibu a fait un irrépressible retour en trombe..
Aubevoye 09/2016
Subscribe to:
Posts (Atom)










































